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LES FURTIFS (2/4) : LA GUERRE DE L’IMAGINAIRE

Si Les Furtifs m’a autant marqué, c’est qu’il s’inscrit dans ma recherche des utopistes d’aujourd’hui (ceux qui oseraient nous permettre de dépasser les clichés de la dystopie) : Damasio ne se contente pas de l’évocation d’un cauchemar soft, où les data des multinationales et des états auraient remplacé le télécran de Big Brother, il propose la description tumultueuse d’ilots de résistances en plein cœur des ville ou sur les bords de la Méditerranée. Ca m’a vraiment fait plaisir de lire un auteur à l’imagination aussi puissante, à la réflexion aussi profonde, et qui pourtant ose la naïveté de l’utopie généreuse. Quand je dis naïveté, je veux dire naïveté revendiquée, et n’excluant pas la lucidité : Damasio heurte son utopie anticapitaliste à la dystopie et n’hésite pas à la faire éclater en mille morceaux (poussant la cruauté romanesque jusqu’à… non, je m’arrête, je ne veux pas divulgacher). Mais ce n’est pas grave : chacun de ces morceaux d’utopie brisée va « hybrider », ne serait-ce que dans l’imagination de ses lecteurs.

Lorsque Gorner, le jeune ministre de l’Intérieur d’extrême-droite (qui rappelle, entre autres, l’Italien Salvini), cherche à provoquer la peur des Furtifs dans la population pour pouvoir par réaction s’emparer du pouvoir, l’un des membres du RECIF  analyse la tâche qui revient aux rebelles : « Il faut se préparer à une guerre des imaginaires. A ma droite sur le ring, le fantasme du monstre tapi dans nos angles morts ; à ma gauche, le désir d’une rencontre, l’envie de découvrir et de protéger l’espèce à la source du vivant. » (p477)

Ces quelques lignes m’ont frappé, notamment par l’emploi des mots « imaginaire », « désir », « envie ». Damasio a compris que le combat à mener n’était pas seulement politique, social, et intellectuel, mais aussi littéraire et artistique et qu’il ne passait non pas par la peur mais par le désir. Pour lutter contre l’idéologie libérale-conservatrice, qui tente de nous persuader depuis le désastre des totalitarismes à la fin du siècle dernier qu’aucun autre monde n’est possible, il ne faut pas simplement exprimer un rejet, ni même proposer des idées, il faut ré-inventer des mythes.

A plusieurs reprises dans le roman, Damasio place dans la bouche de ses personnages une réflexion sur son projet : il tente ni plus ni moins que d’insérer les luttes anticapitalistes dans une réflexion plus large, qui exalterait l’hybridation et la métamorphose pour rêver d’une nouvelle alliance entre l’humain et l’animal.

Lorsque la révélation de l’existence des Furtifs commence à se propager, Noé, l’un des personnages secondaires de militants, constate : « on est en train de passer du réactif antilibéral à une forme d’empuissantement par la furtivité, la vitesse et le hors-champ. Par la métabolisation du déchet aussi, à la fois pour le bâti, les objets et la nourriture. » (p.387) Il s’agit de passer du négatif (le simple « réactif antibéral ») au positif (« l’empuissantement par la furtivité ») : « La surrection d’un mouvement furtif dans la cité, et plus largement dans ce qu’on peut appeler l’alterville. Avec pour mots d’ordre la fuite, l’invisibilité, l’intraçabilité, le brouillage, le flou. Echapper aux pouvoirs en gros. Circuler partout, se jouer des zones et des seuils, contrer le contrôle. » (p.387)

A côté de ces militants altermondialistes, ou au-dessus d’eux, Damasio invente un personnage assez délirant : Varech, le penseur underground. Ce dernier résout à sa manière la vieille contradiction sartrienne entre la pensée et les actes : son approche des Furtifs métamorphose son visage et son corps, si bien qu’il se transforme peu à peu… en algue (j’adore la façon dont ce personnage se caractérise lui-même « Ma pensée nait d’un océan de conneries. Je l’épands et j’en fais mon engrais. Un peu comme le varech sur une plage. Philosopher, c’est nuire à la bêtise. » p377) !

C’est lui qui est chargé de formuler le plus profondément la philosophie de Damasio : Varech est « un philosophe du vivant qui considère que l’humain ne doit pas se croire au-dessus ni en dehors du vivant. Le vivant est un champ, il nous traverse et il nous baigne. Pour lui, nous sommes un feuilleté de capacités animales, toutes coprésentes en nous et que nous sollicitons sans cesse. Son approche n’oublie pas d’où nous venons et mieux, elle nous réinscrit dans la lignée de ceux qui nous ont fait. (…)

Il a beaucoup écrit sur le technococon aussi et ce qu’il appelle le corpse : notre façon d’avoir fondu notre corps dans des couches techniques qui en font un oignon, une enveloppe cadavérique qu’on enfile comme un vêtement et qui étouffe et contrôle nos rares poussées de vie. Il y voit l’aboutissement d’un dégoût absurde de l’animal en nous, qui confond chair et viande. » (p377)

Mais ce qui est très fort, c’est que ces idées, à la fois politiques et philosophiques, Damasio parvient à les incarner dans la création brillante des « Furtifs ». Ce mythe d’un être « hors-champ », à la fois présent et absent, à détruire ou à rencontrer, permet de concrétiser notre rêve d’une autre relation avec le monde animal, et plus généralement avec le monde naturel. Force de métamorphose qui permettrait de réinventer le monde humain (là où le libéralisme, recyclant le vieux mépris cartésien de l’homme pour la nature, nous vend des communautés de plus en plus virtuelles et cloisonnées, un état de liberté surveillée pour notre confort et notre sécurité où les humains entre eux sont de plus en plus radicalement séparés les unes des autres).

