Ulysse s’éveille en sursaut, taraudé par son doute. Il faut qu’il en ait le coeur net mais il ne peut s’empêcher de frémir en ouvrant le fichier de son propre roman en cours. Il le pangramme en tremblant. Et, évidemment, absurdement, horreur, horreur encore plus que stupéfaction : lui aussi écrit par Claude ! A l’insu de son plein gré, il le jure ! Comment Claude a-t-il réussi à prendre le contrôle de l’ordinateur personnel d’Ulysse ? Ou de son cerveau qu’il croyait jusque-là personnel ?
Son idée maléfique, il la met aussitôt à exécution, depuis son lit. Il sort son téléphone, où il a pris en photo le premier chapitre des romans en lice pour des prix ou même en ayant déjà remporté un, il les tape, c’est long, c’est chiant (qui a donné à Fitoussi, le chroniqueur derrière « Balance ton Claude » le PDF du roman complet pour qu’il puisse le pangramer si vite?) mais il peut les passer à la moulinette du détecteur de mensonge IA (ce fameux Pangram qui donne, paraît-il, des résultats très fiables mais dont personne ne sait comment il fonctionne, ni quels critères il utilise, une « boite noire » (pour reprendre l’image de son concepteur) aussi énigmatique finalement qu’un cerveau humain).
Le samedi précédent, Ulysse avait écouté une émission sur France Culture, où des critiques avaient célébré C’était ça ou mourir, le roman d’un jeune auteur haïtien, poète, racontant avec une verve désenchantée les tribulations d’un migrant féru d’histoire chassé de son pays par la guerre des gangs et parcourant une douzaine d’autres pays pour trouver un refuge, le tout dans une langue originale et puissante, un roman qui était en train de faire un carton auprès de la critique et des lecteurs, un roman qui allait sans doute recevoir le Goncourt, le premier roman d’un futur grand.
Très intéressé, Ulysse s’apprête dès le lundi à franchir la porte de sa librairie favorite pour se le procurer quand il apprend qu’un site jusque là inconnu, « Balance ton Claude », vient de révéler que le roman génial en question a été écrit entièrement par une IA. Ulysse détourne les pas de sa librairie et entre se réfugier dans une épicerie, un lieu où trouver du solide, histoire de se donner le temps de réfléchir.
Le sentiment qui domine, c’est la déception : Ulysse, lui, un jeune poète haïtien racontant les tribulations à travers une douzaine de pays d’un migrant féru d’histoire dans une langue originale et puissante, il avait a priori envie de l’aimer ! Il se sent rempli d’amertume aussi : il en veut à ce Thélyson Claude Orélien mais il en veut presque encore plus à ces gens de France Culture coupables de s’être fait avoir comme des bleus. Il n’a pour eux que du mépris ironique : est-ce qu’ils l’ont lu au moins, ces cons de critiques, ce roman que leurs préjugés idéologiques plutôt que leur conscience de lecteur professionnel leur enjoignait d’encenser? D’autres media, canadiens cette fois, se mettent à révéler en cascade que le génie en question n’est depuis une quinzaine d’années qu’un plagiaire. Le cas Orélien parait entendu. Reste le cas Claude : comment une IA peut-elle écrire un bon bouquin ? Comment autant de lecteurs avertis et sincères ont-ils pu se laisser avoir ?
Alors, quelques jours plus tard, Ulysse se décide à reprendre le chemin de sa librairie pour voir exactement de quoi il s’agit…
Le Citoyen Lambda qui ne lit plus Libé depuis longtemps achète son ancien journal pour la une en l’honneur de Catherine Ringer, la chanteuse des Rita Mitsouko qui vient de mourir, à l’âge de soixante-huit ans, d’un cancer (comme Marcia dans leur premier tube et comme Fred Chichin lui-même). La photo, qu’il ne connaissait pas, est magnifique : une jeune femme au regard interrogateur et nostalgique, au chignon extravagant porté en équilibre instable sur l’un des côtés du crâne. Elle résume bien ce qu’il percevait de la personnalité de l’artiste à travers ses chansons : une femme libre, fantasque, se moquant des diktats pour créer son propre style. Il espère qu’elle a été cela aussi dans sa vie : fantasquement heureuse. Sa chanson préférée, c’est, disons…
Ulysse chope presque à la dernière minute avant qu’elle ne disparaisse de la plate-forme Arte une série sortie en mars (à un moment où il avait autre chose à faire sûrement) : Quelqu’un devrait interdire les dimanches après-midi. Il la recommande à ses amis et il est tout heureux que Sarah et Thomas, Norman et Lucie la bingent in extremis car il y a plein de raisons de tomber sous son charme.
Ulysse a bien aimé l’idée qu’a eue cette année le musée d’Orsay de faire dialoguer sur des thèmes communs les œuvres des deux amis et rivaux, ce qui permet de se faire une idée de leur différence d’approche. Par exemple lorsqu’ils peignent une femme qui, ô scandale, à l’époque, boit seule dans un café.
La vision de Degas est la plus célèbre : on la trouve dans pas mal de manuels scolaires, à juste titre, car le tableau tient un discours expressif sur cette femme incapable d’articuler le moindre mot, tant elle est hébétée (et sur son partenaire de boisson, voire de lit, repoussé dans un coin). Moins une coupable d’alcoolisme, comme devaient sûrement le penser à l’époque les gens bien intentionnés, que la victime d’un ordre social. On est sur une banquette de l’Assommoir.
