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UNE FILLE FACILE

Samedi 7 septembre 19

C’est la première fois qu’Ulysse et Sarah vont ensemble au cinéma (alors qu’ils ont couché ensemble dès le soir de leur première rencontre et qu’ils continuent à le faire épisodiquement depuis trois mois) : on dirait qu’ils ne font rien dans le bon ordre. Ils ne se sont pas vus depuis quinze jours, trop pris chacun de son côté par la routine du rush de la rentrée, et il constate, comme elle sûrement de son côté, qu’ils ont régressé, qu’un peu de distance incommode s’est installée.

D’ailleurs, la soirée commence mal : elle arrive un peu en retard au rendez-vous devant l’UGC Odéon, elle est apprêtée, joliment maquillée, première fois ou presque qu’il la voit en tenue de citadine et non pas en maillot de bain, il le remarque, certes, mais il ne pense pas à le lui dire : à cause d’elle, le dernier Desplechin qu’il avait très envie d’admirer, est complet. Ils sont obligés de se rabattre sur Une Fille Facile de Rebecca Zlotowski, pour lequel elle éprouve une certaine curiosité. Elle paraît sincèrement désolée du contretemps mais il se demande si elle ne l’a pas fait un peu exprès. Ca le met quasiment de mauvaise humeur.

En fait, il doit bien se l’avouer, le film est une double bonne surprise. D’abord le décor, Cannes au bord de la mer, prolonge un peu le petit bout de l’été qu’ils sont parvenus à passer ensemble, surtout en cette première soirée d’automne, où il semble l’un des seuls Parisiens à s’être laissés surprendre par la survenue sur la pointe des pieds de la fraîcheur et où il n’a même pas pris de pull pour se protéger du vent dans la large trouée de la rue Soufflot (ils ne se connaissent pas assez pour qu’elle lui ait rappelé au téléphone de se couvrir).

Ensuite il a lu des critiques très partagées (certains ont bien aimé Zahia, d’autres carrément détesté l’éloge du bling-bling) ; il s’attend à être du côté de ceux qui détestent (il a presque déjà préparé ses arguments), et, à sa grande surprise, il aime. Quant à Sarah, qui a moins de conscience politique ou moins de préjugés que lui, elle a entendu Zahia lors d’une interview à la radio et, sans se préoccuper de son passé médiatique, elle l’a trouvée simplement intelligente et sensible. Il aimerait avoir cette liberté d’esprit de juger quelqu’un sur ce qu’il dit, et non sur ce que les autres disent de lui. Ce pourrait être sa bonne résolution de la rentrée. Il ne sait pas s’il ira loin avec Sarah mais elle pourrait au moins lui apporter ça ?

Donc, Zahia n’est pas Bardot, c’est entendu. Elle ne va pas révolutionner le cinéma par son érotisme (à quoi bon, d’ailleurs, puisque c’est déjà fait depuis soixante ans) mais la mythique Bardot elle-même n’était-elle pas plus une nature qu’une actrice ? Zahia apporte quelque chose d’intéressant à son personnage de Sonia : un corps refait mais une douceur authentique, de l’audace mais pas bêtement provocante (les deux scènes où elle parle frontalement de son corps, face aux deux ados petits mâles, puis face à la femme riche et mûre, sonnent justes). Et de la fragilité aussi. Pas si mal.

Quant au thème du bling-bling, il est abordé sans condamnation mais sans complaisance. Zlotowski en montre l’attrait mais aussi la vanité simplement en filmant les lignes des yachts de luxe dans le port de Cannes et la faune qui s’y prélasse. Est-il besoin de surligner ? En fait, la richesse n’est ici qu’un révélateur, qui permet à chacun des personnages de se confronter à un moment ou à un autre à sa propre conception de la liberté. Sarah lui fait remarquer que ce n’est pas un film sur le luxe mais sur la seule vraie richesse, qui est, à ses yeux, le droit qu’on s’accorde à soi-même de changer. Elle a bien raison : au fur et à mesure de l’histoire, Ulysse se rend compte que les deux personnages principaux ne sont pas du tout Sophia, la fille facile jouée par Zahia, ni l’homme riche, incarné avec un charme d’homme facile par  Nuno Lopes, mais plutôt les deux figures moins glamours de Naïma, l’adolescente ordinaire incarnée par Nina Farid, et de Philippe, l’ami-employé.  

