Archives du mot-clé Citoyen Lambda

SABORDAGE

Dimanche 13 octobre 19

Le professeur Normal est un fan des Liégeois du Collectif Mensuel, qu’il a découvert il y a deux ans, déjà au Théâtre 71 : il avait adoré « Blockbuster », qui s’amusait à détourner des séquences cultes de blockbuster pour raconter une insurrection urbaine et pour faire dire à ces images hollywoodiennes exactement le contraire de la vision dominante qui les avait produites : non pas l’acceptation du monde tel qu’il est mais la révolte. Et dans un mode de production exactement inverse : jouissif de voir le cinéma à grands moyens détourné par le théâtre de bricolage.

Ils vont encore plus loin avec Sabordage : traitant ce qui est à leurs yeux le « seul thème qui vaille actuellement » : la catastrophe. Et les moyens d’y survivre.

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LA CONFUSION DES LUTTES

Samedi 21 septembre 19

Le Citoyen Lambda n’a pas pu participer à la marche pour le climat : il avait, nous dit-il, « un rendez-vous urgent avec lui-même » (au terme d’une rapide enquête, nous découvrons que c’est ainsi qu’il appelle faire une sieste).

Il avait demandé de le représenter à sa fille, Graine-de-moutarde, et à ses trois amies, en leur recommandant d’être prudentes, car il avait lu que 7500 policiers seraient lâchés dans les rues.

Des participants à la marche pour le climat à Paris, le 21 septembre 2019
Photo Zakaria ABDELKAFI. AFP
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OPERATION ZERO DECHET

Samedi 07 septembre 19

Ce matin, le citoyen Lambda va au marché avec sa femme et sa fille : dans leur cabas, ils ont fourré des sacs en tissu réutilisables, ils rapportent les sacs en papier et en plastique de la semaine dernière. La plupart des marchands acceptent volontiers de les prendre et leur disent même qu’ils sont prêts à tarer des boîtes en plastique (preuve que d’autres clients depuis quelques mois font de même).

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L’ILLUSION DE L’ECOLOGIE CENTRISTE?

Vendredi 14 juin 19

Cette impertinente de Léa Robinson me signale la chronique de Piketty parue la semaine dernière dans « Le Monde » : « Vu son titre, elle t’intéressera. Et surtout, n’oublie pas de la faire lire à ton copain Lambda ! »

J’ai vu Lambda hier devant un spritz (lui en reste à la vieille bière, parce qu’il n’aime pas les bobos, ni leurs apéritifs).

Il avait lu la chronique le jour de sa parution parce qu’à la différence de moi, il s’intéresse sérieusement à la politique : « Je ne te cache pas que c’est un article qui me fait réfléchir. D’ailleurs, Piketty n’est pas le seul. Plusieurs autres personnalités que j’estime sont en train d’exprimer la même position.

Par exemple, j’ai écouté François Ruffin sur France Inter il y a quelques jours : il a parlé de la nécessité pour l’écologie de marcher sur ses deux jambes, la jambe verte de la lutte contre le dérèglement climatique mais aussi la jambe rouge de la lutte pour plus de justice sociale. Ruffin a dit aussi : il faut consommer moins et redistribuer mieux. Chacune de ses formules m’est allée droit au cœur, à tel point que j’ai failli arrêter ma voiture le long de l’A86 pour pouvoir pleurer à mon aise. »

Je connais bien Lambda : quand il se laisse aller au sarcasme, c’est qu’il est sincèrement troublé.

Il a continué : « Je suis aussi entièrement d’accord avec l’analyse féroce que fait Piketty du macronisme, comme émanation de « la droite libérale et pro-business ». Idéologiquement, ces gens-là ne sont rien. Du vent. Les écolos ne doivent donc évidemment pas se laisser attirer par les promesses d’un acte II du quinquennat plus vert et plus social : ce n’est que du pipeau, et Edouard Philippe n’est d’ailleurs pas un flûtiste assez habile dans les ornementations vertes pour arriver à charmer son auditoire. Sincèrement, je ne crois pas que les écolos soient tentés de s’allier avec les libéraux.

