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LES FANTÔMES DU LYCEE

C’était le mardi soir, dans le lycée désert. Nous étions avec la quinzaine de passionnés de l’Atelier Cinéma.

Cédric et moi, nous leur avions révélé qu’un meurtre avait eu lieu ici-même, entre ces murs banals, il y a bien longtemps, et nous leur avions demandé d’en chercher les traces. Errer dans le lieu que l’on fréquente tous jours en se demandant qui le hante : invitation à maintenir son regard vivant!

Ces adolescents ont relevé notre défi et nous ont raconté quatre histoires de fantômes : vous pouvez les voir ici.

ou et .

Je ne faisais rien que les assister. Mais, dans ces après-midis du mardi si laborieusement interminables, la perspective de me tenir à côté de ces jeunes gens et de les regarder préparer leurs travellings, n’est-ce pas cela qui m’empêchait de devenir un spectre ?

The DEAD DON’T DIE

Samedi 18 mai 19

Un peu déçus par le dernier Jarmush (même si, de mon côté, je l’ai suivi sans ennui).

Dans la petite ville de Centerville, où vient de s’installer une croque-mort spécialiste du katana (Tilda Swinton), deux policiers (joués par un Bill Murray et un Adam Driver rivalisant de flegme décalé) sont confrontés à d’étranges évènements : le cycle du jour et de la nuit se détraque et les morts ressortent de leur tombe, comme dans les films de Romero que tous les personnages connaissent par cœur.

« Et tout cela va mal finir » répète Adam Driver. Mais, à la vérité, on s’en fiche un peu (alors que je me souviens encore du malaise que j’avais ressenti à la fin de Night of the Living Dead).

C’était pourtant une bonne idée de se servir du film de zombis pour dénoncer l’Amérique de Trump, raciste (le personnage incarné par Buscemi arborant une casquette « Make Americain white again » alors que la seule personne à laquelle il parle dans le coffee-shop est un Noir), capable de nier qu’elle met en péril la planète (le thème de la fracturation polaire modifiant l’axe de la Terre), et où les morts ne reviendraient que pour continuer à consommer avec une frénésie morbide rappelant celle des vivants (leurs râles : « wifi », « skype » !).

Mais le tout nous a paru asséné sans finesse, surligné d’un rouge un peu trop moraliste par les commentaires du coryphée Tom Waits grimé en homme des bois.

Pas facile à la fois de lancer des clins d’œil cinéphiliques (la parodie, les réflexions d’Adam Driver et de Bill Murray sur le scénario du film) et de tenir un propos sérieux. Le film de genre est ainsi écartelé en permanence dans deux directions inverses, qui empêchent le spectateur de s’attacher aux personnages et de ressentir leurs émotions. De ce point de vue, les films de Romero étaient plus réussis, notamment Dawn of the Dead : est-ce qu’on ne perçoit pas dans cette simple bande-annonce un peu de la folie des années 70, ces zombies aux maquillages criards formant comme une version gore de Hair ?

Tant pis. Ce film mineur de Jarmush est plutôt une invitation à se replonger dans ceux de Romero (magistrale analyse de la trilogie des Morts Vivants ici )et à attendre son prochain majeur.

 Mon trio personnel de ses chef d’oeuvre dont j’ai plaisir à simplement me remémorer les titres : Dead Man, qui me fait planer encore rien que d’y repenser, Stranger than Paradise (parce que c’est le film qui nous l’a fait découvrir et aussi pour le charme neigeux de Juliette Binoche toute jeune), Ghost Dog et, évidemment, Paterson.

Oui, oui, je sais, mais citer quatre films pour un trio, n’est-ce pas la façon appropriée de compter quand on parle de Jarmush ?

MIRACULEUX PATERSON

Mercredi 15 mai 19

En attendant The Dead Don’t Die, dont l’affiche a l’air d »être tellement parodique que je me demande bien ce que Jarmush a fabriqué, j’ai revu Paterson.

Quel délice, quel miracle!

Ce film, plus je le revois, plus je l’aime.

Passionnant sur la création artistique (notamment les scènes où notre chauffeur de bus écrit un poème à partir d’une boîte d’allumettes)

Et celle où il rencontre avec une petite fille poète qui écrit sur la pluie : « Water falls »

Un film sur le couple

Sur la routine et les façons d’enchanter le quotidien

Sur les dons du hasard (par exemple la rencontre improbable avec un Japonais-coincé-mais-poète, qui lui donnera exactement ce dont il a besoin sans même qu’il ait eu à le demander).

Et Golshifteh Farahani est d’une beauté, d’un charme et d’une fantaisie, à… rester bouche bée, sans plus savoir quoi dire (même les poètes).

Il y a manifestement sur la Toile des aficionados qui aiment ce film décalé autant que moi et qui proposent plein de moyens de l’approfondir (cf les vidéos plus haut).

J’aime bien, par exemple, cette interview de Jarmush et Ron Padgett, qui a écrit les poèmes du personnage : l’un a une gueule d’artiste, l’autre pas, mais ils sont tous les deux sur la même longueur d’onde essentielle lorsqu’ils s’expriment sur la poésie du quotidien.