Ce symbole des Furtifs propose en quelque sorte un modèle alternatif au transhumanisme, où l’humain ne s’augmenterait pas par sa maîtrise de technologies coûteuses, destructrices des ressources communes et réservées à une élite (comme sont en train de la préparer, à grands coups de milliards de dollars, les Frankenstein de la Silicon Valley et des GAFA), mais par sa réconciliation avec le principe même de la vie : la métamorphose. L’humain ne rêverait plus de dépasser ses limites en se clonant lui-même à l’infini mais en s’hybridant avec l’Autre.

Tandis que j’écris, une idée me passe par la tête : elle met les « Furtifs » en relation avec le premier « Alien », celui de Ridley Scott en 1979, que nous irons sans doute voir cette année avec mes élèves dans le cadre de Lycéens au cinéma.

Alien, c’est l’animal étranger, à la fois bestial, archaïque et quasi-mécanique, c’est le retour de la Bête dans le monde aseptisé de la Science-Fiction, c’est l’Autre comme menace : très caractéristique de l’Amérique de la fin des années 70 et du monde qu’elle cherchait à nous vendre (a-t-elle changé ?).

Damasio invente le contraire : les Furtifs, c’est l’Autre comme promesse, comme ouverture, c’est l’animal merveilleux (au sens propre du terme), c’est le retour de la Licorne dans le conformisme de la dystopie. Mais le thème de l’hybridation fait que le Furtif n’a rien d’un bisounours. L’hybridation peut être violente, elle peut faire peur, comme la métamorphose et le changement en général (qui nous effraient tellement que nous essayons de repousser même ceux dont nous savons qu’ils sont les plus nécessaires). Le Furtif n’est ni bon, ni méchant, il est vivant.

Peut-être la meilleure façon de lire Damasio, de prolonger le combat d’imaginaires qu’il a entamé, serait de récupérer ses idées, ses personnages, et son mythe des Furtifs, pour les hybrider dans d’autres œuvres, les disséminer et les inséminer, les répandre dans la culture populaire comme une traînée de poudre et en faire un véritable mythe (c’est-à-dire une arme de création massive sur le champ de bataille de l’imaginaire).

Lequel de ses épigones du roman d’anticipation va oser le premier jouer avec les Furtifs ?

LES FURTIFS (1/4) : LE ROMAN DE L’ANNEE?

Je l’ai lu avec une telle passion cet été, pendant le séjour en Ardèche, que, plusieurs semaines après, ses thèmes et ses personnages continuent à m’accompagner.

Je découvrais l’œuvre de Damasio avec ce roman (je ne connais pas encore La horde du contrevent, ni le Monde du dehors, qui peut pourtant être intéressant pour le projet « Survivant-e-s » que je vais mener cette année avec mes élèves de théâtre et de cinéma). J’ai été ébloui. En y repensant, la fin d’été a baigné dans la lumière bleutée et les embrasements si particuliers de cet auteur : je l’ai écouté en podcast sur France Culture et à la « Grande Librairie » mais surtout j’ai rencontré quatre lecteurs passionnés, qui m’ont chacun ouvert de nouvelles portes d’entrée dans cette œuvre. C’est bizarre, c’est comme si beaucoup des chemins que j’avais empruntés dans ce mois d’août 19 m’avaient ramené vers cette œuvre pour une découverte venant « à son heure ».

Damasio est, en quelque sorte, l’auteur dont tout le monde parle autour de moi (un peu l’équivalent de Djian dans ma jeunesse, ou de Houellebecq il y a quelques années). Cette double aura d’« auteur culte » et d’« auteur à la mode » paraît méritée : d’après ce que j’ai compris des explications de mes introducteurs en Damasie, il la doit au fait d’avoir mûri son œuvre et sa pensée dans son coin, en négligeant à certains moments la littérature et ses prestiges pour l’engagement politique, et en creusant obstinément sa singularité. Puis il est revenu à l’écriture enrichi de toute cette expérience humaine.

Et ça donne Les Furtifs. L’un des romans qui tentent avec le plus d’ambition de dire notre début de siècle, ses menaces, mais aussi ses promesses (prolongeant la lecture faite cette hiver de Homo Deus, le deuxième essai de Yuval Noah Harari, qui aborde lui aussi de manière critique les limites de l’humanisme démocratique, l’avènement inquiétant jusque dans notre quotidien du transhumanisme et des technologies fondées sur les data).  

Damasio nous parle d’aujourd’hui en réutilisant avec maestria les codes du roman d’anticipation, et en construisant une intrigue puissante.

Trois fils distincts.

Premier fil : on se trouve dans un futur proche, 2040, dans une France « libérée », c’est-à-dire dominée par l’ultralibéralisme des grandes compagnies et par les technologies numériques. Ainsi, la ville d’Orange a été rachetée à l’Etat par la marque du même nom, qui la gère à sa manière, instaurant des zones différentes pour des citoyens de différentes catégories, simples « standards », « premiums », ou « privilèges », en fonction de l’abonnement qu’ils sont capables de s’offrir. Pour accéder à ces zones, les citoyens portent une « bague », sorte de version améliorée de nos smartphones, qui leur permet d’accéder en permanence au «cross load », au nuage des services numériques et de la réalité virtuelle. Mais aussi, évidemment, d’être contrôlés… Ce monde du futur est décrit avec une telle inventivité qu’il en paraît réaliste. Je serais un auteur de série, je n’aurais qu’une envie, celle de transcrire en images les visions de Damasio (notre Philip K.Dick n’attend-il plus que son Ridley Scott pour une rencontre à la Blade Runner ?).

