« BONSOIR, LES GILETS JAUNES »

Mardi 30 avril 19

« Bonsoir, les gilets jaunes ! »

Une bonne vingtaine de motos de la police passe le long du parc Montsouris : ils sont deux sur chaque moto, un numéro dans le dos. Ils se préparent sûrement pour la manif du 1er mai. Ce défilé interrompu de motards rappelle de mauvais souvenirs des années 80.

Dans le café entrent trois ouvriers en bleu de travail vert, sur lequel ils portent un gilet jaune. Le serveur, qui a l’air de les connaître, les apostrophe : « Bonsoir, les gilets jaunes ! ». L’un des trois, un Arabe jovial, lui répond sur le même ton : « Pourquoi bonsoir ? Il fait encore jour, il n’est que six heures. Pourquoi vous ne faites pas comme les Musulmans ? Bonsoir, c’est quand le soleil se couche, pas avant ! »

Ils se mettent tous à examiner les raisons de cette confusion dans l’emploi du mot « bonsoir ».  Le changement d’heure, l’éclairage électrique, tout ce qui fait qu’on ne s’intéresse plus au soleil qui se couche et qu’on ne sait plus exactement quand le soir commence. Puis le serveur conclut : « Vous feriez mieux d’aller vous cacher avec vos gilets jaunes !

-Mais quels gilets jaunes ? On bosse nous !

-Oui, oui, mais les flics viennent de passer. Il y avait au moins cinquante motos. Ils vous cherchent de partout pour vous taper dessus. Ils ont besoin de s’entraîner pour demain. Faites pas les cons, soyez prudents ! »

PARIS MULTIMERDAL

Samedi 27 avril 19

Nous écoutons les représentants de la nouvelle génération qui nous vantent le multimodal comme le nouveau moyen de circuler en ville. Donc vélo et transport en commun, dans le RER B jusqu’à Châtelet puis RER A jusqu’à Vincennes. Arrière des rames un peu petite même pour une seule bécane, alors tu parles pour deux ; autres passagers qui font la tronche ; vélingue lourdingue qui se casse la gueule dans les escalators et qui tient à nous faire plonger avec lui dans le ridicule.

Le déplacement multimodal en région parisienne tient encore du parcours du combattant et de l’acte de militantisme.  

On pourrait peut-être, je ne sais pas, commencer par réserver entièrement un wagon dans chaque rame du RER ? Ou bien c’est trop demander ?

Il paraît que les travaux du Grand Paris sont vraiment lancés : est-ce qu’ils vont y penser, ou bien est-ce qu’ils vont faire en sorte que tout le monde soit obligé de venir en voiture prendre les nouveaux métros ?

L’ALLOCUTION MACRON ET LA STRATEGIE DE L’ENTONNOIR

26 avril 19

Photo Ludovic Marin. AFP

Lambda a été le seul de tous mes potes à la regarder et il l’a trouvée très décevante.

La seule chose qui lui paraît admirable là-dedans, c’est la façon d’englouglouter une révolte populaire dans l’entonnoir du grand débat pour n’en faire ressortir que ce petit filet d’eau libéral. Ca va peut-être quand même déborder un jour mais ça reste du grand art politicien.

Quant à la politique, les vrais enjeux de ce début de 21ième siècle, rien. Ces gens-là sont jeunes mais ils sont vieux.

Quitte à s’inspirer d’une pensée du siècle dernier, Lambda trouve beaucoup plus revigorante celle des Pinçon-Charlot. Il n’est pas loin de partager le coup de gueule anticapitaliste de nos deux chers retraités bourdieusiens.

UNGERER ET BLUTCH : DEUX ALSACIENS DELICIEUSEMENT DINGUES

Jeudi 25 avril 19

Musée Tomi Ungerer, rempli de gamins bruyants (sauf… les salles du bas, consacrées à l’érotisme, si bien que même les petits délires SM de maître Tomi paraissent reposants).