 « Donc idéologiquement je partage tout à fait l’analyse de Piketty : il faut être à la fois écologiste et redistributeur.

Le problème, c’est que s’allier avec la gauche, ce n’est pas que s’allier avec les principes de la gauche. C’est aussi s’allier avec les partis de la gauche. Et c’est là que les emmerdements commencent.

Tu ne trouves pas que Piketty, dans sa chronique, est presque aussi sévère avec les petites chapelles de la gauche française qu’avec la grande cathédrale vide du macronisme ? Des chapelles de plus en plus minuscules et de plus en plus rageusement accrochées à leur grand prêtre et à leur dogme respectifs ? Ras le bol de tout ça ! Les Insoumis n’ont-ils pas été décevants depuis deux ans ? Quant aux sociaux-démocrates, qu’on appelait autrefois les socialistes, qu’ont-ils fait d’autre, quand ils étaient au pouvoir, et ils l’ont été pendant longtemps, que du libéralisme ?

Moi qui me dis de gauche, je peux comprendre que les écolos ne soient pas très motivés à l’idée de passer les années suivantes empêtrés dans ce que Piketty appelle « le combat de coqs ». A lire la deuxième partie de sa chronique, tu n’as pas l’impression qu’il aurait pu la titrer : « la nécessité de l’écologie centriste » ?  

Bref, on pourrait discuter encore longtemps. Le problème, c’est qu’il y a urgence. Pour moi, l’écologie est fondamentalement de gauche, elle ne doit surtout pas l’oublier, mais elle doit aussi maintenant se donner les moyens d’arriver au pouvoir, pour commencer à transformer la société (ce qui ne pourra se faire en démocratie que par étapes). Alors les partis de gauche doivent accepter de se ranger modestement (tu imagines, Mélenchon modeste ?) derrière la bannière écologiste et les écolos doivent chercher aussi à gagner la bataille du centre.

Union sacrée et changement de modèle.

A ta santé !

Tiens, tu pourras recommander à ton amie Léa de lire « Tout doit changer », les réflexions de David Cormand à la suite de l’élection européenne, qui sont presque aussi intéressantes que celles de Thomas Piketty… »

LE SEUL VERITABLE ENJEU

Dimanche 26 mai 19

En France, aux élections européennes, les libéraux et les extrémistes de droite se disputent la préséance. Pour les uns, le seul véritable enjeu reste la croissance économique (comme dans les décennies précédentes), pour les autres, c’est la souveraineté nationale (même s’ils l’ont trahie dans le siècle précédent).

« Heureusement, dis-je au citoyen Lambda, les écologistes font une percée! C’est ce que tu voulais et c’est plus qu’encourageant! »

-Oui, me répond-il, mais ils ne sont toujours que la troisième force en France, la quatrième en Europe, et il est déjà bien tard.

-Tu râles tout le temps!

-Je ne râle pas : j’écoute, je regarde, je m’informe.

J’entends dire que, pendant ce temps, les ultra-riches du bloc capitaliste se font construire dans les coins les plus sauvages de la Nouvelle-Zélande des « doomsday bunkers » de luxe, pour échapper non seulement aux bouleversements climatiques mais aussi aux masses des anonymes qui, après les avoir laissés dérégler le climat, auront, c’est bien normal, à subir les conséquences de leur aveuglement.

C’est ce qu’Al i Baddou, rappportant le documentaire de Vice, qui lui-même prolonge un article du New Yorker, appelle une « assurance apocalypse ».

Ce qu’on pourrait appeler aussi la théorie du « non-ruissellement », où les ultra-riches se donnent les moyens de passer entre les gouttes des déluges qu’ils ont provoqués, tandis que les ultra-pauvres et les lambdas comme toi et moi finissent noyés.

Ou bien le syndrome de Noé : non pas le dernier des hommes justes mais le premier des capitalistes.  

Pendant ce temps, les ultra-riches qui sévissent dans le bloc communiste se font construire des bulles pour isoler leurs écoles internationales, leurs résidences et leurs clubs de sport du mori-kongqi, « l’airpocalypse », que les pékins pékinois de base sont obligés de respirer.