Deuxième fil : le contraire de l’univers des data, celui des Furtifs. L’armée a découvert par hasard cette catégorie étrange d’êtres, qui ont la capacité de se dissimuler dans les angles morts de la perception humaine et de se métamorphoser, en échappant à tout contrôle. Ils naissent du son, le « frisson ». L’armée a instauré une unité spéciale, le RECIF, que dirige l’amiral Arshavin, pour traquer ces animaux potentiellement insaisissables et dangereux. Mais de quoi s’agit-il exactement ? De s’emparer de l’un d’entre eux seulement pour l’analyser ou pour être capable de détourner ses possibilités à des fins militaires ? Que cherchent en réalité l’énigmatique Arshavin, et ses unités d’élite ?

Troisième fil, plus intime et personnel : le héros, Lorca Varèse, veut intégrer le RECIF mais pas simplement par amour de la chasse. Il conserve l’espoir fou de retrouver sa fille, Tishka, disparue alors qu’elle était âgée de quatre ans, juste après lui avoir raconté un soir qu’elle jouait avec un Furtif. Sahar, sa femme, dont il est séparé mais toujours amoureux, cherche au contraire à faire son deuil, se consacrant à sa mission rebelle de « proferrante », de professeure et d’errante, qui vient dispenser gratuitement dans les quartiers « standards » un autre enseignement que celui, formaté, des entreprises privées d’éducation. Au RECIF, Lorca va rencontrer une « meute » de chasseurs exceptionnels : Agüero, l’ouvreur, Saskia, la spécialiste du « son », Nèr, le spécialiste des images. Ensemble, ils se mettent en chasse…

A partir de là, les trois fils vont s’entrelacer avec maestria : recherche désespérée de Tishka (jusqu’à la découverte improbable de ce qui s’est passé la nuit de sa disparition), appréhension de l’univers incroyable des Furtifs mais aussi rencontre avec les forces de la résistance à l’omnipotence des data.

Ce roman sur le futur parle donc en fait de notre présent. Il développe une réflexion très politique, mais sans que cela nuise jamais à son histoire (j’ai simplement noté une ou deux pages un peu bavardes, par exemple, p276, la discussion avec le  MOA (My Own Assistant) mais je les lui ai pardonnées bien volontiers tant le reste m’a emporté). Damasio pointe les résonances actuelles de son anticipation : le désir d’échapper au « technococon » qui est en train de nous enfermer dans sa cage confortable, l’alliance mortifère entre l’hyperlibéralisme des grandes entreprises et l’hyperprotectionnisme de l’état, mais aussi la crise écologique, celle des migrants, la maltraitance animale. Bref, tout ce qui nous agite. Ou au moins tout ce qui devrait nous agiter, si nous voulions vraiment nous sauver.

C’est aussi une magnifique histoire d’amour, conjugal et paternel. Damasio parle de façon inspirée de la relation à l’enfant. Et des femmes, qui ne sont jamais aussi belles que lorsqu’elles ne se satisfont plus seulement de l’être, mais qu’elles veulent aussi faire et dire. Par exemple ce regard de nostalgie amoureuse que pose Lorca sur Sahar : «Même quand elle se veut sèche, elle n’arrive pas à se débarrasser de sa grâce. Sa voix ne ferme jamais tout à fait, elle coule souple et claire, un ruisseau. Ses yeux oscillent entre le vert et le jaune, à la façon d’une flamme végétale. Parfois, ils virent vieil or, comme ici. Elle s’asseoit sur le tapis sans rupture, je la sens tendue sans que sa nuque se décale ni que ses bras saccadent, elle prend juste une allure un peu plus hautaine de princesse arabe, son port est un peu plus droit, ses cheveux courts brûlent ses joues d’un blond un peu plus vénitien. Jamais je n’ai connu quelqu’un qui avait une aussi faible conscience de sa beauté crue, une indifférence aussi cristalline à ce que son charme imprime malgré elle sur les gens. Seule la qualité de ce qu’elle dit et fait compte pour elle : le reste n’est qu’un effet collatéral de la nature, qu’elle cherche autant que possible à neutraliser par sa sobriété. Ca m’a toujours beaucoup séduit. » (p234). Moi aussi. Et je donnerais beaucoup pour être capable de trouver « l’indifférence cristalline » ou « la flamme végétale ».  Ce personnage de Sahar est très intéressant : elle est du côté de l’intellect, de la méfiance vis-à-vis d’Arshavin, de la rudesse, elle « proferre », elle se met en colère, et, surtout, elle veut oublier à toute force son enfant. Alors que Lorca, l’homme, est du côté de l’intuition, de la relation intime et charnelle avec sa fille. Il y a là une certaine « hybridation » des stéréotypes masculins/féminins qui rend les personnages d’autant plus attachants.

Et si Les Furtifs n’était pas le roman de l’année mais celui de la décennie, voire de cette première moitié de siècle ? En tout cas, un mois après sa lecture, sa puissance d’évocation et de style me portent encore. Je crois que j’ai déjà envie de le relire.

Chercheurs de trésor

I. Ciel de départ au dessus de l’A86

 

II.Sandrine Kiberlain : «Instinctivement je vais chercher les ruptures, l’extravagance, la folie du personnage. Ce qui va le différencier. On est tous unique, chacun à notre manière et je veux faire du personnage quelqu’un d’unique. »

 

III. Fou à lier

 

 

IV.En 1958, Jimmy Mellaard est l’archéologue le plus célèbre du monde, le plus arrogant aussi. Il a participé aux fouilles de Jéricho et découvert à lui tout seul le site de Catalhöyük en Anatolie. On dit de lui qu’il a un instinct, une sorte de prescience qui fait qu’il devine si un monticule cache une ville enfouie et où il faut creuser exactement pour la trouver.

