CONTES ET LEGENDES

Jeudi 9 janvier 20

La foule des grands soirs aux Amandiers pour le nouveau Pommerat.

A la fin du spectacle, le voisin d’Ulysse, qui n’a pas décroché un sourire de tout le spectacle, se dresse pour lancer la standing ovation. Le public lui emboîte le pas. Ulysse aussi, après quelques secondes d’hésitation.

Pourtant il était content qu’après le grand plateau politique de « Ca ira », qui l’avait enthousiasmé, Pommerat revienne à une veine plus intime.

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L’univers d’anticipation, où les robots se mêlent aux humains, lui rappelé Real Humans, la passionnante série suédoise. Mais ce spectacle sur les enfants est surtout un prétexte pour explorer la différence des genres, la façon dont les jeunes gens, notamment les garçons, sont « programmés » (comme des robots) ou se programment eux-mêmes (et ça, des robots ne sont pas capables de le faire) pour se conformer aux codes d’un genre. On nous parle aussi de la famille. Des réseaux sociaux. Des stars. Les scènes sont aussi bizarrement réalistes et décalées que dans Réunification des deux Corées.

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Les comédiens sont pour la plupart de très jeunes adolescents. Du moins, c’est ce qu’Ulysse a cru tout du long en voyant le spectacle, il n’a appris que plus tard qu’en fait il s’agissait de comédiennes adultes, choisies pour leur petite taille et leur capacité à incarner l’enfance. Elles jouent les petits humains rageurs et les robots atones. D’un côté comme de l’autre, elles sont bluffantes. D’une authenticité factice mais parfaite (avant que des robots atteignent à cette qualité de vérité dans le faux, il va se passer encore quelques décennies, l’humanité et le théâtre ont encore quelques beaux jours devant eux).

Pommerat leur fait parler le langage cru des ados d’aujourd’hui, notamment celui machiste des garçons qu’adoptent les filles. Il en pousse la violence assez loin pour qu’elle n’apparaisse pas comme un cliché complaisant mais comme une manière d’être, un malaise, une défense, une rébellion, une peur. L’agressivité exacerbée n’empêche pas l’irruption malaisée et malaisante du sentiment, par exemple dans la scène initiale ou bien dans celle où le kid le plus mal embouché se déguise en fille pour s’occuper de ses frères et sœurs avec tendresse, tout en les insultant en permanence (c’est sa manière fleurie de dire qu’il les aime, on ne lui en a pas appris d’autre). 

D’où vient pourtant que ce spectacle n’a pas autant emballé Ulysse que Cendrillon ou Ca ira ? Trois raisons : d’abord quelques scènes lui ont paru plus faibles, par exemple celle un peu explicative où une commerciale résume les progrès de la robotique. Ensuite Pommerat dénonce l’embrigadement des garçons dans un retour à la virilité orchestré par un adulte mais sa réflexion sur le masculin a légèrement déçu Ulysse. Pas si facile de parler de la masculinité moderne, en échappant à la simple dichotomie machisme stupide/progressisme bêbête ? Enfin ce spectacle lui a paru moins radicalement beau que ceux qui lui ont permis de découvrir Pommerat. Presque (blasphème, en parlant de ce créateur) plat.

Ou alors Ulysse était fatigué ? Comme un robot ronchon à la batterie périmée ? C’est rigolo, se dit-il, me voilà qui me cherche des excuses pour n’avoir pas eu spontanément envie de me lever à la fin d’un Pommerat. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, dans trois semaines, je repenserai encore à ce spectacle, alors que j’en en aurai oublié bien d’autres…