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LES FURTIFS (1/4) : LE ROMAN DE L’ANNEE?

Je l’ai lu avec une telle passion cet été, pendant le séjour en Ardèche, que, plusieurs semaines après, ses thèmes et ses personnages continuent à m’accompagner.

Je découvrais l’œuvre de Damasio avec ce roman (je ne connais pas encore La horde du contrevent, ni le Monde du dehors, qui peut pourtant être intéressant pour le projet « Survivant-e-s » que je vais mener cette année avec mes élèves de théâtre et de cinéma). J’ai été ébloui. En y repensant, la fin d’été a baigné dans la lumière bleutée et les embrasements si particuliers de cet auteur : je l’ai écouté en podcast sur France Culture et à la « Grande Librairie » mais surtout j’ai rencontré quatre lecteurs passionnés, qui m’ont chacun ouvert de nouvelles portes d’entrée dans cette œuvre. C’est bizarre, c’est comme si beaucoup des chemins que j’avais empruntés dans ce mois d’août 19 m’avaient ramené vers cette œuvre pour une découverte venant « à son heure ».

Damasio est, en quelque sorte, l’auteur dont tout le monde parle autour de moi (un peu l’équivalent de Djian dans ma jeunesse, ou de Houellebecq il y a quelques années). Cette double aura d’« auteur culte » et d’« auteur à la mode » paraît méritée : d’après ce que j’ai compris des explications de mes introducteurs en Damasie, il la doit au fait d’avoir mûri son œuvre et sa pensée dans son coin, en négligeant à certains moments la littérature et ses prestiges pour l’engagement politique, et en creusant obstinément sa singularité. Puis il est revenu à l’écriture enrichi de toute cette expérience humaine.

Et ça donne Les Furtifs. L’un des romans qui tentent avec le plus d’ambition de dire notre début de siècle, ses menaces, mais aussi ses promesses (prolongeant la lecture faite cette hiver de Homo Deus, le deuxième essai de Yuval Noah Harari, qui aborde lui aussi de manière critique les limites de l’humanisme démocratique, l’avènement inquiétant jusque dans notre quotidien du transhumanisme et des technologies fondées sur les data).  

Damasio nous parle d’aujourd’hui en réutilisant avec maestria les codes du roman d’anticipation, et en construisant une intrigue puissante.

Trois fils distincts.

Premier fil : on se trouve dans un futur proche, 2040, dans une France « libérée », c’est-à-dire dominée par l’ultralibéralisme des grandes compagnies et par les technologies numériques. Ainsi, la ville d’Orange a été rachetée à l’Etat par la marque du même nom, qui la gère à sa manière, instaurant des zones différentes pour des citoyens de différentes catégories, simples « standards », « premiums », ou « privilèges », en fonction de l’abonnement qu’ils sont capables de s’offrir. Pour accéder à ces zones, les citoyens portent une « bague », sorte de version améliorée de nos smartphones, qui leur permet d’accéder en permanence au «cross load », au nuage des services numériques et de la réalité virtuelle. Mais aussi, évidemment, d’être contrôlés… Ce monde du futur est décrit avec une telle inventivité qu’il en paraît réaliste. Je serais un auteur de série, je n’aurais qu’une envie, celle de transcrire en images les visions de Damasio (notre Philip K.Dick n’attend-il plus que son Ridley Scott pour une rencontre à la Blade Runner ?).

Deuxième fil : le contraire de l’univers des data, celui des Furtifs. L’armée a découvert par hasard cette catégorie étrange d’êtres, qui ont la capacité de se dissimuler dans les angles morts de la perception humaine et de se métamorphoser, en échappant à tout contrôle. Ils naissent du son, le « frisson ». L’armée a instauré une unité spéciale, le RECIF, que dirige l’amiral Arshavin, pour traquer ces animaux potentiellement insaisissables et dangereux. Mais de quoi s’agit-il exactement ? De s’emparer de l’un d’entre eux seulement pour l’analyser ou pour être capable de détourner ses possibilités à des fins militaires ? Que cherchent en réalité l’énigmatique Arshavin, et ses unités d’élite ?