Ce jour-là, il voyage en train vers Izmir, lorsque une jeune femme inconnue entre dans son compartiment. Il lui jette un coup d’oeil, et la trouve belle, bien qu’assez vulgaire. Pourtant, elle arbore un bracelet en or que l’archéologue ne peut manquer de regarder avec un peu plus d’attention, parce qu’il lui rappelle ceux découverts sur le site de Troie ! La belle lui dit qu’elle s’appelle Anna et que des bijoux de ce genre, elle en a plein chez elle : sa famille les a découvertes une trentaine d’années auparavant dans deux tombes situées près du village de Dorak, dans le nord de l’Anatolie. Elle veut bien l’emmener chez elle et lui montrer les objets. Des bijoux, des armes, dont l’une couverte de hiéroglyphes, que ce fin connaisseur de l’Egypte déchiffre aisément et qui lui permettent de dater le trésor du 23ième siècle avant JC. La mystérieuse Anna le laisse volontiers dessiner les merveilles pendant trois jours mais elle refuse obstinément qu’il les photographie…

C’est le début de la rocambolesque affaire de Dorak. Soit une invention pure et simple de Mellaard, soit une arnaque : un plan monté par des escrocs pour faire authentifier par un archéologue reconnu des pièces volées et pouvoir les revendre à un riche collectionneur. Elle vaudra finalement au trop imaginatif homme de science d’être expulsé de Turquie et de voir sa carrière si brillamment commencée s’achever dans des controverses lamentables. S’il s’agit d’un piège, qui le connaissait assez pour savoir que c’était à lui qu’il fallait le tendre, parce que ce découvreur de trésor serait assez sûr de son génie pour faire passer son intuition avant sa raison et assez orgueilleux pour ne jamais reconnaître qu’il avait été floué ?

V. La Lectrice n’est pas sûre que La première femme nue, dans son exploration du féminin, ne reste pas prisonnière du regard masculin de l’auteur et je peux difficilement lui donner tort. Elle se demande dans quel texte lire l’abandon vrai du plaisir féminin, qui n’est jamais garanti, qui ne va jamais de soi, qui oblige la femme moderne à se livrer à quelques archaïques contorsions, aussi exaltantes qu’humiliantes (mais il ne serait quand même pas très subtil de les trouver vraiment humiliantes).

Anaïs Nin ?

Pauline Réage ?

Mais où le trouvera-t-elle vraiment, ce fameux texte, la subtile lectrice, sinon dans son livre intérieur ? Celui très surprenant que l’on écrit tout en cherchant à le déchiffrer ?

 

VI. Le vagabond des rêves

Karamakate est un chaman puissant, un remueur-de-mondes. Il vit seul dans la jungle d’Amazonie, séparé de son peuple depuis une attaque meurtrière des soldats colombiens. Un jour du temps en dehors du temps (ou bien était-ce en 1909 ?), il reçoit la visite d’un Indien habillé à l’européenne, qui lui amène sur sa pirogue un explorateur allemand malade. Karamakate accepte de mener l’étranger vers la plante magique, qui seule le soignera en lui redonnant le rêve. Ils descendent le fleuve comme le cours du temps, aux embranchements multiples. L’un d’entre eux mène le chaman quarante ans plus tard vers un deuxième explorateur, qui est peut-être un autre, et peut-être aussi le même, c’est à dire l’incessante incarnation de l’homme blanc détruisant le monde parce qu’il croit qu’il faut le posséder. Celui-là aussi cherche la plante. Le chaman comprend qu’il ne faut pas le soigner, mais l’enseigner. Une nuit, il lui dit : « Chez les Indiens, le jeune homme devient un guerrier lorsqu’il accepte de se laisser guider. Il part seul, sans rien, dans la forêt, en silence. Il devient un vagabond des rêves, jusqu’à ce qu’il ait trouvé qui il est vraiment. Alors seulement il peut revenir. »

C’est dans El abrazo de la serpiente, L’étreinte du serpent, le film du colombien Ciro Guerra. Un périple initiatique qui déroule ses anneaux à la limite de la fiction et du documentaire dans un noir et blanc envoûtant.

 

VII. Et moi aussi, j’ai hâte de pouvoir partir de nouveau à la recherche du trésor!

Un amour impossible

Christine ANGOT était présente lors de la rencontre avec les lycéens du « Prix Goncourt Lycéens » qui a eu lieu il y a quelques jours à la Bibliothèque Mitterrand. De tous les auteurs présents, c’est elle qui a le moins cherché à paraître aimable, provoquant même un certain malaise parmi les jeunes. Je trouve qu’elle leur a fait le cadeau de ne pas chercher à les séduire mais de leur présenter sa réflexion pleine et entière, dans sa férocité revêche d’écorchée vive. Elle leur a tenu des propos sur l’amour (non pas le « miracle » de pureté et d’innocence qu’on leur vend à longueur de films mais le lieu où se prolongent toutes les exclusions sociales) déconcertants pour ces adolescents mais stimulants. Elle leur a proposé aussi un petit apologue sur la fiction : celui du « soldat de Baltimore », qui, dans les débuts du XIXe siècle, assiste pour la première fois à une représentation d’Othello et sort son fusil pour abattre l’acteur interprétant l’homme noir se préparant à violer une femme blanche ; ce soldat montre ainsi qu’il n’a pas compris ce qu’était la fiction : un espace fondateur de la civilisation, où l’on peut exposer au grand jour ce que nous refoulons, l’amour, l’exclusion, le pouvoir, la jalousie, « sans sortir son fusil ». Bel éloge du pouvoir libérateur de la fiction par celle que l’on veut cantonner à l’autobiographie la plus plate et la plus crue.

