Archives du mot-clé roman

LES FURTIFS (2/4) : LA GUERRE DE L’IMAGINAIRE

Si Les Furtifs m’a autant marqué, c’est qu’il s’inscrit dans ma recherche des utopistes d’aujourd’hui (ceux qui oseraient nous permettre de dépasser les clichés de la dystopie) : Damasio ne se contente pas de l’évocation d’un cauchemar soft, où les data des multinationales et des états auraient remplacé le télécran de Big Brother, il propose la description tumultueuse d’ilots de résistances en plein cœur des ville ou sur les bords de la Méditerranée.

Lire la suite LES FURTIFS (2/4) : LA GUERRE DE L’IMAGINAIRE

Chercheurs de trésor

I. Ciel de départ au dessus de l’A86

 

II.Sandrine Kiberlain : «Instinctivement je vais chercher les ruptures, l’extravagance, la folie du personnage. Ce qui va le différencier. On est tous unique, chacun à notre manière et je veux faire du personnage quelqu’un d’unique. »

 

III. Fou à lier

 

 

IV.En 1958, Jimmy Mellaard est l’archéologue le plus célèbre du monde, le plus arrogant aussi. Il a participé aux fouilles de Jéricho et découvert à lui tout seul le site de Catalhöyük en Anatolie. On dit de lui qu’il a un instinct, une sorte de prescience qui fait qu’il devine si un monticule cache une ville enfouie et où il faut creuser exactement pour la trouver.

Ce jour-là, il voyage en train vers Izmir, lorsque une jeune femme inconnue entre dans son compartiment. Il lui jette un coup d’oeil, et la trouve belle, bien qu’assez vulgaire. Pourtant, elle arbore un bracelet en or que l’archéologue ne peut manquer de regarder avec un peu plus d’attention, parce qu’il lui rappelle ceux découverts sur le site de Troie ! La belle lui dit qu’elle s’appelle Anna et que des bijoux de ce genre, elle en a plein chez elle : sa famille les a découvertes une trentaine d’années auparavant dans deux tombes situées près du village de Dorak, dans le nord de l’Anatolie. Elle veut bien l’emmener chez elle et lui montrer les objets. Des bijoux, des armes, dont l’une couverte de hiéroglyphes, que ce fin connaisseur de l’Egypte déchiffre aisément et qui lui permettent de dater le trésor du 23ième siècle avant JC. La mystérieuse Anna le laisse volontiers dessiner les merveilles pendant trois jours mais elle refuse obstinément qu’il les photographie…

C’est le début de la rocambolesque affaire de Dorak. Soit une invention pure et simple de Mellaard, soit une arnaque : un plan monté par des escrocs pour faire authentifier par un archéologue reconnu des pièces volées et pouvoir les revendre à un riche collectionneur. Elle vaudra finalement au trop imaginatif homme de science d’être expulsé de Turquie et de voir sa carrière si brillamment commencée s’achever dans des controverses lamentables. S’il s’agit d’un piège, qui le connaissait assez pour savoir que c’était à lui qu’il fallait le tendre, parce que ce découvreur de trésor serait assez sûr de son génie pour faire passer son intuition avant sa raison et assez orgueilleux pour ne jamais reconnaître qu’il avait été floué ?

V. La Lectrice n’est pas sûre que La première femme nue, dans son exploration du féminin, ne reste pas prisonnière du regard masculin de l’auteur et je peux difficilement lui donner tort. Elle se demande dans quel texte lire l’abandon vrai du plaisir féminin, qui n’est jamais garanti, qui ne va jamais de soi, qui oblige la femme moderne à se livrer à quelques archaïques contorsions, aussi exaltantes qu’humiliantes (mais il ne serait quand même pas très subtil de les trouver vraiment humiliantes).

Anaïs Nin ?

Pauline Réage ?

Mais où le trouvera-t-elle vraiment, ce fameux texte, la subtile lectrice, sinon dans son livre intérieur ? Celui très surprenant que l’on écrit tout en cherchant à le déchiffrer ?

