Bio

« Christophe Bouquerel est né en 1962.

Après Normale Sup et une agrégation de Lettres, il enseigne le français, le théâtre et le grec ancien dans un lycée de la région parisienne.

Romancier, il est l’auteur de La boîte à orages (édition du Panama, 2007), Ce n’est qu’un début (Actes Sud, 2009) et La première femme nue (Actes Sud, 2015). »

Tout ceci est très extérieur. Si j’essayais d’être plus personnel? Au fil de ma vie, comme ça me vient:

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Je suis né en 1962, à Thonon. Je n’ai jamais vécu en Haute Savoie mais j’ai passé tous mes étés d’enfant et d’adolescent au bord du lac Léman. Ce lieu est lié pour moi à mes grands-parents, à une conscience du temps familiale dépassant le strict vécu individuel, et qui s’étendrait en ce qui me concerne à la première guerre mondiale.

J’ai habité à Lyon jusqu’à l’âge de 21 ans. La place Bellecour a été longtemps le centre de mon univers, des légendaires parties de football dans l’enfance jusqu’aux ballades hallucinées d’une adolescence solitaire. Scolairement, j’ai fréquenté, sur la colline de Fourvière puis dans la Presque Île, les différents établissements du Centre Saint Marc, une école jésuite (ils forment, dit-on, les meilleurs athées mais ont dû se contenter dans mon cas d’un agnostique de bonne composition). Puis l’hypokhâgne et la khâgne du lycée du Parc. Je n’ai pas vu grande différence entre cette école privée et ce lycée public formant l’élite lyonnaise. Je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir à l’élite lyonnaise et je crois n’avoir laissé, dans ces différents établissements, que le souvenir d’un élève assez doué mais rétif, enfermé dans son monde intérieur. Le football m’aidait un peu à en sortir : le jeune bourgeois que j’étais traversait toute la ville pour aller jouer dans un club populaire de Vénissieux.

Puis je suis « monté » à Paris, au lycée Molière : celui-là, je l’ai tellement peu fréquenté que je suis bien certain de n’y avoir laissé aucun souvenir. Quelques filles, pourtant, plus vivantes que moi.

En 1984, j’ai fini par intégrer l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Une école prestigieuse, qui n’a eu que très peu à se féliciter de mon passage. J’y ai animé une soirée de façon incongrue mais mon apport intellectuel y a été quasi nul. Je me souviens seulement d’y avoir croisé des gens brillants, aussi bien dans le domaine scientifique que littéraire. Et, pour les plus profonds d’entre eux, sachant jeter un pont entre les deux. J’y ai lu Nerval aussi, et Kundera. Découvert le cinéma de Rohmer. C’est à peu près tout. A cette époque, l’agitation gauchiste des années 70 était retombée, j’avais l’impression d’arriver trop tard. Le groupe le plus actif, le plus bruyant, le plus vivant, était celui des « homos », tous ces jeunes gens studieux qui faisaient leur coming out joyeux. C’était juste avant le sida. Il y a eu aussi « Touche pas à mon pote », et puis quelques grandes manifestations, dont celle qui a coûté la vie à Malik Oussekine. A ce moment-là, moi qui me voyais bien célibataire, j’ai rencontré la femme qui partage encore ma vie aujourd’hui. Quelques années après, à ma grande stupéfaction, je me suis mis à lui faire des enfants. Mes précieux. Je n’en dirai pas plus.

Accessoirement, j’ai raté puis j’ai réussi l’agrégation de lettres classiques, en 1987. Depuis ma vie se partage entre l’écriture et l’enseignement. J’ai commencé à enseigner à des étudiants souvent plus âgés que moi, aujourd’hui j’ai l’âge d’être le père de mes lycéens. Ils me maintiennent en contact avec la jeunesse, et mes propres 17 ans.

En 1987, je suis parti faire ma coopération au Japon, à Tokyo. J’y ai passé dix-huit mois. Je n’ai pas beaucoup appris le japonais mais j’ai eu le temps de me sentir flotter à la surface de l’Empire des Signes. A cette époque-là, Tokyo fascinait les Français comme l’incarnation même de la mégalopole hypermoderne. Il y a avait ça bien sûr, le métro de Shinjuku, mais j’ai été surtout sensible à la douceur désuète de Kagurazaka, la « Colline du Plaisir des Dieux », où j’habitais.