L’exposition actuelle permet de mettre en relation deux praticiens impénitents du dessin sous toutes ses formes : Ungerer lui-même, et son diadoque alsacien, tout aussi divers et tout aussi passionnant, Blutch. J’aime ces deux types, qui ne prétendent humblement pratiquer qu’un art mineur mais qui le font avec une ambition majeure. Ce qui fait me jubiler, c’est qu’à la fois ils explorent leur imaginaire personnel et sont en lien avec l’extérieur, avec l’actualité et avec les autres artistes, qu’ils s’approprient pour leur rendre hommage. Deux expérimentateurs permanents que je rapprocherais de Basquiat et Schiele vus l’automne dernier à la fondation Vuitton.

L’expo met en valeur la dimension satirique de Blutch mais aussi sa dimension poétique, notamment dans ses affiches de film.

Quant à Ungerer, comment résister à ses grenouilles découvertes par Syl dans la petite boutique du musée, en train d’expérimenter avec un enthousiasme communicatif les variations les plus élastiques du Kama Sutra ?

J’étais un peu fatigué mais ces deux Alsaciens un peu dingues m’ont redonné la pêche !

LE JEUNE JOHANN ET L’ART DES GOTHS (II)

Mercredi 24 avril 19

Ce qui est amusant, c’est que, dans cet effort de compréhension, je découvre que le jeune Johann se plante complètement : dans von deutscher Baukunst, en bon précurseur du romantisme, il fait d’un monument inspiré par les recherches techniques de l’Ile de France et construit sur plusieurs siècles une idée tout droit sortie de la tête d’un génie unique, Erwin von Steinbach (dont on pense aujourd’hui qu’il n’a été le maître d’œuvre que d’une partie de l’édifice).

De plus, ce goût pour le gothique, il le reniera dans sa maturité, lorsqu’il se sera éloigné de Strasbourg et rapproché de l’Italie.

Pas grave : ces erreurs et ces errements me rendent ce jeune Allemand encore plus sympathique. Une pensée au travail.

LE JEUNE JOHANN ET L’ART DES GOTHS (I)

Mardi 23 avril 19

Dans le musée historique, je suis frappé par l’histoire de ce jeune Allemand venu étudier le droit à Strasbourg à la fin du XVIIIe.

Le jour de son arrivée, ce jeune esthète imbu des préjugés de son époque, qui encense l’art grec et méprise celui du Moyen-Age (l’art gothique, c’est l’art des Goths, des barbares), ne se précipite à la cathédrale que pour y trouver une occasion de ricaner.

Or, il est stupéfait par son harmonie inattendue. A tel point que, malgré son vertige, il se force à grimper jusque sur la plate-forme, comme s’il voulait découvrir le monde avec les yeux de la cathédrale. Il ressent très fortement cette beauté ancienne qu’il découvre mais il ne la comprend pas, tant elle est complexe, multiple, éclatée, vertigineuse, si différente de l’unité de l’art antique. Alors il revient de nombreuses fois se planter devant la façade du monument, pour saisir la place de chacun des milliers de détail dans l’ensemble.

Cet étudiant de 21 ans s’appelle Goethe et c’est lui qui va rendre aux Européens de sa génération la beauté de l’art gothique.

J’admire l’attitude de ce jeune homme : être capable de se débarrasser des préjugés de son époque pour se laisser investir par une beauté inconnue, celle du passé, comme ici, ou celle d’une culture radicalement différente. Faire table rase, afin de ressentir avec force cette esthétique autre, puis faire l’effort de la comprendre, de la saisir dans sa totalité. Enfin écrire sur elle pour transmettre aux autres ce qu’on a perçu.

Merci, jeune Johann.

RECUEILLEMENT

Mardi 23 avril 19

Cathédrale de Strasbourg, dans la foule qui attend 12h30 depuis trois quarts d’heure au pied de l’horloge astronomique : au moment où la procession des automates va commencer, un silence religieux, comme avant une apparition. On entend à peine le bruit des téléphones portables de ceux qui vont filmer en regardant. Ou filmer au lieu de regarder.