Ulysse et Sarah confrontent leur interprétation de ces deux personnages dans le petit café de la rue de l’Ecole-de-Médecine. C’est Sarah qui commence et elle parle très bien de Naïma : l’adolescente (qui raconte en voix off l’été de ses seize ans, comme dans un récit initiatique à la Truffaut) va trouver dans cette rencontre éphémère et brutale avec le monde du luxe non un avilissement mais l’occasion de découvrir sa propre voie. En fait, elle ne veut profondément être ni comédienne (c’est le projet de Dodo, son copain homo), ni « fille facile », comme sa grande cousine qu’elle admire, mais quelque chose d’autre qui lui appartient à elle ; elle travaillera dans le même établissement de luxe où sa mère est simple femme de chambre, mais, d’avoir pu un soir y dîner en compagnie de gens riches sous les yeux stupéfaits ou furibonds des autres employés, lui permettra d’y commencer son stage avec une autre ambition : être un jour cheffe de cuisine. « Putain, pense Ulysse, avec presque un peu de jalousie, bien vu ! ».

Maintenant, Sarah le regarde, les yeux brillants de curiosité. Il est piqué au vif, et, sans savoir ce qu’il va dire, il se met à analyser le personnage de Philippe, l’ami apparemment veule et complaisant : ne sera-t-il pas le seul à regarder vraiment cette ado banale, à reconnaître sa valeur, à la respecter assez pour ne pas la considérer comme une proie consentante ? Ulysse le comédien a été frappé aussi par l’interprétation toute en nuances de Benoit Magimel. Un grand acteur, ce n’est pas forcément celui qui attrape la lumière et dont tout le monde parle, mais celui qui est capable de construire discrètement son personnage en profitant de chaque réplique et de chaque regard pour ajouter une touche nouvelle. Passionnant de regarder un tel artiste travailler en second plan. « Bien vu », lui sourit Sarah, et son « bien vu » à elle veut dire « bravo, je n’avais pas assez remarqué ça, merci ».

Ils tombent tous les deux d’accord pour dire que Zlotowski se tient à très juste distance de ses cinq personnages. Elle prend le temps d’approfondir la relation spécifique qu’entretient chacun avec son alter ego (les deux filles, les deux hommes, mais aussi Naïma et son copain Dodo, le génialement spontané Lakdhar Dridi, ou même, plus en retrait, Naïma et sa mère). Sarah lui fait remarquer que chacun d’entre eux sera capable de générosité envers l’autre, à un moment ou à un autre mais que, pour finir, le moins généreux de tous, le plus mesquin, le plus indigne de ses principes de financier anarchiste, sera l’homme riche. C’est à ce moment-là que la condamnation qu’Ulysse réclamait sera prononcée, d’autant plus efficace qu’elle n’aura pas été surlignée précédemment.

Voilà pourquoi ce film apparemment léger est en fait profond : les relations entre les personnages sont assez complexes pour qu’on ait du plaisir à les approfondir à deux, dans un café, après la séance, sans presque se rendre compte qu’on approfondit ainsi sa propre relation. Un peu le même genre de plaisir qu’on éprouve en compagnie d’une fille intelligente après un film de Rohmer : un cinéaste que Sarah ne connaît pas bien, alors qu’elle est si spontanément rohmérienne (voilà, se dit Ulysse, quelque chose à lui faire découvrir cet automne, ce sera peut-être ça qu’elle gardera de moi?). Il a presque l’impression de découvrir sa finesse d’esprit, bien après la finesse de son corps, parce que pour la première fois ils sont confrontés à une œuvre qu’ils ont vue ensemble mais qu’elle a beaucoup mieux comprise que lui. Il se trouve presque bête, mais, devant elle, finalement, ce n’est pas si désagréable. Lui qui est si orgueilleux d’ordinaire, il pourrait presque le supporter.