 

VI. Le vagabond des rêves

Karamakate est un chaman puissant, un remueur-de-mondes. Il vit seul dans la jungle d’Amazonie, séparé de son peuple depuis une attaque meurtrière des soldats colombiens. Un jour du temps en dehors du temps (ou bien était-ce en 1909 ?), il reçoit la visite d’un Indien habillé à l’européenne, qui lui amène sur sa pirogue un explorateur allemand malade. Karamakate accepte de mener l’étranger vers la plante magique, qui seule le soignera en lui redonnant le rêve. Ils descendent le fleuve comme le cours du temps, aux embranchements multiples. L’un d’entre eux mène le chaman quarante ans plus tard vers un deuxième explorateur, qui est peut-être un autre, et peut-être aussi le même, c’est à dire l’incessante incarnation de l’homme blanc détruisant le monde parce qu’il croit qu’il faut le posséder. Celui-là aussi cherche la plante. Le chaman comprend qu’il ne faut pas le soigner, mais l’enseigner. Une nuit, il lui dit : « Chez les Indiens, le jeune homme devient un guerrier lorsqu’il accepte de se laisser guider. Il part seul, sans rien, dans la forêt, en silence. Il devient un vagabond des rêves, jusqu’à ce qu’il ait trouvé qui il est vraiment. Alors seulement il peut revenir. »

C’est dans El abrazo de la serpiente, L’étreinte du serpent, le film du colombien Ciro Guerra. Un périple initiatique qui déroule ses anneaux à la limite de la fiction et du documentaire dans un noir et blanc envoûtant.

 

VII. Et moi aussi, j’ai hâte de pouvoir partir de nouveau à la recherche du trésor!

Un amour impossible

Christine ANGOT était présente lors de la rencontre avec les lycéens du « Prix Goncourt Lycéens » qui a eu lieu il y a quelques jours à la Bibliothèque Mitterrand. De tous les auteurs présents, c’est elle qui a le moins cherché à paraître aimable, provoquant même un certain malaise parmi les jeunes. Je trouve qu’elle leur a fait le cadeau de ne pas chercher à les séduire mais de leur présenter sa réflexion pleine et entière, dans sa férocité revêche d’écorchée vive. Elle leur a tenu des propos sur l’amour (non pas le « miracle » de pureté et d’innocence qu’on leur vend à longueur de films mais le lieu où se prolongent toutes les exclusions sociales) déconcertants pour ces adolescents mais stimulants. Elle leur a proposé aussi un petit apologue sur la fiction : celui du « soldat de Baltimore », qui, dans les débuts du XIXe siècle, assiste pour la première fois à une représentation d’Othello et sort son fusil pour abattre l’acteur interprétant l’homme noir se préparant à violer une femme blanche ; ce soldat montre ainsi qu’il n’a pas compris ce qu’était la fiction : un espace fondateur de la civilisation, où l’on peut exposer au grand jour ce que nous refoulons, l’amour, l’exclusion, le pouvoir, la jalousie, « sans sortir son fusil ». Bel éloge du pouvoir libérateur de la fiction par celle que l’on veut cantonner à l’autobiographie la plus plate et la plus crue.

Or, Un amour impossible (2015) paraît ressortir de ce genre, puisque il est consacré à la relation « impossible » de Christine Angot avec sa mère (après qu’elle a évoqué dans un précédent texte l’inceste que lui a fait subir son père dans son adolescence). Le récit commence par la rencontre entre sa mère et son père, dans une cantine d’entreprise à Châteauroux, à la fin des années 50. Elle, Rachel Schwartz, est d’un milieu modeste et d’origine juive. Lui, Pierre Angot, est le fils d’une très bonne famille, son père occupant un poste élevé à la direction de Michelin. Là où commence la fiction, c’est que l’auteur raconte l’étrange relation d’amour qui s’établit entre ses parents non pas de son point de vue à elle, la narratrice d’aujourd’hui, mais du point de vue de ces deux jeunes gens d’une époque révolue : ils se fréquentent, ils font l’amour (pages étranges et fortes), ils envisagent d’avoir un enfant, et pourtant, en même temps, lui se refuse à l’idée de mariage. Pour, dit-il, sauvegarder sa liberté, à laquelle il tient plus que tout. Angot explore le point de vue de sa mère en phrases sèches et tendues, le point de vue du père lui est abordé à partir des lettres qu’il écrit : le lecteur suppose qu’il s’agit de lettres authentiques, gardées par Rachel et confiées ensuite à sa fille. On est frappé par le caractère ampoulé du style de Pierre : alors qu’il se veut de bonne tenue, il est froid, sans qu’on parvienne tout à fait à définir s’il s’agit de sa personnalité, de son milieu social ou d’un trait d’époque. Peut-être les trois à la fois. Mais ce jeune homme parait d’un grand conformisme et d’une grande hypocrisie dans sa revendication d’échapper aux règles bourgeoises. La fille, elle, Rachel, est moins cultivée, moins évoluée et plus naïve dans sa soumission aux principes du garçon, mais son abandon à l’amour, un amour absolu, profond, qui ne se dit jamais comme tel mais s’exprime de façon intense par les choix qu’elle fait, garder l’enfant, attendre l’homme pendant des années, est finalement beaucoup plus transgressif. L’un, le jeune bourgeois, n’est audacieux qu’en paroles (et encore des paroles très froides), tandis que l’autre l’est en actes. Et l’on comprend bien que le travail littéraire de Christine Angot, c’est d’opposer, à ces phrases qui se veulent littéraires de Pierre, les pensées sans artifice de Rachel. Et pour cela, il lui faut réinventer de l’intérieur ce qui ne s’est jamais dit à l’extérieur : la voix de sa mère en jeune femme des années 50.