EL AMOR MENOS PENSADO (RETOUR DE FLAMME)

Dimanche 12 mai 19

Dans la salle, pendant la projection, de frais éclats de rires. Et, à la fin, rien que des cheveux gris ou blancs (il est possible que nous soyons les plus jeunes).

Une comédie américaine made in Argentina, finement dialoguée sur les errements d’un couple au long cours, avec un soupçon d’amertume mais aussi la bonne dose de sucre, parce que, même à cinquante ans, on reste sentimental comme à vingt.

Sorte de « When Harry meets Sally » pour quinquas.

Marcos et Ana se disent toujours la vérité. C’est ce qui les amène parfois à faire n’importe quoi.

MID 90’s

Samedi 4 mai 19

La bande annonce m’avait donné de la curiosité pour ce film et je n’ai pas été déçu.

Le jeune Steevee (Sunny Suljic, impressionnant d’énergie spontanée et de finesse) doit avoir douze ou treize ans. Il est élevé par sa mère, femme seule, aimante mais maladroite. Il admire son grand frère mais celui-ci le traite avec violence. Alors il se cherche d’autres liens : il entre en contact avec quatre skateurs, vaguement marginaux. Il est prêt à tout pour être adopté par leur bande.

Ce qui m’a plu, c’est d’abord le style : le grain vintage de l’image, le mélange entre les plans d’ensemble (par exemple quand ils font du skate au milieu de la rue) et les très gros plans sur les visages. Il faut voir le monde d’un peu trop loin ou d’un peu trop près pour mieux refuser l’entre deux de l’indifférence. Une façon poétique de filmer le décor réaliste de l’adolescence américaine, d’en choper l’atmosphère, les aspirations trash et la mélancolie, qui m’a rappelé Gus Van Sant.

Mais le propos sur l’adolescence est différent : plus chaleureux, optimiste, moins vertigineux et moins malaisant. Bien sûr, il y a de la violence, dès le premier plan (surprenant) et jusqu’au dernier. Ce kid prend des coups. Quand ce ne sont pas les autres ou la vie qui les lui donne, c’est lui-même qui se les inflige. Comme s’il devait se donner la preuve de sa résistance.

Mais il y a aussi d’autres moments plus rêveurs. Les portraits des quatre ados sont dessinés à petites touches, et chacun d’entre eux devient attachant. Notamment Ray (joué par Na-Kel Smith, la deuxième révélation du film), une sorte de Basquiat du skate, empreint de sagesse, capable d’attention à l’autre. J’ai aimé la belle scène d’amitié, où Ray vient voir le petit Stevee, après que celui-ci se soit senti humilié par l’intervention de sa mère. Le grand lui parle, le prend au sérieux, et en même temps l’aide à relativiser en lui racontant l’histoire de leurs trois copains. Et puis il l’emmène faire du skate, tous les deux seuls. C’est simple et c’est beau.

Peut-être pas vu de personnage plus inspirant de « grand frère » depuis le Motorcycle Boy campé par un Mickey Rourke à ses débuts dans Rumble Fish de Coppola, au début des années 80, ça fait un bail (et de revoir cette bande annonce, tellement eighties, me fait ricaner aujourd’hui).

Jonah Hill donne sa chance à chacun des personnages (même au frère ainé) dans les scènes finales. Finalement (c’est la différence avec Van Sant ?), les personnages se comprennent. Il y a de la chaleur humaine.

Jonah Hill est un humaniste. Malgré cette tare, c’est aussi un cinéaste.

Difficile de se représenter que l’auteur d’un tel film soit l’acteur comique et le second rôle grassouillet et délirant de The Wolf of Wall Street. Réjouissante surprise (un interprète se servant de sa notoriété commerciale pour tourner un vrai film d’auteur) qui rappelle le miraculeux Lost River, de Ryan Gosling.

De quoi garder confiance dans le système du cinéma américain, puisqu’il permet ce genre de vases communicants ?

Mid 90’s, c’est aussi une BO formidable.

SYNONYMES

Ulysse a été bluffé par ce film, dès la scène de départ : le jeune Yoav, ayant fui Israël, échoue dans un grand appartement bourgeois parisien où il manque mourir de froid. Dès le début, l’on se demande où l’on est : dans un récit réaliste, fantastique, ou dans un conte initiatique ? Et ça va continuer ainsi tout le film, qui suit plusieurs pistes : il y a d’abord les relations d’un trio amoureux, à la Jules et Jim, entre Yoav, le « jeune coq » israélien, et un couple de Français bobos de son âge, un fils de famille qui rêve d’écrire et une styliste délurée. Mais ce n’est pas ce qui a le plus intéressé Ulysse, les motivations des personnages lui ayant paru parfois confuses ou volontairement incohérentes.