Or, Un amour impossible (2015) paraît ressortir de ce genre, puisque il est consacré à la relation « impossible » de Christine Angot avec sa mère (après qu’elle a évoqué dans un précédent texte l’inceste que lui a fait subir son père dans son adolescence). Le récit commence par la rencontre entre sa mère et son père, dans une cantine d’entreprise à Châteauroux, à la fin des années 50. Elle, Rachel Schwartz, est d’un milieu modeste et d’origine juive. Lui, Pierre Angot, est le fils d’une très bonne famille, son père occupant un poste élevé à la direction de Michelin. Là où commence la fiction, c’est que l’auteur raconte l’étrange relation d’amour qui s’établit entre ses parents non pas de son point de vue à elle, la narratrice d’aujourd’hui, mais du point de vue de ces deux jeunes gens d’une époque révolue : ils se fréquentent, ils font l’amour (pages étranges et fortes), ils envisagent d’avoir un enfant, et pourtant, en même temps, lui se refuse à l’idée de mariage. Pour, dit-il, sauvegarder sa liberté, à laquelle il tient plus que tout. Angot explore le point de vue de sa mère en phrases sèches et tendues, le point de vue du père lui est abordé à partir des lettres qu’il écrit : le lecteur suppose qu’il s’agit de lettres authentiques, gardées par Rachel et confiées ensuite à sa fille. On est frappé par le caractère ampoulé du style de Pierre : alors qu’il se veut de bonne tenue, il est froid, sans qu’on parvienne tout à fait à définir s’il s’agit de sa personnalité, de son milieu social ou d’un trait d’époque. Peut-être les trois à la fois. Mais ce jeune homme parait d’un grand conformisme et d’une grande hypocrisie dans sa revendication d’échapper aux règles bourgeoises. La fille, elle, Rachel, est moins cultivée, moins évoluée et plus naïve dans sa soumission aux principes du garçon, mais son abandon à l’amour, un amour absolu, profond, qui ne se dit jamais comme tel mais s’exprime de façon intense par les choix qu’elle fait, garder l’enfant, attendre l’homme pendant des années, est finalement beaucoup plus transgressif. L’un, le jeune bourgeois, n’est audacieux qu’en paroles (et encore des paroles très froides), tandis que l’autre l’est en actes. Et l’on comprend bien que le travail littéraire de Christine Angot, c’est d’opposer, à ces phrases qui se veulent littéraires de Pierre, les pensées sans artifice de Rachel. Et pour cela, il lui faut réinventer de l’intérieur ce qui ne s’est jamais dit à l’extérieur : la voix de sa mère en jeune femme des années 50.

Ensuite, il y a la période de l’enfance et l’évocation de la relation fusionnelle entre la mère célibataire et sa petite fille. Ces pages très réalistes sont désormais abordées du point de vue de la petite fille, mais elles laissent deviner les difficultés et la déprime de la mère, dont les choix sont guidés par le désir de se rapprocher du père, ce dernier vivant à Strasbourg, où il mène une brillante carrière de fonctionnaire international. Ces pages sans pathos m’ont touché.

Alors la fille grandit. C’est le moment où son père accepte de la reconnaître, et où l’adolescente paraît fascinée par le brillant de cette personnalité. Parallèlement, sa relation avec sa mère se dégrade, elle n’a plus rien à lui dire, et Rachel se sent dévalorisée. Là aussi, la relation est analysée avec une sécheresse tendue, derrière laquelle on sent l’émotion. D’autant plus que le lecteur apprend avec la même brutalité que la mère, grâce à la confidence du premier petit ami de la fille (petit ami dont on vient de nous apprendre que la mère avait fait sa connaissance d’abord mais qu’elle le trouvait trop jeune) ce qui se joue vraiment dans cette relation avec le père : il viole sa fille depuis plusieurs années, presque depuis le moment où il a renoué des liens avec la mère. Révélation très sèche, qui m’a littéralement estomaqué.

Après la rupture avec le père, ce sont des années difficiles : la mère se remarie enfin, la fille entame sa carrière d’écrivain, mais elle a du mal à trouver le bonheur dans ses relations amoureuses, elle rend Rachel responsable de ce qui lui est arrivé, ou plutôt de ce que sa mère a laissé lui arriver. La dernière partie est centrée sur la façon dont elles vont arriver à rétablir leur lien. Notamment pendant une semaine où, en plein été, elles se donnent rendez-vous chaque jour dans une salle de restaurant déserte. Cette longue conversation s’achève dans un monologue explicatif de la narratrice, en rupture avec le dépouillement du reste. C’est la partie la plus démonstrative du roman, certes, mais elle est tout à fait essentielle. Car la fille parvient à trouver pour la mère du sens à ce que le père leur a fait subir à toutes deux. Elle interprète leur histoire, non pas seulement à partir de la psychologie individuelle de ses trois acteurs mais d’une généralisation sociale : la conduite de son père a été caractéristique de l’humiliation que sa classe faisait subir à celle de Rachel. En elle, le jeune fils de bonne famille a humilié d’abord la fille pauvre et juive, avec laquelle il couche, qu’il aime peut-être mais à qui il refuse de l’introduire dans son milieu social. Ainsi l’amour de Pierre peut être considéré non pas comme la négation mais comme le renforcement de cette stratégie de séparation : il s’agit de montrer à la fille pauvre et juive que même l’amour ne suffira pas à produire le rapprochement espéré. Puis, une fois que Rachel est parvenu à lui extorquer la reconnaissance de sa fille, il viole cette dernière presque nécessairement : en transgressant le tabou fondateur de l’inceste qui interdit des relations sexuelles entre parents, il montre à la mère et à la fille qu’elles ne seront jamais vraiment ses parents, que Rachel ne sera jamais vraiment la mère de sa fille ni Christine sa fille. Et, dans une ultime ruse sociale (comparable à celle dont usent les maîtres pour pousser les esclaves à se sentir coupables d’avoir été esclaves), il les condamne toutes les deux à se sentir coupables de ce rituel d’humiliation. Cette dernière partie donne peut-être les clés de l’œuvre de Christine Angot, et notamment de ce roman : il peut être considéré comme un refus d’accepter cette humiliation tacite, en l’étalant au grand jour, en la proférant, en la dévoilant. L’exploration autobiographique comme moyen de répondre dans la fiction à l’humiliation subie dans la vie réelle.