Ensuite, il y a la période de l’enfance et l’évocation de la relation fusionnelle entre la mère célibataire et sa petite fille. Ces pages très réalistes sont désormais abordées du point de vue de la petite fille, mais elles laissent deviner les difficultés et la déprime de la mère, dont les choix sont guidés par le désir de se rapprocher du père, ce dernier vivant à Strasbourg, où il mène une brillante carrière de fonctionnaire international. Ces pages sans pathos m’ont touché.

Alors la fille grandit. C’est le moment où son père accepte de la reconnaître, et où l’adolescente paraît fascinée par le brillant de cette personnalité. Parallèlement, sa relation avec sa mère se dégrade, elle n’a plus rien à lui dire, et Rachel se sent dévalorisée. Là aussi, la relation est analysée avec une sécheresse tendue, derrière laquelle on sent l’émotion. D’autant plus que le lecteur apprend avec la même brutalité que la mère, grâce à la confidence du premier petit ami de la fille (petit ami dont on vient de nous apprendre que la mère avait fait sa connaissance d’abord mais qu’elle le trouvait trop jeune) ce qui se joue vraiment dans cette relation avec le père : il viole sa fille depuis plusieurs années, presque depuis le moment où il a renoué des liens avec la mère. Révélation très sèche, qui m’a littéralement estomaqué.

Après la rupture avec le père, ce sont des années difficiles : la mère se remarie enfin, la fille entame sa carrière d’écrivain, mais elle a du mal à trouver le bonheur dans ses relations amoureuses, elle rend Rachel responsable de ce qui lui est arrivé, ou plutôt de ce que sa mère a laissé lui arriver. La dernière partie est centrée sur la façon dont elles vont arriver à rétablir leur lien. Notamment pendant une semaine où, en plein été, elles se donnent rendez-vous chaque jour dans une salle de restaurant déserte. Cette longue conversation s’achève dans un monologue explicatif de la narratrice, en rupture avec le dépouillement du reste. C’est la partie la plus démonstrative du roman, certes, mais elle est tout à fait essentielle. Car la fille parvient à trouver pour la mère du sens à ce que le père leur a fait subir à toutes deux. Elle interprète leur histoire, non pas seulement à partir de la psychologie individuelle de ses trois acteurs mais d’une généralisation sociale : la conduite de son père a été caractéristique de l’humiliation que sa classe faisait subir à celle de Rachel. En elle, le jeune fils de bonne famille a humilié d’abord la fille pauvre et juive, avec laquelle il couche, qu’il aime peut-être mais à qui il refuse de l’introduire dans son milieu social. Ainsi l’amour de Pierre peut être considéré non pas comme la négation mais comme le renforcement de cette stratégie de séparation : il s’agit de montrer à la fille pauvre et juive que même l’amour ne suffira pas à produire le rapprochement espéré. Puis, une fois que Rachel est parvenu à lui extorquer la reconnaissance de sa fille, il viole cette dernière presque nécessairement : en transgressant le tabou fondateur de l’inceste qui interdit des relations sexuelles entre parents, il montre à la mère et à la fille qu’elles ne seront jamais vraiment ses parents, que Rachel ne sera jamais vraiment la mère de sa fille ni Christine sa fille. Et, dans une ultime ruse sociale (comparable à celle dont usent les maîtres pour pousser les esclaves à se sentir coupables d’avoir été esclaves), il les condamne toutes les deux à se sentir coupables de ce rituel d’humiliation. Cette dernière partie donne peut-être les clés de l’œuvre de Christine Angot, et notamment de ce roman : il peut être considéré comme un refus d’accepter cette humiliation tacite, en l’étalant au grand jour, en la proférant, en la dévoilant. L’exploration autobiographique comme moyen de répondre dans la fiction à l’humiliation subie dans la vie réelle.