Troisième fil, plus intime et personnel : le héros, Lorca Varèse, veut intégrer le RECIF mais pas simplement par amour de la chasse. Il conserve l’espoir fou de retrouver sa fille, Tishka, disparue alors qu’elle était âgée de quatre ans, juste après lui avoir raconté un soir qu’elle jouait avec un Furtif. Sahar, sa femme, dont il est séparé mais toujours amoureux, cherche au contraire à faire son deuil, se consacrant à sa mission rebelle de « proferrante », de professeure et d’errante, qui vient dispenser gratuitement dans les quartiers « standards » un autre enseignement que celui, formaté, des entreprises privées d’éducation. Au RECIF, Lorca va rencontrer une « meute » de chasseurs exceptionnels : Agüero, l’ouvreur, Saskia, la spécialiste du « son », Nèr, le spécialiste des images. Ensemble, ils se mettent en chasse…

A partir de là, les trois fils vont s’entrelacer avec maestria : recherche désespérée de Tishka (jusqu’à la découverte improbable de ce qui s’est passé la nuit de sa disparition), appréhension de l’univers incroyable des Furtifs mais aussi rencontre avec les forces de la résistance à l’omnipotence des data.

Ce roman sur le futur parle donc en fait de notre présent. Il développe une réflexion très politique, mais sans que cela nuise jamais à son histoire (j’ai simplement noté une ou deux pages un peu bavardes, par exemple, p276, la discussion avec le  MOA (My Own Assistant) mais je les lui ai pardonnées bien volontiers tant le reste m’a emporté). Damasio pointe les résonances actuelles de son anticipation : le désir d’échapper au « technococon » qui est en train de nous enfermer dans sa cage confortable, l’alliance mortifère entre l’hyperlibéralisme des grandes entreprises et l’hyperprotectionnisme de l’état, mais aussi la crise écologique, celle des migrants, la maltraitance animale. Bref, tout ce qui nous agite. Ou au moins tout ce qui devrait nous agiter, si nous voulions vraiment nous sauver.

C’est aussi une magnifique histoire d’amour, conjugal et paternel. Damasio parle de façon inspirée de la relation à l’enfant. Et des femmes, qui ne sont jamais aussi belles que lorsqu’elles ne se satisfont plus seulement de l’être, mais qu’elles veulent aussi faire et dire. Par exemple ce regard de nostalgie amoureuse que pose Lorca sur Sahar : «Même quand elle se veut sèche, elle n’arrive pas à se débarrasser de sa grâce. Sa voix ne ferme jamais tout à fait, elle coule souple et claire, un ruisseau. Ses yeux oscillent entre le vert et le jaune, à la façon d’une flamme végétale. Parfois, ils virent vieil or, comme ici. Elle s’asseoit sur le tapis sans rupture, je la sens tendue sans que sa nuque se décale ni que ses bras saccadent, elle prend juste une allure un peu plus hautaine de princesse arabe, son port est un peu plus droit, ses cheveux courts brûlent ses joues d’un blond un peu plus vénitien. Jamais je n’ai connu quelqu’un qui avait une aussi faible conscience de sa beauté crue, une indifférence aussi cristalline à ce que son charme imprime malgré elle sur les gens. Seule la qualité de ce qu’elle dit et fait compte pour elle : le reste n’est qu’un effet collatéral de la nature, qu’elle cherche autant que possible à neutraliser par sa sobriété. Ca m’a toujours beaucoup séduit. » (p234). Moi aussi. Et je donnerais beaucoup pour être capable de trouver « l’indifférence cristalline » ou « la flamme végétale ».  Ce personnage de Sahar est très intéressant : elle est du côté de l’intellect, de la méfiance vis-à-vis d’Arshavin, de la rudesse, elle « proferre », elle se met en colère, et, surtout, elle veut oublier à toute force son enfant. Alors que Lorca, l’homme, est du côté de l’intuition, de la relation intime et charnelle avec sa fille. Il y a là une certaine « hybridation » des stéréotypes masculins/féminins qui rend les personnages d’autant plus attachants.

Et si Les Furtifs n’était pas le roman de l’année mais celui de la décennie, voire de cette première moitié de siècle ? En tout cas, un mois après sa lecture, sa puissance d’évocation et de style me portent encore. Je crois que j’ai déjà envie de le relire.