LES HOMMAGES A SAMUEL PATY (OU COMMENT L’EDUCATION NATIONALE SOUTIENT SES PROFESSEURS, AVANT ET APRES LEUR MORT)

En entendant à la radio ce vendredi soir qu’un prof d’histoire avait été décapité pour avoir parlé à une classe de la liberté d’expression et des caricatures de « Charlie Hebdo », je me suis dit que mon pote, le professeur Normal, devait être dans un sale état. Alors, juste avant le couvre-feu, je suis allé le voir. Il était avec le citoyen Lambda et ils discutaient évidemment de ce meurtre.

Normal nous a dit que ce cours sur la liberté d’expression, il le faisait lui aussi à ses élèves. Cela lui paraissait même parfaitement justifié en cette année du procès des attentats de 2015, et tout aussi pertinent que de faire débattre les élèves sur les tenues appropriées que l’on doit ou pas porter à l’école. Il aurait pu être à la place de Samuel Paty.

Lambda, lui, son téléphone à la main, nous a cité les articles qu’il était en train de lire dans « Libé ». Notamment celui sur la note du Renseignement Territorial des Yvelines en date du 12 octobre. On pouvait y apprendre plusieurs choses intéressantes sur l’engrenage horrible ayant conduit un enseignant d’histoire a être décapité à quelques mètres de son établissement et sur le soutien que lui avait apporté l’institution. Ainsi, on lit qu’après les premières protestations d’un père de famille islamiste, Brahim C, la principale, qui estimait le professeur, lui a conseillé de revenir sur le cours controversé et de « s’excuser s’il avait été maladroit ». Ce qu’il a accepté de faire.

A ce moment-là, nous explique Lambda, un agitateur, dont on nous dit qu’il est bien connu des services de renseignement, Abdelhakim Sifroui, porte-parole auto-proclamé du Conseil des Imams de France, décide de s’emparer de l’affaire. Après une série de « coups de fil menaçants », Brahim C . et A. Sifroui obtiennent le 8 octobre un rendez-vous auprès de la principale, refusant de rencontrer le professeur en question, qui est traité de «voyou » mais demandant son renvoi. La principale prévient alors l’équipe « Laïcité et Valeurs de la République » (la cellule académique chargée de gérer ce genre de problèmes). Là, deuxième info intéressante : on apprend qu’un inspecteur est dépêché vers Samuel Paty le 9 octobre « pour lui rappeler les règles de laïcité et de neutralité ». A la suite d’une rencontre avec les parents d’élèves, la situation se calme dans le collège. On peut dire que l’institution a atteint son but, certes louable, qui est d’apaiser la situation, mais cela s’est-il vraiment fait en protégeant le professeur, qui a présenté des excuses et s’est fait taper sur les doigts par un inspecteur ?

Cet apaisement ne fait évidemment pas les affaires de A. Sifroui : puisqu’il ne peut plus rien obtenir du collège, il va se tourner vers la police. Brahim C. et sa fille se rendent au commissariat dès le 8 octobre afin de porter plainte contre le professeur pour « pédopornographie ». Parallèlement, ils diffusent des vidéo sur les réseaux sociaux où ils accusent Samuel Paty d’avoir diffusé une photo d’homme nu en prétendant qu’il s’agissait du prophète. Le 12 octobre, le professeur est convoqué au commissariat. Il porte à son tour plainte pour diffamation. « Ne peut alors, nous demande Lambda, se poser une troisième question ? Qu’a fait pour protéger Samuel Paty l’institution, qui le voyait aux prises avec un islamiste patenté et avec une cabale montée sur les réseaux sociaux ? Y a-t-il eu soutien, de la part de sa direction, de son inspecteur, ou de l’équipe « Laïcité et Valeurs de la République » ? Par l’une ou l’autre de ces voix, l’Education Nationale a-t-elle porté plainte à son tour pour harcèlement (les coups de fil, les mails) et pour diffamation (les vidéo sur les réseaux sociaux) ? Ou bien a-t-on laissé ce malheureux prof, manifestement dépassé par la situation, tenter de se défendre tout seul ? »

Pendant ce temps, Brahim C. et A.Sifroui continuent à poster des vidéos sur You Tube pour réclamer que l’on fasse taire le fauteur de trouble. Elles sont relayées sur les réseaux islamistes et l’on peut supposer qu’à plusieurs centaines de kilomètres de là, à Evreux, un jeune Tchétchène inculte les regarde. Il s’apprête à se mettre en route vers Conflans avec un couteau de boucher. Il y arrivera le vendredi 16 octobre, il demandera à des élèves qui est Samuel Paty et ceux-ci le lui désigneront.