Le roman s’achève sur une réconciliation entre la mère et la fille, sur un apaisement. Sur une lettre non plus de Pierre, mais de Rachel, dont la voix a enfin pris la place de celle du jeune bourgeois. Elle se termine par la phrase suivante : «Mais, trève de nostalgie, c’est aujourd’hui et maintenant. » Ces mots sonnent comme une libération. Libération de Rachel, oui, mais aussi de Christine ? Est-ce la fin du cycle autobiographique ? Vers quels nouveaux rivages de fiction la romancière, ayant enfin dépassé l’humiliation, lui ayant enfin donné du sens en son nom mais aussi en celui de sa mère, va-t-elle pouvoir, dans sa liberté chèrement conquise, se diriger ?

Boussole

Le dernier roman de Mathias Enard, qui va sortir dans le courant du mois d’août, est une rhapsodie mélancolique, profonde, drôle, exaltante. Sa composition est étonnante : une nuit d’insomnie, rythmée par le défilement des heures, mais surtout par l’entrecroisement des souvenirs dans une sarabande proustienne : « J’entends paisiblement cette mélodie lointaine, je regarde de haut tous ces hommes, toutes ces âmes qui se promènent encore autour de nous : qui a été Liszt, qui a été Berlioz, qui a été Wagner, et tous ceux qu’ils ont connus, Musset, Lamartine, Nerval, un immense réseau de textes, de notes, et d’images, net, précis, un chemin visible de moi seul qui relie le vieux von Hammer-Purgstall à tout un monde de voyageurs, de musiciens, de poètes (…) et aux douces fumées d’Istanbul et de Téhéran, est-il possible que l’opium m’accompagne encore après toutes ces années, qu’on puisse convoquer ses effets comme Dieu dans la prière –rêvais-je de Sarah dans le pavot, longuement, comme ce soir, un long et profond désir, un désir parfait, car il ne nécessite aucune satisfaction, aucun achèvement ; un désir éternel, une interminable érection sans but, voilà ce que provoque l’opium. » Ces souvenirs sont ceux du viennois Franz Ritter, musicologue et non pas musicien, spécialiste des musiciens inspirés par l’Orient. Il se souvient de ses rencontres plus ou moins ratées, mais toujours passionnantes, avec Sarah, une brillante chercheuse française, dont il est tombé amoureux quinze ans auparavant. Celle-ci me rappelle un peu Angelica Pabst, le personnage féminin d’Un tout petit monde de David Lodge (qui est d’ailleurs cité au début de Boussole comme un des modèles possibles), mais en beaucoup plus profond.

Car le domaine d’étude de Sarah est d’une grande actualité : elle travaille sur l’orientalisme, c’est à dire sur la façon dont l’Occident depuis des siècles a construit l’image de l’Orient. Elle cherche à dépasser la thèse d’Edward Saïd qui fait de cette construction imaginaire une simple appropriation colonialiste de l’Orient par l’Occident. Elle veut montrer qu’il s’agit d’une construction commune et d’un patrimoine commun : d’abord parce que l’Orient a profondément transformé et nourri la culture occidentale (elle analyse par exemple avec brio l’influence des Mille et une nuits sur La recherche du temps perdu) et que le Soi occidental ne s’est jamais aussi bien épanoui que dans cette rencontre avec l’Autre oriental, même lorsqu’elle n’est que seconde ou même troisième : « Il y aurait donc un Orient second, celui de Goethe ou d’Hugo, qui ne connaissent ni les langues orientales, ni les pays où on les parle, mais s’appuient sur les travaux des orientalistes et voyageurs comme Hammer-Purgstall, et même un Orient troisième, un Tiers-Orient, celui de Berlioz ou de Wagner, qui se nourrit de ses œuvres elles-mêmes indirectes. » Mais ensuite parce que ce « Tiers-Orient », ce rêve du rêve d’Orient, il est désormais à la disposition des Orientaux eux-mêmes, qui peuvent s’y reconnaître ou pas, en tout cas se l’approprier, y puiser et le transformer (cette idée est illustrée par le poétique cadeau d’anniversaire qu’offre un jour Franz à Sarah :

une sevdalinka, une chanson populaire bosniaque dont l’étrange création, que je te laisse découvrir, prouve à merveille cette idée d’une création commune).

