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LES FURTIFS (2/4) : LA GUERRE DE L’IMAGINAIRE

Si Les Furtifs m’a autant marqué, c’est qu’il s’inscrit dans ma recherche des utopistes d’aujourd’hui (ceux qui oseraient nous permettre de dépasser les clichés de la dystopie) : Damasio ne se contente pas de l’évocation d’un cauchemar soft, où les data des multinationales et des états auraient remplacé le télécran de Big Brother, il propose la description tumultueuse d’ilots de résistances en plein cœur des ville ou sur les bords de la Méditerranée. Ca m’a vraiment fait plaisir de lire un auteur à l’imagination aussi puissante, à la réflexion aussi profonde, et qui pourtant ose la naïveté de l’utopie généreuse. Quand je dis naïveté, je veux dire naïveté revendiquée, et n’excluant pas la lucidité : Damasio heurte son utopie anticapitaliste à la dystopie et n’hésite pas à la faire éclater en mille morceaux (poussant la cruauté romanesque jusqu’à… non, je m’arrête, je ne veux pas divulgacher). Mais ce n’est pas grave : chacun de ces morceaux d’utopie brisée va « hybrider », ne serait-ce que dans l’imagination de ses lecteurs.

Lorsque Gorner, le jeune ministre de l’Intérieur d’extrême-droite (qui rappelle, entre autres, l’Italien Salvini), cherche à provoquer la peur des Furtifs dans la population pour pouvoir par réaction s’emparer du pouvoir, l’un des membres du RECIF  analyse la tâche qui revient aux rebelles : « Il faut se préparer à une guerre des imaginaires. A ma droite sur le ring, le fantasme du monstre tapi dans nos angles morts ; à ma gauche, le désir d’une rencontre, l’envie de découvrir et de protéger l’espèce à la source du vivant. » (p477)

Ces quelques lignes m’ont frappé, notamment par l’emploi des mots « imaginaire », « désir », « envie ». Damasio a compris que le combat à mener n’était pas seulement politique, social, et intellectuel, mais aussi littéraire et artistique et qu’il ne passait non pas par la peur mais par le désir. Pour lutter contre l’idéologie libérale-conservatrice, qui tente de nous persuader depuis le désastre des totalitarismes à la fin du siècle dernier qu’aucun autre monde n’est possible, il ne faut pas simplement exprimer un rejet, ni même proposer des idées, il faut ré-inventer des mythes.

A plusieurs reprises dans le roman, Damasio place dans la bouche de ses personnages une réflexion sur son projet : il tente ni plus ni moins que d’insérer les luttes anticapitalistes dans une réflexion plus large, qui exalterait l’hybridation et la métamorphose pour rêver d’une nouvelle alliance entre l’humain et l’animal.

Lorsque la révélation de l’existence des Furtifs commence à se propager, Noé, l’un des personnages secondaires de militants, constate : « on est en train de passer du réactif antilibéral à une forme d’empuissantement par la furtivité, la vitesse et le hors-champ. Par la métabolisation du déchet aussi, à la fois pour le bâti, les objets et la nourriture. » (p.387) Il s’agit de passer du négatif (le simple « réactif antibéral ») au positif (« l’empuissantement par la furtivité ») : « La surrection d’un mouvement furtif dans la cité, et plus largement dans ce qu’on peut appeler l’alterville. Avec pour mots d’ordre la fuite, l’invisibilité, l’intraçabilité, le brouillage, le flou. Echapper aux pouvoirs en gros. Circuler partout, se jouer des zones et des seuils, contrer le contrôle. » (p.387)

A côté de ces militants altermondialistes, ou au-dessus d’eux, Damasio invente un personnage assez délirant : Varech, le penseur underground. Ce dernier résout à sa manière la vieille contradiction sartrienne entre la pensée et les actes : son approche des Furtifs métamorphose son visage et son corps, si bien qu’il se transforme peu à peu… en algue (j’adore la façon dont ce personnage se caractérise lui-même « Ma pensée nait d’un océan de conneries. Je l’épands et j’en fais mon engrais. Un peu comme le varech sur une plage. Philosopher, c’est nuire à la bêtise. » p377) !