Donc, je ne râle pas, conclut Lambda, je me demande simplement s’il ne vaut pas mieux faire confiance aux ultra-riches de tous les bords qu’aux résultats des élections démocratiques pour savoir où se situe le seul véritable enjeu.

LE CLIMAT AVANT LE CLIVAGE

Vendredi 24 mai 19

A la suite de mon précédent billet, mon amie l’historienne Léa Robinson m’envoie un article sur la stratégie de Jadot : «Dites donc, vous deux, qui êtes comme moi de gauche, cela ne vous pose pas un problème que Jadot se veuille au centre ? »

Je me suis empressé de le faire lire à Lambda pour voir ce qu’il allait dire. Il a réfléchi et m’a répondu : « Oui. Bon. Et alors ?

-Comment ça, et alors, enfin, la gauche !

-D’abord, soyons cohérent : s’il y a urgence climatique, elle l’emporte largement sur la nécessité du clivage politique.

-C’est vrai.

-Ensuite, on ne va pas se plaindre de voir les écolos sortir de leur petite chapelle et tenter de s’installer en force au centre du jeu politique.

-Pas faux.

-Enfin, si nous voulons vraiment que la société française fasse sa conversion, étant donné que la démocratie ne nous offre pas de moyen radical de supprimer tous les gens du centre et tous les gens de droite, il va peut-être falloir s’adresser à eux aussi, non ?

-J’ai bien l’impression que si.

-C’est un enjeu qui dépasse les Européennes : l’écologie doit prendre le pouvoir avant qu’il ne soit trop tard ; la gauche à elle toute seule est-elle capable de le lui permettre ?

-J’ai bien peur que non.

-Donc, il faut en tirer les conclusions. Pour toutes ces raisons, moi qui me targue d’être de gauche, je suis prêt à voter pour un écolo qui se veut au centre. Ne serait-ce que pour le laisser aller au bout de cette stratégie et voir si elle fonctionne. A charge pour nous, ensuite, les gens de gauche, de peser suffisamment fort à l’intérieur de l’écologie pour qu’elle n’oublie pas que la fin du monde se joue à chaque fin de mois. 

-Là, d’accord !

Il a ajouté : « Et puis, imagine, mon pote, si jamais Jadot fait un bon score dimanche soir, ce sera quand même plaisant que les journalistes ne puissent pas se gargariser uniquement du mano a mano des deux ringards et de l’éparpillement de la gauche ?

-Oh la pauvre…

-Oui, la pauvre gauche, que j’aime autant que toi mais dont je ne finis plus de me demander si elle est la plus intelligente ou la plus bête du monde. Peut-être les deux? »

A QUOI BON ALLER VOTER DIMANCHE?

mercredi 22 mai 2019

« Hein, à quoi bon, ai-je demandé à mon ami, le citoyen Lambda, puisque l’élection européenne se résume déjà à un futur record d’abstention et à un duel entre Le Pen et Macron ?

Et je crois bien avoir entendu à la radio ce pauvre Jadot (à moins que ce ne soit l’autre Wauquier) en être réduit à évoquer la victoire inespérée du petit Rennes sur le puissant PSG dans les dernières minutes de la finale de la Coupe de France pour garder une raison d’espérer : tu ne crois pas que, quand un écolo se met à parler foot, c’est que ça va très très mal ? »

-Tu as bien raison, m’a répondu Lambda avec un petit sourire. C’est pourquoi je vais faire exactement le contraire ! Que la majorité de mes contemporains se méfie de l’Europe m’incite encore plus à lui déclarer mon attachement indéfectible. Que la majorité de mes contemporains néglige son droit de vote est une raison supplémentaire de l’exercer.

Mais que l’on ne compte pas sur moi pour me laisser prendre au piège entre le libéralisme pseudo-moderne et le nationalisme vraiment ringard.

Je vais me payer le luxe de ne pas voter contre mais pour. Pour ceux qui, depuis des décennies, prêchent dans le désert les vrais enjeux de ce début de millénaire. Ceux à qui seul le réel (et jamais le résultat des élections) est en train de donner terriblement raison. Et je m’en fiche si je suis le seul ! »

Allez, ne t’inquiète pas, mon Lambda, on sera deux à espérer une remontada de Jadot !