Vendredi 7 août 26
Gladys vit en France en 2026.
Dans une petite ville où il n’y a plus de médecin depuis plusieurs années. Elle est obligée de télé-consulter depuis une cabine installée dans une pharmacie. La plate-forme T. la prévient d’emblée que ses données personnelles seront collectées pour améliorer le service et qu’il y a actuellement quatre personnes devant elle dans la salle d’attente pour une attente estimée à 45 minutes (soit, calcule-t-elle, 11 minutes 25 secondes par patient). Elle en profite pour remplir le formulaire mis à sa disposition sur l’écran.
Au bout de quelques minutes, on l’informe qu’il y a actuellement trois personnes devant elle dans la salle d’attente et que, si elle veut passer en priorité, il lui suffit d’accepter de régler un supplément de cinq euros.
Au moment où elle aperçoit enfin la tête du médecin sur l’écran (un jeune rebeu d’une petite trentaine d’années, on dirait presque encore un étudiant), elle est déconnectée. Lorsqu’elle ré-accède à la salle de consultation avec l’aide du pharmacien, le médecin paraît ne s’être rendu compte de rien : il a déjà commencé sa consultation sans elle (signe peut-être que la présence du patient n’est plus nécessaire?). A tout hasard, elle l’interrompt quand même : « Euh, excusez-moi, je me reconnecte, bonjour docteur ».
-Ah oui bonjour. ». Il lui résume en quelques phrases la fiche d’autodiagnostic qu’il a sous les yeux : elle a écrit qu’elle a déjà souffert de cette affection auparavant, elle en connaît donc les symptômes et le traitement, la prescription va pouvoir lui parvenir dans quelques secondes. « Au revoir, madame ! ». Le visage disparaît avant qu’elle ait eu le temps de répondre à son salut. Le ticket de l’ordonnance est lui aussi déjà sorti du guichet. Elle se dit qu’au moins elle n’aura pas contribué à allonger le temps d’attente.
Elle se retrouve devant le pharmacien, un autre jeune homme souriant qui paraît à peine sorti de ses études. Il lui fournit les trois médicaments inscrits sur le ticket et s’apprête à lui demander sa carte vitale, lorsqu’elle lui pose une question : « Pour l’antibiotique, moi, j’allaite encore mon bébé, est-ce que je peux… ? ». Le jeune pharmacien paraît déconcerté : « Vous n’en avez pas parlé avec le médecin ?
-Vous savez, la consultation a dû durer à peu près 45 secondes.
-Je comprends. Attendez, je vérifie. ».
Le jeune homme se met à taper sur son ordi. Elle s’aperçoit qu’il est en train d’interroger une IA. Au bout de deux minutes, il lève la tête : « Ecoutez, on (qui « on »?) me dit qu’il n’y a pas d’étude qui contre-indiquerait cet antibio en cas d’allaitement. Moi, je ne sais pas, mais, par précaution, je vous conseillerais de prendre d’abord les deux autres traitements, sans l’antibio, quelques jours, pendant que vous continuez à allaiter, pour voir si ça s’arrange, et de ne le prendre qu’en cas de persistance. ». Il lui sourit : « Ça me paraît du bon sens. ». Effectivement, se dit-elle, un peu de bon sens dans toute cette histoire, ça ne peut pas faire de mal. Pas plus qu’un antibiotique délivré et pris à la légère en tout cas.
Lorsqu’elle a fini de raconter sa matinée à ses amis, ceux-ci sont d’accord pour dire que cette scène, impossible il y a seulement dix ans, est symptomatique de l’époque et de l’état du pays. Le Citoyen Lambda (originaire lui aussi d’une bourgade provinciale, il est particulièrement sensible à la déshérence de tous les services publics dans la France péri-urbaine, qu’il perçoit de plus en plus comme une « décadence ») parle de « médecine non plus à deux mais à trois vitesses » : la première pour les riches ; la deuxième pour les habitants des grandes villes, comme lui aujourd’hui, qui ont encore le privilège (dont ils ne sont même pas conscients) d’accéder en présentiel à des généralistes et à des services médicaux dignes de ce nom : la troisième pour les pékins qui continuent, les cons, d’habiter dans les bourgades de province et qui peuvent bien se contenter de téléconsultations : la médecine pour les gueux modernes, comme dirait l’autre.
Gladys vit en 2026 dans une France d’ancien régime : celle où la modernité numérique ne supprime pas les inégalités mais se contente de les dissimuler, de les rendre pas trop criantes et donc pas trop insupportables.