Ce qui l’a scotché, c’est la façon dont Nadav Lapid aborde le thème de l’identité : ses personnages, Yoav et les compatriotes border line qu’il fréquente vivent, avec une intensité qui confine à la dinguerie, tout le prisme de l’identité israélienne contemporaine, du rejet radical de soi jusqu’à la rage de se revendiquer malgré tout Juifs, au milieu de ceux qui sont considérés alors nécessairement comme des ennemis ou comme des lâches. Les héros de Lapid sont remplis à déborder d’histoires de violence, leur propre passé de soldats et celui de leurs pères, mais ils ne savent pas s’ils sont des héros de l’Iliade ou les marionnettes d’une farce. Alors ils donnent leurs histoires à leurs amis d’ici, pour que ceux-ci les racontent à leur place. Et puis ils les leur reprennent.

Mais tout aussi intéressant pour nous est le regard décalé et survolté que Lapid porte sur le spectacle de la France, qu’il scanne d’un œil amoureux mais vachard : le métissage, la froideur, la décadence, la pleutrerie les valeurs laïques, leur grandeur, leur bêtise. Plusieurs scènes d’un comique brutal se sont imprimées telles quelles dans la mémoire d’Ulysse : le métro, les cours de français pour candidats à la naturalisation, les cafés.

Des cages d’escalier désertes d’immeubles bourgeois. Des bureaux où des hommes se battent comme des soldats ou comme des gamins. Il y a une idée de cinéma à chaque séquence, qui fait qu’on ne sait jamais où elle va nous embarquer. Lapid a une façon bien à lui de filmer ne serait-ce que les rues de Paris, son personnage les yeux rivés sur le trottoir pour ne pas voir la beauté autour de lui, ni la banalité, et l’on entend comme jamais les bruits brutaux de la circulation. Tout est plus bruyant, plus rapide, plus intense.

Enfin, l’interprétation de Tom Mercier, qui parcourt tout le film en érection physique et mentale.

Deuxième choc cinématographique de l’année après La Favorite. Deuxième leçon de style.

LE QUOTIDIEN

(25-31 mars 2019)

1.

Agnès Varda est morte aujourd’hui, à l’âge de 90 ans. Elle est restée l’esprit clair jusqu’au bout, tournant un documentaire (que je n’ai pas vu) il y a encore quelques mois et s’exprimant à la radio. Elle a éclairé de sa petite flamme d’artiste jusqu’à l’instant de s’éteindre et c’est beau.

Ulysse se souvient de son éblouissement, lorsque, dans sa jeunesse, il avait découvert Cléo de 5 à 7, l’audace narrative de cette déambulation d’une femme angoissée et joyeuse à travers les rues de Paris jusqu’au parc Montsouris. D’une telle spontanéité qu’il avait eu l’impression de voir ressurgir devant lui, qui ne les avait pas vécues, les années 60. Celui des films de la Nouvelle Vague qui a le moins vieilli ?

Lambda, lui, se souvient des Glaneurs et la Glaneuse. L’acuité et la noblesse de ce regard posé sur des gens qu’il n’avait jamais vraiment regardés. Une façon modeste mais subversive de faire de la politique.

Les plages d’Agnès, que le professeur Normal se réjouissait de faire découvrir à ses élèves de Lycéens au cinéma il y a quelques années. Ils avaient détesté. Choqués par le lent travelling arrière révélant le sexe en érection d’un homme nu, ennuyés par les trop nombreuses allusions à des artistes inconnus, comme Jacques Demy, Gérard Philippe, ou Jim Morrisson, rebutés par la construction erratique. Cette vieille femme était-elle un peu trop libre pour ces jeunes gens?

Une des choses que j’aimais le plus, c’était sa voix off, cette façon naturelle et haut perchée de raconter en analysant, sans être ennuyeuse. Je l’ai encore dans l’oreille. Une voix qui savait transformer le quotidien en aventure vitale. Le lendemain, les radios repassent des émissions en hommage. Je l’entends dire : « Quand je n’ai pas d’idée, je sors dans la rue. Et je tourne un documentaire. »

2.

Leurs trois enfants adultes prennent en main l’organisation du vélotrip : l’un s’occupe du calendrier, l’autre, à partir de son expérience de l’année dernière, énumère le matériel indispensable, la plus jeune s’est saisie d’un ordinateur pour prendre des notes. Ils les écoutent comme des enfants : avec admiration et confiance. Avec attendrissement aussi.

3.

Partout sur les dalles du jardin les perce-oreilles marchent accouplés deux par deux. Un symbole de la conjugalité ou un moyen spécifique de reproduction ? Il lui semble même avoir repéré un trio. Malheureusement, il devait aller bosser : il n’a pas pris le le temps de vérifier si l’amour libre et le refus des conventions sociales existaient aussi dans la nature.

4.

Il paraît que 60% des radars ont été détruits depuis le début du mouvement de protestation des Gilets Jaunes contre le racket de l’état. Et que l’un des premiers résultats tangibles de cette crise française est l’augmentation du nombre de tués sur les routes.

5.

Les branches du cerisier sont couvertes de pelotes de fleurs aussi épaisses que du coton, et si étincelantes qu’elles illuminent même dans la nuit. Cet arbre est à l’apogée de sa beauté. Mais, déjà, l’on s’aperçoit, si l’on plisse les yeux, que le moindre souffle de vent éparpille les pétales.