La quête amoureuse de Franz, qui poursuit Sarah à travers tout le Moyen Orient, Istanbul, Damas, Alep, Palmyre, puis Téhéran (avant qu’elle ne lui échappe encore plus loin mais, peut-être, pour mieux lui revenir), on voit bien qu’il s’agit d’une métaphore de cette poursuite d’un Orient fantasmé. Néanmoins, les deux personnages sont suffisamment attachants pour ne pas être de purs symboles ou de simples porte-paroles. On a les yeux de Franz pour la trop brillante et (presque) insaisissable Sarah. En comparaison, il paraît presque terne. Mais, en revanche, il a un tel humour, il porte un regard si mélancoliquement caustique sur lui-même et sur le monde qui l’entoure, sur ses petits travers et ses grandes illusions, qu’on en vient à souhaiter naïvement qu’ils finissent par se (re)trouver.

Une deuxième piste, c’est la satire de ce petit monde des universitaires européens, spécialistes du Moyen-Orient. Il y a là une petite galerie de personnages secondaires assez croquignolets. De Bilger, l’archéologue allemand en quête des cités perdues du désert, qui ne connaît de la langue arabe que ce qu’il lui en faut pour diriger ses terrassiers syriens, au sociologue français Faugier, qui explore les bas-fonds de Turquie et d’Iran à la poursuite de son propre fantasme de sexe et de came. Chacun est emblématique d’un rapport de domination possible à l’Orient. Mais ce qu’il y a de fort, c’est qu’Enard donne à chacun de ces personnages ridicules une occasion de devenir profond et touchant : par exemple la confession de Morgan, le directeur du centre culturel de Téhéran, qui tombe amoureux fou de la belle Azra sur fond de révolution khomeiniste et qui est prêt à toutes les trahisons pour se débarrasser de son rival trop aimé et trop aimant, devient un passage bouleversant, l’un des quatre ou cinq où le récit prend son envol et se développe en une sorte de nouvelle autonome.

L’intérêt principal du roman, c’est à travers cette Maqâma de souvenirs que Franz se donne à lui-même, l’évocation de tous les musiciens, les écrivains, les aventuriers, principalement ceux du XIXe et des années 30, qui ont été fascinés par le Moyen Orient. Boussole est ainsi hanté par des dizaines de figures pitoyables et exaltantes, des plus connues, comme celle de Annemarie Schwarzenbach (l’un des modèles de Sarah), aux plus méconnues, comme Félicien David, le musicien de Désert : Boussole est ainsi le roman des mille et un romans du rêve d’Orient, car chacun de ces itinéraires singuliers pourrait fournir la matière d’un récit autonome. Je dis « pitoyables », parce qu’Enard nous fait très bien sentir que leur quête est impossible à atteindre, qu’ils sont à la recherche d’un pur fantasme. Mais « exaltantes » aussi, parce qu’il a choisi (et on lui en sait gré) de nous faire partager, moins le projet des conquérants et des colonisateurs, qui ont eu l’outrecuidance naïve de prétendre apporter la civilisation à l’Orient, que la quête spirituelle des rêveurs, des aventuriers de l’esprit, qui se sont livrés corps et âmes à leur rêve de l’Autre et qui ont cherché à l’atteindre dans la réalité. Des histoires de perdants, mais de perdants magnifiques.