Ulysse a toujours cru d’ailleurs que « l’Absinthe » était une scène saisie sur le vif, qui témoignait de la déréliction d’une simple femme du peuple, ou une prostituée, noyant sa misère dans l’alcool. Il apprend qu’en fait, il s’agit d’une scène artificielle, où, en 1875, Degas a fait poser à la Nouvelle Athènes, place Pigalle, le café à la mode des peintres impressionnistes, une de ses modèles, Ellen Andrée, et un ami peintre, Marcellin Desboutin.
Entre parenthèses, ces deux modèles ne manquent pas d’intérêt. Ellen Andrée s’appelait moins chiquement Hélène André. Bien que fille de bonne famille, elle fréquentait les cafés, et notamment la Nouvelle Athènes, où elle rencontra Degas. Elle causera deux ans plus tard un joli scandale en osant une pose lascive pour le Rolla de Henri Gervex (il faut aller la voir), ce qui lui permettra de lancer sa carrière théâtrale (la fine mouche a alterné entre le théâtre naturaliste et le vaudeville) et pour pas mal d’autres peintres. Elle n’avait pas froid aux yeux ni la langue dans sa poche : elle a accusé Degas d’avoir rajouté un verre d’absinthe, car Desboutin n’en buvait pas plus qu’elle, et s’est exclamé : « Nous avons l’air de deux andouilles ! ». Elle n’avait pas dû saisir qu’elle posait pour un tableau de mœurs.
Marcellin Desboutin, lui, non plus n’avait rien d’une épave sociale. De noble naissance par sa mère, il signait parfois baron de Rochefort et avait acquis à trente-cinq ans une belle propriété près de Florence, où il recevait fastueusement la bonne société, plus Degas. Presque ruiné par le krach de 1873, ce prince de bohème fut quand même obligé de travailler, ce qui l’amena à devenir, il en fut peut-être le premier surpris, un graveur de talent. Il fréquentait lui aussi la Nouvelle Athènes.
L’année suivante, en 1876, Manet fait poser lui aussi cette chère Ellen, dans « La prune », mais pour dire quelque chose de tout à fait différent, sur la société et sur la féminité :
Si Degas exprime la violence d’un destin social, Manet est plus discret, mais finalement pas moins provocateur, quand on y regarde : j’aime, sous les grands yeux plus étonnés qu’hébétés, l’esquisse de sourire, et puis la cigarette à la main, le rose délicat de la robe, le joli tortillon fumeux de la coiffe du chapeau. Pas une épave, mais un peu plus une femme libre. Elle boit seule au café, elle s’en amuse, si ça ne plaît pas, tant pis ! Et si c’était Manet le plus moderne des deux ? En tout cas, Ellen n’a pas trouvé qu’elle avait l’air d’une andouille, c’est déjà ça !
« Quelle nostalgie, me textote mon vieux pote Ulysse, en me transmettant cette archive de l’INA, « quelle nostalgie de revoir ce playback autour d’un piano ouvert (ah, la téloche des années 70) et de réécouter en leur donnant un sens nouveau les paroles de cette chanson, en ce dimanche d’été où le Gainsborough de Gainsbourg est elle aussi partie pour une autre traversée.. »
Et il a raison, le bougre! Ah la nostalgie des années 60 que ni lui ni moi n’avons vraiment vécues (nous n’étions que des enfants), lorsqu’elles avaient le sourire de Jane B. susurrant le refrain de « 69, année érotique ».
Ulysse apprend la mort de Milan Kundera, à l’âge de 94 ans. Il n’a pas lu (peut-être à tort) les derniers romans, écrits directement en français et plus secs, même s’il a continué à les acheter rituellement. Mais il est triste de voir disparaître l’auteur de ses vingt ans, l’un des premiers à l’avoir fait rêver sur la maturité.
Le citoyen Lambda rapporte à ses amis que la grande mosquée de Paris vient de porter plainte contre les propos que Houellebecq a tenus lors son entretien avec Onfray dans la revue « Front Populaire ». Et, ajoute Lambda, ce qui est rapporté de ces propos est effectivement consternant. Il leur donne lecture de quelques passages : « Quand des territoires entiers seront sous contrôle islamique, je pense que des actes de résistance auront lieu. Il y aura des attentats et des fusillades dans des mosquées, dans des cafés fréquentés par les musulmans, bref des Bataclan à l’envers». Ou encore : «le souhait de la population française de souche» n’est pas «que les musulmans s’assimilent, mais qu’ils cessent de les voler et de les agresser. Ou bien, autre solution, qu’ils s’en aillent».
«Oui, soupire Lambda, débile et consternant, un peu comme les propos antisémites de Céline dans les années 30. Quelles seront les années 40 de notre génération ? ».
Ulysse trouve que Houellebecq fait penser à Dantec dans les dernières années : même dégradation physique, même consommation de drogue, même propension à se prendre pour un prophète. « Fréquente-t-il encore la société française, reprend Lambda, ailleurs que dans les vidéos conspirationnistes sur You tube, connaît-il encore les lycées, les cafés, les salles de sport, où, quoi qu’on en dise, et c’est cela qui fait chier aussi bien les salafistes que les identitaires, les gens vivent assez harmonieusement les uns avec les autres dans la « zone grise » ?
-A-t-il seulement, s’indigne le Bûcheron, fréquenté les cafés pendant la Coupe du Monde de foot ? ».
Comment parler d’un pays quand on n’en partage pas les passions ?