C’est lui qui est chargé de formuler le plus profondément la philosophie de Damasio : Varech est « un philosophe du vivant qui considère que l’humain ne doit pas se croire au-dessus ni en dehors du vivant. Le vivant est un champ, il nous traverse et il nous baigne. Pour lui, nous sommes un feuilleté de capacités animales, toutes coprésentes en nous et que nous sollicitons sans cesse. Son approche n’oublie pas d’où nous venons et mieux, elle nous réinscrit dans la lignée de ceux qui nous ont fait. (…)

Il a beaucoup écrit sur le technococon aussi et ce qu’il appelle le corpse : notre façon d’avoir fondu notre corps dans des couches techniques qui en font un oignon, une enveloppe cadavérique qu’on enfile comme un vêtement et qui étouffe et contrôle nos rares poussées de vie. Il y voit l’aboutissement d’un dégoût absurde de l’animal en nous, qui confond chair et viande. » (p377)

Mais ce qui est très fort, c’est que ces idées, à la fois politiques et philosophiques, Damasio parvient à les incarner dans la création brillante des « Furtifs ». Ce mythe d’un être « hors-champ », à la fois présent et absent, à détruire ou à rencontrer, permet de concrétiser notre rêve d’une autre relation avec le monde animal, et plus généralement avec le monde naturel. Force de métamorphose qui permettrait de réinventer le monde humain (là où le libéralisme, recyclant le vieux mépris cartésien de l’homme pour la nature, nous vend des communautés de plus en plus virtuelles et cloisonnées, un état de liberté surveillée pour notre confort et notre sécurité où les humains entre eux sont de plus en plus radicalement séparés les unes des autres).

Ce symbole des Furtifs propose en quelque sorte un modèle alternatif au transhumanisme, où l’humain ne s’augmenterait pas par sa maîtrise de technologies coûteuses, destructrices des ressources communes et réservées à une élite (comme sont en train de la préparer, à grands coups de milliards de dollars, les Frankenstein de la Silicon Valley et des GAFA), mais par sa réconciliation avec le principe même de la vie : la métamorphose. L’humain ne rêverait plus de dépasser ses limites en se clonant lui-même à l’infini mais en s’hybridant avec l’Autre.

Tandis que j’écris, une idée me passe par la tête : elle met les « Furtifs » en relation avec le premier « Alien », celui de Ridley Scott en 1979, que nous irons sans doute voir cette année avec mes élèves dans le cadre de Lycéens au cinéma.

Alien, c’est l’animal étranger, à la fois bestial, archaïque et quasi-mécanique, c’est le retour de la Bête dans le monde aseptisé de la Science-Fiction, c’est l’Autre comme menace : très caractéristique de l’Amérique de la fin des années 70 et du monde qu’elle cherchait à nous vendre (a-t-elle changé ?).

Damasio invente le contraire : les Furtifs, c’est l’Autre comme promesse, comme ouverture, c’est l’animal merveilleux (au sens propre du terme), c’est le retour de la Licorne dans le conformisme de la dystopie. Mais le thème de l’hybridation fait que le Furtif n’a rien d’un bisounours. L’hybridation peut être violente, elle peut faire peur, comme la métamorphose et le changement en général (qui nous effraient tellement que nous essayons de repousser même ceux dont nous savons qu’ils sont les plus nécessaires). Le Furtif n’est ni bon, ni méchant, il est vivant.

Peut-être la meilleure façon de lire Damasio, de prolonger le combat d’imaginaires qu’il a entamé, serait de récupérer ses idées, ses personnages, et son mythe des Furtifs, pour les hybrider dans d’autres œuvres, les disséminer et les inséminer, les répandre dans la culture populaire comme une traînée de poudre et en faire un véritable mythe (c’est-à-dire une arme de création massive sur le champ de bataille de l’imaginaire).

Lequel de ses épigones du roman d’anticipation va oser le premier jouer avec les Furtifs ?

UNE FILLE FACILE

Samedi 7 septembre 19

C’est la première fois qu’Ulysse et Sarah vont ensemble au cinéma (alors qu’ils ont couché ensemble dès le soir de leur première rencontre et qu’ils continuent à le faire épisodiquement depuis trois mois) : on dirait qu’ils ne font rien dans le bon ordre. Ils ne se sont pas vus depuis quinze jours, trop pris chacun de son côté par la routine du rush de la rentrée, et il constate, comme elle sûrement de son côté, qu’ils ont régressé, qu’un peu de distance incommode s’est installée.

D’ailleurs, la soirée commence mal : elle arrive un peu en retard au rendez-vous devant l’UGC Odéon, elle est apprêtée, joliment maquillée, première fois ou presque qu’il la voit en tenue de citadine et non pas en maillot de bain, il le remarque, certes, mais il ne pense pas à le lui dire : à cause d’elle, le dernier Desplechin qu’il avait très envie d’admirer, est complet. Ils sont obligés de se rabattre sur Une Fille Facile de Rebecca Zlotowski, pour lequel elle éprouve une certaine curiosité. Elle paraît sincèrement désolée du contretemps mais il se demande si elle ne l’a pas fait un peu exprès. Ca le met quasiment de mauvaise humeur.