Le roman s’achève sur une réconciliation entre la mère et la fille, sur un apaisement. Sur une lettre non plus de Pierre, mais de Rachel, dont la voix a enfin pris la place de celle du jeune bourgeois. Elle se termine par la phrase suivante : «Mais, trève de nostalgie, c’est aujourd’hui et maintenant. » Ces mots sonnent comme une libération. Libération de Rachel, oui, mais aussi de Christine ? Est-ce la fin du cycle autobiographique ? Vers quels nouveaux rivages de fiction la romancière, ayant enfin dépassé l’humiliation, lui ayant enfin donné du sens en son nom mais aussi en celui de sa mère, va-t-elle pouvoir, dans sa liberté chèrement conquise, se diriger ?

Boussole

Le dernier roman de Mathias Enard, qui va sortir dans le courant du mois d’août, est une rhapsodie mélancolique, profonde, drôle, exaltante. Sa composition est étonnante : une nuit d’insomnie, rythmée par le défilement des heures, mais surtout par l’entrecroisement des souvenirs dans une sarabande proustienne : « J’entends paisiblement cette mélodie lointaine, je regarde de haut tous ces hommes, toutes ces âmes qui se promènent encore autour de nous : qui a été Liszt, qui a été Berlioz, qui a été Wagner, et tous ceux qu’ils ont connus, Musset, Lamartine, Nerval, un immense réseau de textes, de notes, et d’images, net, précis, un chemin visible de moi seul qui relie le vieux von Hammer-Purgstall à tout un monde de voyageurs, de musiciens, de poètes (…) et aux douces fumées d’Istanbul et de Téhéran, est-il possible que l’opium m’accompagne encore après toutes ces années, qu’on puisse convoquer ses effets comme Dieu dans la prière –rêvais-je de Sarah dans le pavot, longuement, comme ce soir, un long et profond désir, un désir parfait, car il ne nécessite aucune satisfaction, aucun achèvement ; un désir éternel, une interminable érection sans but, voilà ce que provoque l’opium. » Ces souvenirs sont ceux du viennois Franz Ritter, musicologue et non pas musicien, spécialiste des musiciens inspirés par l’Orient. Il se souvient de ses rencontres plus ou moins ratées, mais toujours passionnantes, avec Sarah, une brillante chercheuse française, dont il est tombé amoureux quinze ans auparavant. Celle-ci me rappelle un peu Angelica Pabst, le personnage féminin d’Un tout petit monde de David Lodge (qui est d’ailleurs cité au début de Boussole comme un des modèles possibles), mais en beaucoup plus profond.

Car le domaine d’étude de Sarah est d’une grande actualité : elle travaille sur l’orientalisme, c’est à dire sur la façon dont l’Occident depuis des siècles a construit l’image de l’Orient. Elle cherche à dépasser la thèse d’Edward Saïd qui fait de cette construction imaginaire une simple appropriation colonialiste de l’Orient par l’Occident. Elle veut montrer qu’il s’agit d’une construction commune et d’un patrimoine commun : d’abord parce que l’Orient a profondément transformé et nourri la culture occidentale (elle analyse par exemple avec brio l’influence des Mille et une nuits sur La recherche du temps perdu) et que le Soi occidental ne s’est jamais aussi bien épanoui que dans cette rencontre avec l’Autre oriental, même lorsqu’elle n’est que seconde ou même troisième : « Il y aurait donc un Orient second, celui de Goethe ou d’Hugo, qui ne connaissent ni les langues orientales, ni les pays où on les parle, mais s’appuient sur les travaux des orientalistes et voyageurs comme Hammer-Purgstall, et même un Orient troisième, un Tiers-Orient, celui de Berlioz ou de Wagner, qui se nourrit de ses œuvres elles-mêmes indirectes. » Mais ensuite parce que ce « Tiers-Orient », ce rêve du rêve d’Orient, il est désormais à la disposition des Orientaux eux-mêmes, qui peuvent s’y reconnaître ou pas, en tout cas se l’approprier, y puiser et le transformer (cette idée est illustrée par le poétique cadeau d’anniversaire qu’offre un jour Franz à Sarah :

une sevdalinka, une chanson populaire bosniaque dont l’étrange création, que je te laisse découvrir, prouve à merveille cette idée d’une création commune).