Enfin, Enard, dont on sait qu’il enseigne l’arabe et parle le persan, peut, à travers l’itinéraire de ses deux personnages, nous faire saisir de l’intérieur ce qui n’est trop souvent pour nous que le spectacle incompréhensible des actualités télévisées. Il évoque la vie en Syrie, et, dans des pages peut-être encore plus fortes, celle en Iran (notamment à travers la voix du poète Parviz, qui fait résonner en lui les accents douloureux de son peuple mais qui est capable aussi, dans une belle définition de l’amitié, « d’écouter tout ce qu’on ne lui dit pas »). Enard n’hésite pas à commenter l’actualité la plus brûlante aujourd’hui, celle de Daech, ne manifestant aucune complaisance à l’égard des pitoyables égorgeurs qui mènent une guerre contre l’Islam. Mais il écrit que, si les djihadistes sont prêts à détruire les vestiges pré-islamiques, c’est aussi parce que les populations locales ne les perçoivent pas vraiment comme leurs : « nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé, qui, du coup, est facilement vécu comme allogène : les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère. ». Dans l’oasis de Palmyre, nous rappelle-t-il, le touriste qui visitait les ruines somptueuses d’une cité antique passait sans la voir à côté d’une des plus atroces prisons du régime Assad. Surtout, l’immense culture d’Enard lui permet de ne pas se limiter à cette vision d’actualité et de nous rendre accessible ce que nous connaissons trop peu : les cultures arabe et persane. Il y a ainsi des pages magnifiques sur la musique syrienne ou sur la poésie de Khayyam. J’admire cette érudition, parce qu’elle est toujours partagée, généreuse : en nous restituant la richesse des cultures orientales, elle nous donne à ressentir la fascination des artistes occidentaux qui les ont découvertes.

A la fin de cette lecture, on se prend à rêver du pendant de Boussole, le roman placé sous le signe de la boussole inverse qui indiquerait obstinément l’Ouest. On aimerait qu’un romancier d’Orient réponde à Enard et nous rende présent le « rêve d’Occident » qu’a peut-être développé l’Orient. N’y a-t-il pas un « occidentalisme », qui répondrait à « l’orientalisme », et qui serait lui aussi une création commune ? Peut-être découvririons-nous, dans ce propos du romancier oriental sur nous, une image plus cruelle et plus intense de ce que nous ne sommes pas mais que nous voudrions être ? Ou de ce que nous sommes mais que nous ne voudrions pas être ? Ou même de ce que nous sommes sans nous en douter ? Cette vision distanciée, en tout cas, décentrée, faut-il aller la chercher du côté de Sadegh Hedayat, l’auteur de La chouette aveugle que l’insaisissable Sarah mentionne au début et à la fin de son périple, de ce romancier iranien dont je n’avais jamais entendu parler mais sous le patronage angoissé duquel se place Franz l’insomniaque ? Hedayat, qui finit par se suicider à Paris pour échapper à la solitude, alors qu’il était, d’après ce que je lis, à la fois un amoureux de la littérature occidentale la plus contemporaine et un admirable connaisseur de la littérature persane la plus ancienne ? Hedayat, le frère spirituel de Pessoa, le petit homme aux bésicles de fonctionnaire besogneux, qui était aussi l’un des rares à tenir les deux mondes entre ses mains ? Peut-être faut-il aller la chercher du côté de Salman Rushdie, qui, il y a vingt cinq ans déjà, dans les Versets Sataniques, regardait l’Angleterre avec les yeux d’un conteur oriental et l’Inde avec les yeux d’un romancier réaliste ? Hedayat comme Rushdie, pour des raisons différentes, se sont livrés au jeu terriblement dangereux de la dialectique entre soi et l’autre. Dangereux pour l’auteur mais si profitable pour le lecteur, car l’on peut se servir du rêve de l’autre pour se dépasser soi. N’est-ce pas ce que l’amour nous apprend : si l’amour ne permet jamais vraiment d’atteindre l’autre, il offre une chance de s’accomplir soi, dans sa tension même. Boussole est ainsi un roman sur le désir de l’autre, ses impasses, ses illusions, oui, mais aussi son énergie et sa générosité. Voilà pourquoi, à une époque, qui, ici comme là-bas, est en train de verser de nouveau, avec une ignorance coupable, dans la vieille ornière facile du mépris de l’autre, c’est un roman très nécessaire. Sans dévoiler la fin, j’adore la façon dont Sarah définit à Franz son cosmopolitisme : «L’Europe n’est plus mon continent, je peux donc y retourner. Participer aux réseaux qui s’y croisent, l’explorer en étrangère. Y apporter quelque chose. Donner, à mon tour, et mettre en lumière le don de la diversité. » Quitter l’Europe (ne serait-ce qu’en pensée, en lecture) pour y mieux retourner : c’est le trajet urgent auquel nous invite Boussole.