Evidemment on peut dire bravo à tous ceux qui ont relayé les messages de Brahim C et de A. Sifroui : aujourd’hui ils peuvent être fiers d’eux. Peut-être certains d’entre eux viennent-ils aujourd’hui déposer des fleurs devant le collège en hommage à l’estimé professeur ? « Mais ne devons-nous pas, de notre côté, nous poser une autre question, poursuit impitoyablement Lambda, et c’est  la suivante : peut-on dire bravo à l’Education Nationale pour l’avoir protégé efficacement  ? »

En brandissant son téléphone, il répond lui-même à la question qu’il vient de poser. « Le lendemain de l’assassinat, le ministre Jean-Michel Blanquer, comme on peut le lire dans le « Direct » du même Libé (à la journée du samedi 17/10, 13h06) « exprime toute l’émotion de l’Education Nationale ». Ce qui s’est passé « a des racines, qui sont la haine de la République ». Il déclare « son soutien et sa solidarité » à « tous les professeurs, qui se sentent touchés par ce qui s’est passé ». Deux heures plus tard (à 15h09 sur le même Direct), le ministre justifie l’attitude de ses services : en mettant en place «un travail à la fois de soutien du professeur (Lambda insiste sur le mot « soutien ») et de dialogue avec les parents», l’Education nationale a réagi de manière «appropriée» aux plaintes de parents indignés qu’un professeur ait montré des caricatures de Mahomet à ses élèves. Le ministre a rendu hommage à la principale du collège de Conflans-Sainte-Honorine qui a, selon lui, «fait tout ce que l’on doit faire lorsque arrive ce genre de choses» : elle a évidemment vu le professeur, été solidaire du professeur, elle a alerté les équipes « Valeurs de la République », qui sont intervenues (…) en soutien du professeur

« Ah bon, d’accord, monsieur le ministre, ajoute le citoyen Lambda, si vous le dites, on va évidemment le croire, surtout, j’imagine, dans les salles des profs. Mais c’est bizarre, moi, en lisant la note des RT78, je n’avais pas vraiment l’impression que sa hiérarchie avait été tellement au soutien du professeur lorsqu’elle s’était rendue compte qu’il était harcelé par un islamiste patenté. Des gens mal intentionnés pourraient même avoir l’impression qu’il y a eu jusqu’à vendredi une certaine lâcheté.

Et ces mêmes gens, continue-t-il, pourraient avoir l’impression qu’il y a depuis samedi une certaine hypocrisie. Le ministre va évidemment participer à l’hommage national qui sera rendu à Samuel Paty le mercredi 21 octobre. On peut être sûr qu’il va prononcer un très beau discours sur les valeurs de la République et sur le courage qu’il faut aux professeurs pour défendre la liberté d’expression face à l’obscurantisme. Peut-être une ou deux citations de Voltaire s’imposeraient-elles, on peut suggérer aux conseillers du ministre d’aller les chercher dans le Traité sur la tolérance ? Sans doute notre Président de la République va-t-il y aller lui aussi d’une diatribe solennelle contre le séparatisme ? Tous ces gens-là savent si bien parler (et d’ailleurs leurs paroles sont nécessaires). Mais agir ? »

Silence.

« Vous croyez, reprend Lambda, que là-bas, très loin de nous, dans les limbes des victimes l’histoire, Samuel Paty écoutera ces beaux discours ? Qu’en pensera-t-il ? Suffiront-ils à le rasséréner ? Peut-être qu’assis à côté de lui sur le nuage des vaillants, Wolinski saura le faire marrer, et que Cabu dessinera une petite marguerite sur sa tête décapitée, en guise d’hommage fraternel à la Charlie ?

Nouveau silence.

Le professeur Normal, qui a écouté Lambda sans dire un mot, finit par souffler : « Moi, mon hommage, c’est juste ça : salut, Samuel, que je ne connaissais pas, salut, mon collègue. » Il ajoute :  » J’en ai tellement gros sur la patate quand je pense à toi que… »

J’ai discerné que sa voix se mettait à trembler. J’ai vu qu’il allait pleurer. Alors, Lambda et moi, nous n’en avons eu plus rien à foutre des précautions sanitaires. Nous l’avons serré dans nos bras.

Et puis, comme c’était le premier soir du couvre-feu, et qu’il était passé neuf heures depuis longtemps, nous sommes restés tous les trois. C’était notre hommage de citoyens français à Samuel Paty : nous avons bu des bières jusqu’à six heures du matin, rien que pour faire chier ces islamistes qui ne mettent jamais une goutte d’alcool dans leur torrent de fiel. Nous avons relu nos vieux albums du Grand Duduche. Et nous avons imité avec des ricanements le ministre Blanquer et le président Macron en train de trémoloter sur les valeurs de notre République.