La quête amoureuse de Franz, qui poursuit Sarah à travers tout le Moyen Orient, Istanbul, Damas, Alep, Palmyre, puis Téhéran (avant qu’elle ne lui échappe encore plus loin mais, peut-être, pour mieux lui revenir), on voit bien qu’il s’agit d’une métaphore de cette poursuite d’un Orient fantasmé. Néanmoins, les deux personnages sont suffisamment attachants pour ne pas être de purs symboles ou de simples porte-paroles. On a les yeux de Franz pour la trop brillante et (presque) insaisissable Sarah. En comparaison, il paraît presque terne. Mais, en revanche, il a un tel humour, il porte un regard si mélancoliquement caustique sur lui-même et sur le monde qui l’entoure, sur ses petits travers et ses grandes illusions, qu’on en vient à souhaiter naïvement qu’ils finissent par se (re)trouver.

Une deuxième piste, c’est la satire de ce petit monde des universitaires européens, spécialistes du Moyen-Orient. Il y a là une petite galerie de personnages secondaires assez croquignolets. De Bilger, l’archéologue allemand en quête des cités perdues du désert, qui ne connaît de la langue arabe que ce qu’il lui en faut pour diriger ses terrassiers syriens, au sociologue français Faugier, qui explore les bas-fonds de Turquie et d’Iran à la poursuite de son propre fantasme de sexe et de came. Chacun est emblématique d’un rapport de domination possible à l’Orient. Mais ce qu’il y a de fort, c’est qu’Enard donne à chacun de ces personnages ridicules une occasion de devenir profond et touchant : par exemple la confession de Morgan, le directeur du centre culturel de Téhéran, qui tombe amoureux fou de la belle Azra sur fond de révolution khomeiniste et qui est prêt à toutes les trahisons pour se débarrasser de son rival trop aimé et trop aimant, devient un passage bouleversant, l’un des quatre ou cinq où le récit prend son envol et se développe en une sorte de nouvelle autonome.

L’intérêt principal du roman, c’est à travers cette Maqâma de souvenirs que Franz se donne à lui-même, l’évocation de tous les musiciens, les écrivains, les aventuriers, principalement ceux du XIXe et des années 30, qui ont été fascinés par le Moyen Orient. Boussole est ainsi hanté par des dizaines de figures pitoyables et exaltantes, des plus connues, comme celle de Annemarie Schwarzenbach (l’un des modèles de Sarah), aux plus méconnues, comme Félicien David, le musicien de Désert : Boussole est ainsi le roman des mille et un romans du rêve d’Orient, car chacun de ces itinéraires singuliers pourrait fournir la matière d’un récit autonome. Je dis « pitoyables », parce qu’Enard nous fait très bien sentir que leur quête est impossible à atteindre, qu’ils sont à la recherche d’un pur fantasme. Mais « exaltantes » aussi, parce qu’il a choisi (et on lui en sait gré) de nous faire partager, moins le projet des conquérants et des colonisateurs, qui ont eu l’outrecuidance naïve de prétendre apporter la civilisation à l’Orient, que la quête spirituelle des rêveurs, des aventuriers de l’esprit, qui se sont livrés corps et âmes à leur rêve de l’Autre et qui ont cherché à l’atteindre dans la réalité. Des histoires de perdants, mais de perdants magnifiques.

Enfin, Enard, dont on sait qu’il enseigne l’arabe et parle le persan, peut, à travers l’itinéraire de ses deux personnages, nous faire saisir de l’intérieur ce qui n’est trop souvent pour nous que le spectacle incompréhensible des actualités télévisées. Il évoque la vie en Syrie, et, dans des pages peut-être encore plus fortes, celle en Iran (notamment à travers la voix du poète Parviz, qui fait résonner en lui les accents douloureux de son peuple mais qui est capable aussi, dans une belle définition de l’amitié, « d’écouter tout ce qu’on ne lui dit pas »). Enard n’hésite pas à commenter l’actualité la plus brûlante aujourd’hui, celle de Daech, ne manifestant aucune complaisance à l’égard des pitoyables égorgeurs qui mènent une guerre contre l’Islam. Mais il écrit que, si les djihadistes sont prêts à détruire les vestiges pré-islamiques, c’est aussi parce que les populations locales ne les perçoivent pas vraiment comme leurs : « nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé, qui, du coup, est facilement vécu comme allogène : les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère. ». Dans l’oasis de Palmyre, nous rappelle-t-il, le touriste qui visitait les ruines somptueuses d’une cité antique passait sans la voir à côté d’une des plus atroces prisons du régime Assad. Surtout, l’immense culture d’Enard lui permet de ne pas se limiter à cette vision d’actualité et de nous rendre accessible ce que nous connaissons trop peu : les cultures arabe et persane. Il y a ainsi des pages magnifiques sur la musique syrienne ou sur la poésie de Khayyam. J’admire cette érudition, parce qu’elle est toujours partagée, généreuse : en nous restituant la richesse des cultures orientales, elle nous donne à ressentir la fascination des artistes occidentaux qui les ont découvertes.