A mon retour en France, en 1989, j’ai commencé un travail de recherche sur le théâtre grec et un monitorat à Paris X Nanterre. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à dévier de mon itinéraire tout tracé d’intellectuel et de futur prof d’université. Au lieu d’écrire ma thèse, j’ai créé une petite troupe de théâtre, l’AThéA, avec des étudiants et des amis. J’y faisais le chef de troupe, l’auteur, le metteur en scène. Dans ces deux dernières fonctions, je n’étais qu’un imposteur. Je ne savais pas diriger les acteurs, et je n’avais pas « l’oeil » d’un metteur en scène. Ce qui me fascinait dans le théâtre, et qui me fascine encore aujourd’hui, où je continue à monter un spectacle chaque année avec mes lycéens, c’était la dimension collective de l’aventure. Le contraire de cette nécessaire solitude du romancier. Le problème, c’est que mes comédiens avaient vingt ans, et moi trente. Déjà père de famille. Une deuxième fois, l’impression d’être en retard. Au bout de quelques années, j’ai fini par me rendre compte que je n’avais aucune envie d’être un chercheur et aucun talent de metteur en scène. En 1995, j’ai sabordé la petite compagnie de théâtre et j’ai demandé ma réintégration dans le secondaire. Je me suis retrouvé brutalement dans la vraie vie : un collège, à Montrouge, puis à Mantes. Quelques autres établissements plus ou moins difficiles de la région parisienne.

Années très dures, d’un point de vue personnel. L’impression d’être coupé de la création. De passer à côté de mon destin. Mais années très formatrices, pour ce que j’y ai découvert de la société française et des adolescents. En 2001, au moment de quitter le collège, j’ai décidé d’écrire mes réflexions sur ce que j’avais vécu. L’essai, à ma grande surprise, est devenu un roman. La boîte à orages. L’histoire d’un prof désinvesti, qui, en rencontrant une collègue un peu trop investie, se met à s’intéresser de nouveau aux jeunes âmes orgueilleuses qui lui sont confiées. J’ai mis deux ans à l’écrire et quatre à trouver un éditeur. Il a fini par être publié (c’était une grande joie, après une décennie de traversée du désert dont j’étais le seul à être conscient) : en 2007, aux éditions du Panama, qui venaient de se créer. Et qui, d’ailleurs, ont fait faillite dès 2009 (j’imagine que la crise bancaire a joué un plus grand rôle dans cet échec que la sortie discrète de mon roman).

J’avais écrit un deuxième roman, Ce n’est qu’un début, dont je voulais qu’il paraisse en mai 2008, au moment du quarantième anniversaire de mai 68, que je comptais célébrer à ma manière sardonique. L’histoire délirante d’Ernesto-Léon, fils de soixante-huitard ayant toujours détesté mai 68 et qui va se trouver plongé, par une rupture du continuum spatio-temporel due à l’ingestion d’un certain nombre de verres de Pomerol, en plein milieu des Evénements. L’occasion pour moi de régler mes comptes, mes comptes d’agacement mais aussi de fascination, avec cette période que je n’ai pas vécue. Malheureusement, Ernesto-Léon a trouvé le moyen d’être en retard même sur la commémoration : après l’échec de Panama, il m’a fallu trouver un nouvel éditeur, et le roman n’est sorti qu’en septembre 2009, dans l’anonymat le plus complet. Il m’a quand même valu de rentrer chez Actes Sud, et de faire la connaissance de Myriam Anderson, mon éditrice, qui a une indulgence coupable pour mes dingueries, puisque en 2015, je suis ressorti du silence qui m’avait englouti pour lui apporter La Première Femme Nue, un roman sur l’Antiquité de plus de mille pages. Il a obtenu un prix historique, à peine plus de succès que les deux premiers, mais j’y repense avec fierté.

Depuis 2015, je travaille sur divers projets d’écriture, dont un ensemble de récits qui s’appellera peut-être « Le regard des hommes ».

En 2002, j’ai posé mon cartable de professeur au lycée Rabelais de Meudon, pour deux ou trois ans, et j’y suis encore aujourd’hui. Banlieue plus bourgeoise que celles que j’ai fréquentées pendant mes années collège. Et pour moi espace de liberté tout autant que de travail. J’y suis chargé des cours de français, de grec, et de théâtre. J’y ai créée aussi un atelier de cinéma. Bref, tout ce qui est considéré comme démodé, dépassé, inutile, gratuit, par la plupart des gens sérieux. Bref, tout ce que je considère, moi, comme totalement essentiel, tant pour ma survie personnelle que pour celle de mes élèves. J’essaie de développer à la fois leur rigueur intellectuelle et leur goût de créer. En retour, ils m’apprennent à ne pas oublier qui je suis.

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