Alors qu’ils croyaient ne pas du tout connaître Rebecca Zlotowski, ils se rendent compte qu’ils ont, chacun de son côté, déjà vu (et aimé) deux de ses précédents films, Planétarium pour elle (à cause de Natalie Portman), et, pour lui Grand Central (où Tahar Rahim semait le trouble dans le petit monde étrange et fermé des employés d’une centrale nucléaire et dans le coeur de Léa Seydoux). Finalement, cette réalisatrice, dont il se souvenait à peine du nom, faisait partie de leur culture commune, elle était déjà l’un de leurs points de rencontre. Cinéaste passionnante dans sa façon de faire entrer un individu dans un milieu qui n’est pas le sien et d’observer les perturbations : il repense alors au plan fixe qui ouvre le film, cette plage déserte de haut, et l’apparition, dans un coin, de la sirène s’approchant du bord.

Sarah elle-même n’est-elle pas une sorte de sirène, nageant bien plus voluptueusement que lui dans la mer du cinéma ? Une sirène d’automne qui, les yeux brillants de curiosité, sortirait de l’eau devant lui, juste pour lui apprendre le plaisir de se laisser surprendre ?

Trajet du retour : tandis que Sarah, qui, en vraie parisienne n’a jamais éprouvé le besoin de passer son permis de conduire, dort sur le siège passager (première fois qu’elle est assez en confiance pour ne pas se sentir obligée de lui faire la conversation mais simplement se remettre à lui dans son sommeil), il écoute en sourdine à la radio, dans l’émission « C’est bientôt demain », un reportage sur des activistes de Bordeaux, qui ouvrent des squats à des sans-logis. Ces jeunes rebelles luttent pour faire respecter la loi imposant à la préfecture de réquisitionner les logements inoccupés : est-ce parce qu’ils la rappellent à ses devoirs que la préfète de la région a entrepris cet été de les faire expulser ? Evidemment, on est loin du port de Cannes et des yachts de luxe.

Ulysse se dit deux choses : d’abord il aime aller au cinéma avec Sarah, qui dispense si voluptueusement, librement, gratuitement, sans aucun souci de compétition (un autre sens de l’expression « fille facile »), son intelligence, et il aime aussi la ramener chez lui endormie et silencieuse. Ensuite ce serait bien qu’un de ces automnes Zlotowski aille regarder du côté de ces squats de Bordeaux, et de cette préfecture. Elle saurait sûrement débusquer ce qui se cache d’humain dans cette ville : de trouble, de mesquin et de généreux.

Entre les actes

Photo : Laurencine Lot

Ulysse a découvert il y a quelques jours avec une amie « Entre les actes », le dernier roman de Virginia Woolf, écrit en 1941, peu de temps avant son suicide, dans l’adaptation théâtrale que Lisa Wurmser a eu l’excellente idée d’écrire et de mettre en scène (et qui se donne actuellement au « Vingtième Théâtre »). C’est étrange de découvrir un roman au théâtre, surtout quand il concerne le théâtre.

L’intrigue se situe un après-midi de l’été 1939. Dans le jardin des Oliver doit avoir lieu la représentation d’une pièce de théâtre par des paysans (Ulysse apprend qu’elle est inspirée du Pageant, un genre populaire en Angleterre, mêlant des scènes et des intermèdes chantés pour retracer de manière plus ou moins naïve des épisodes de l’histoire du pays). A intervalles réguliers, un avion passe au dessus de la propriété rappelant aux villageois et aux bourgeois assemblés la menace de la guerre qui approche.