A la fin de cette lecture, on se prend à rêver du pendant de Boussole, le roman placé sous le signe de la boussole inverse qui indiquerait obstinément l’Ouest. On aimerait qu’un romancier d’Orient réponde à Enard et nous rende présent le « rêve d’Occident » qu’a peut-être développé l’Orient. N’y a-t-il pas un « occidentalisme », qui répondrait à « l’orientalisme », et qui serait lui aussi une création commune ? Peut-être découvririons-nous, dans ce propos du romancier oriental sur nous, une image plus cruelle et plus intense de ce que nous ne sommes pas mais que nous voudrions être ? Ou de ce que nous sommes mais que nous ne voudrions pas être ? Ou même de ce que nous sommes sans nous en douter ? Cette vision distanciée, en tout cas, décentrée, faut-il aller la chercher du côté de Sadegh Hedayat, l’auteur de La chouette aveugle que l’insaisissable Sarah mentionne au début et à la fin de son périple, de ce romancier iranien dont je n’avais jamais entendu parler mais sous le patronage angoissé duquel se place Franz l’insomniaque ? Hedayat, qui finit par se suicider à Paris pour échapper à la solitude, alors qu’il était, d’après ce que je lis, à la fois un amoureux de la littérature occidentale la plus contemporaine et un admirable connaisseur de la littérature persane la plus ancienne ? Hedayat, le frère spirituel de Pessoa, le petit homme aux bésicles de fonctionnaire besogneux, qui était aussi l’un des rares à tenir les deux mondes entre ses mains ? Peut-être faut-il aller la chercher du côté de Salman Rushdie, qui, il y a vingt cinq ans déjà, dans les Versets Sataniques, regardait l’Angleterre avec les yeux d’un conteur oriental et l’Inde avec les yeux d’un romancier réaliste ? Hedayat comme Rushdie, pour des raisons différentes, se sont livrés au jeu terriblement dangereux de la dialectique entre soi et l’autre. Dangereux pour l’auteur mais si profitable pour le lecteur, car l’on peut se servir du rêve de l’autre pour se dépasser soi. N’est-ce pas ce que l’amour nous apprend : si l’amour ne permet jamais vraiment d’atteindre l’autre, il offre une chance de s’accomplir soi, dans sa tension même. Boussole est ainsi un roman sur le désir de l’autre, ses impasses, ses illusions, oui, mais aussi son énergie et sa générosité. Voilà pourquoi, à une époque, qui, ici comme là-bas, est en train de verser de nouveau, avec une ignorance coupable, dans la vieille ornière facile du mépris de l’autre, c’est un roman très nécessaire. Sans dévoiler la fin, j’adore la façon dont Sarah définit à Franz son cosmopolitisme : «L’Europe n’est plus mon continent, je peux donc y retourner. Participer aux réseaux qui s’y croisent, l’explorer en étrangère. Y apporter quelque chose. Donner, à mon tour, et mettre en lumière le don de la diversité. » Quitter l’Europe (ne serait-ce qu’en pensée, en lecture) pour y mieux retourner : c’est le trajet urgent auquel nous invite Boussole.

La constellation du Chien

Bénédicte, la libraire d’Actes Sud, et Myriam, mon éditrice, m’ont fait découvrir ce premier roman de Peter Heller, paru en 2012 sous le titre The Dog Stars et publié en 2013 chez Babel. Je ne regrette pas d’avoir suivi leur conseil, car j’ai adoré, comme beaucoup d’autres lecteurs avant moi, ce roman d’anticipation bizarre et prenant, à la fois réaliste et poétique. D’un point de vue personnel, ce hasard tombait bien : il m’a permis de lancer idéalement mon exploration des imaginaires de fin du monde.

Si l’on raconte l’histoire, on a l’impression de se retrouver dans un univers à la Mad Max. Cela se passe au fin fond du Colorado 9 ans après la pandémie qui a entraîné la Fin de Tout. On suit l’un des rescapés, Hig. Il survit sur un ancien aéroport, et fait équipe avec Bangley, une sorte d’ancien Marine taiseux et surarmé. Ils ne sont pas vraiment copains mais ils se complètent bien : Hig fait des vols de repérage sur un vieux Cessna et Bangley élimine impitoyablement tous les rôdeurs qui se présentent. Hig a un chien aussi, Jasper (beaucoup plus doué que Bangley pour les relations humaines). Et des souvenirs. On est donc dans un monde d’après la civilisation, où rien ne reste de l’armature de la société, où la vie est limitée à la survie et à des scènes d’affrontement hyperviolentes entre rescapés. Mais, à la différence de Bangley, Hig ne s’en satisfait pas : il a envie d’aller voir ailleurs s’il reste des humains…

Car l’originalité du roman, c’est la personnalité du narrateur. Pêcheur, chasseur, pilote d’avion, jardinier, charpentier, amateur de poésie chinoise. D’une drôlerie, d’une mélancolie, d’une poésie folles. Déjà décalé dans le monde d’aujourd’hui, il l’est encore plus dans ce monde apocalyptique de demain. A la différence de Bangley, il croit encore à la « connexion », avec les choses, avec les êtres, les animaux, les humains inconnus. Je te laisse découvrir de quelle manière farfelue, erratique et profonde, il va découvrir de quoi et de qui réinventer le monde. C’est ce mélange détonnant entre un univers hyperviolent et un narrateur poète qui fait le charme puissant de ce premier roman. Brautigan qui réécrirait Mad Max, si tu vois ce que je veux dire.

Et puis un style, magnifiquement rendu par la traduction de Céline Leroy.  Un ton, une voix, une attention hyperaigüe aux détails et des embardées dans l’imaginaire, une façon très curieuse de noter les dialogues ou de laisser les phrases en l’air, un mélange entre le registre de la conversation et d’autres beaucoup plus raffinés, l’efficacité des scènes d’action et la façon de prendre son temps pour décrire la netteté rassurantes des paysages apocalyptiques vus d’avion, la pêche en pleine rivière ou la résilience des forêts. De belles scènes d’amour aussi, que j’ai appréciées en amateur, bien crues et bien lyriques. Tout ce que j’aime dans la grande littérature américaine : le lyrisme du réel.

Tu peux lire aussi la critique de François Xavier sur le « Salon Littéraire », aussi enthousiaste que moi. Je n’oublierai pas La constellation du Chien, et j’attends avec impatience de lire son deuxième roman, The painter, dont la traduction, si j’ai bien compris, doit sortir cet automne.