Le premier enjeu de cette adaptation d’un roman sur le théâtre, c’est bien sûr la mise en scène de ce « Pageant », qui permet à Virginia Woolf d’évoquer de manière parodique les fondements de la culture anglaise, depuis les pèlerins de Canterbury jusqu’à l’Empire victorien, en passant par l’époque élisabéthaine et les comédies libertines. On peut imaginer qu’en 1941, Woolf règle ses comptes avec le chauvinisme ambiant. Mais la mise en scène de Lisa Wurmser tire ces passages de « théâtre dans le théâtre » moins vers la dénonciation du nationalisme que vers le jeu avec tous les codes du théâtre comique. C’est un peu comme si on assistait à une variation moderne sur « Le songe d’une nuit d’été » (des paysans représentant devant des nobles une pièce naïve, qui, néanmoins, leur parle d’eux et dont le burlesque permet à Shakespeare  une réflexion sur le théâtre). C’est vif, farcesque, enlevé, chanté, les comédiens (dont Flore Lefebvre des Noettes, Nicolas Struve ou Gérald Chatelain) s’en donnent à coeur joie dans la fantaisie débridée. L’élégance des décors et des costumes ajoutent au plaisir.

 

Ulysse  a eu plus du mal avec le deuxième enjeu fort de l’adaptation : l’entrecroisement des monologues intérieurs des spectateurs assistant à cette représentation farcesque, notamment Isa Oliver (sorte de porte-parole de Virginia Woolf), et son mari, Giles, (qui s’apprête à oublier son angoisse de la guerre en la trompant avec une visiteuse de passage, aussi futile que sa femme est grave). Les deux comédiens ont eu plus du mal à entrainer Ulysse dans leurs tourments intérieurs (alors que Woolf semble introduire un rapport très intéressant entre la catastrophe sentimentale qui guette la femme et la catastrophe nationale qui panique l’homme, c’est à dire entre l’intime et le collectif).  Il faut reconnaître que leur partition est délicate. Comment exprimer l’intériorité au théâtre? Question redoutable. Cet entrecroisement de monologues, cette narration polyphonique donne une incroyable profondeur et, en même temps, une extrême fluidité aux romans de Woolf, notamment « Mrs Dalloway » (qu’Ulysse a relu l’année dernière et qui l’a bouleversé, la romancière lui ayant fait ressentir la radicale solitude de ces consciences mais aussi les moments fulgurants où chacune s’approche de l’autre jusqu’à presque, enfin, établir le contact). Ce procédé est, dans les romans, à la fois moderne et poignant mais il fonctionne plus difficilement au théâtre. Dispositif répétitif de ces comédiens qui se tournent vers nous pour monologuer, pendant que leurs partenaires sont censés garder l’immobilité absolue (il a d’ailleurs semblé à Ulysse qu’ils avaient du mal à le faire, ce qui est peut-être simplement un signe que l’effet est difficilement « tenable », surtout avec l’enchaînement des représentations). N’aurait-il pas fallu faire évoluer l’idée pour tenter de retrouver la souplesse du procédé romanesque (ce qui est beau chez Woolf, c’est que les personnages ne sont jamais seuls dans leur solitude, ils sont toujours tournés de manière intense vers le monde, auquel ils tiennent de toute leur sensibilité exacerbée, les hommes comme les femmes, et ils ne situent jamais exactement à la même distance intérieure l’un de l’autre)?

Ces réserves faites, on passe un très agréable et très intéressant moment de théâtre. Ulysse est particulièrement redevable à Lisa Wurmser et à son équipe, en ces temps de conservatisme frileux,de lui avoir rappelé la mélancolique et caustique audace de la romancière anglaise. Toujours aussi moderne, de plus en plus nécessaire.

Nadine Shah et le diable de la ville morose

 

Alors que paraît le second album de cette demoiselle Shah, Nadine de son prénom, Ulysse découvre (avec un an de retard) ces deux pépites, deux magnifiques versions de chansons du premier album, « Love your Dum and Mad ». En allant s’endormir après les avoir écoutées en boucle, se demande Ulysse, quel diable, quelle diablesse, dans quelle ville nocturne peut-on rencontrer en rêve? Il sera bien temps, demain, de chercher à en savoir plus sur cette étrange voix