En fait, il doit bien se l’avouer, le film est une double bonne surprise. D’abord le décor, Cannes au bord de la mer, prolonge un peu le petit bout de l’été qu’ils sont parvenus à passer ensemble, surtout en cette première soirée d’automne, où il semble l’un des seuls Parisiens à s’être laissés surprendre par la survenue sur la pointe des pieds de la fraîcheur et où il n’a même pas pris de pull pour se protéger du vent dans la large trouée de la rue Soufflot (ils ne se connaissent pas assez pour qu’elle lui ait rappelé au téléphone de se couvrir).

Ensuite il a lu des critiques très partagées (certains ont bien aimé Zahia, d’autres carrément détesté l’éloge du bling-bling) ; il s’attend à être du côté de ceux qui détestent (il a presque déjà préparé ses arguments), et, à sa grande surprise, il aime. Quant à Sarah, qui a moins de conscience politique ou moins de préjugés que lui, elle a entendu Zahia lors d’une interview à la radio et, sans se préoccuper de son passé médiatique, elle l’a trouvée simplement intelligente et sensible. Il aimerait avoir cette liberté d’esprit de juger quelqu’un sur ce qu’il dit, et non sur ce que les autres disent de lui. Ce pourrait être sa bonne résolution de la rentrée. Il ne sait pas s’il ira loin avec Sarah mais elle pourrait au moins lui apporter ça ?

Donc, Zahia n’est pas Bardot, c’est entendu. Elle ne va pas révolutionner le cinéma par son érotisme (à quoi bon, d’ailleurs, puisque c’est déjà fait depuis soixante ans) mais la mythique Bardot elle-même n’était-elle pas plus une nature qu’une actrice ? Zahia apporte quelque chose d’intéressant à son personnage de Sonia : un corps refait mais une douceur authentique, de l’audace mais pas bêtement provocante (les deux scènes où elle parle frontalement de son corps, face aux deux ados petits mâles, puis face à la femme riche et mûre, sonnent justes). Et de la fragilité aussi. Pas si mal.

Quant au thème du bling-bling, il est abordé sans condamnation mais sans complaisance. Zlotowski en montre l’attrait mais aussi la vanité simplement en filmant les lignes des yachts de luxe dans le port de Cannes et la faune qui s’y prélasse. Est-il besoin de surligner ? En fait, la richesse n’est ici qu’un révélateur, qui permet à chacun des personnages de se confronter à un moment ou à un autre à sa propre conception de la liberté. Sarah lui fait remarquer que ce n’est pas un film sur le luxe mais sur la seule vraie richesse, qui est, à ses yeux, le droit qu’on s’accorde à soi-même de changer. Elle a bien raison : au fur et à mesure de l’histoire, Ulysse se rend compte que les deux personnages principaux ne sont pas du tout Sophia, la fille facile jouée par Zahia, ni l’homme riche, incarné avec un charme d’homme facile par  Nuno Lopes, mais plutôt les deux figures moins glamours de Naïma, l’adolescente ordinaire incarnée par Nina Farid, et de Philippe, l’ami-employé.  

Ulysse et Sarah confrontent leur interprétation de ces deux personnages dans le petit café de la rue de l’Ecole-de-Médecine. C’est Sarah qui commence et elle parle très bien de Naïma : l’adolescente (qui raconte en voix off l’été de ses seize ans, comme dans un récit initiatique à la Truffaut) va trouver dans cette rencontre éphémère et brutale avec le monde du luxe non un avilissement mais l’occasion de découvrir sa propre voie. En fait, elle ne veut profondément être ni comédienne (c’est le projet de Dodo, son copain homo), ni « fille facile », comme sa grande cousine qu’elle admire, mais quelque chose d’autre qui lui appartient à elle ; elle travaillera dans le même établissement de luxe où sa mère est simple femme de chambre, mais, d’avoir pu un soir y dîner en compagnie de gens riches sous les yeux stupéfaits ou furibonds des autres employés, lui permettra d’y commencer son stage avec une autre ambition : être un jour cheffe de cuisine. « Putain, pense Ulysse, avec presque un peu de jalousie, bien vu ! ».

Maintenant, Sarah le regarde, les yeux brillants de curiosité. Il est piqué au vif, et, sans savoir ce qu’il va dire, il se met à analyser le personnage de Philippe, l’ami apparemment veule et complaisant : ne sera-t-il pas le seul à regarder vraiment cette ado banale, à reconnaître sa valeur, à la respecter assez pour ne pas la considérer comme une proie consentante ? Ulysse le comédien a été frappé aussi par l’interprétation toute en nuances de Benoit Magimel. Un grand acteur, ce n’est pas forcément celui qui attrape la lumière et dont tout le monde parle, mais celui qui est capable de construire discrètement son personnage en profitant de chaque réplique et de chaque regard pour ajouter une touche nouvelle. Passionnant de regarder un tel artiste travailler en second plan. « Bien vu », lui sourit Sarah, et son « bien vu » à elle veut dire « bravo, je n’avais pas assez remarqué ça, merci ».

Ils tombent tous les deux d’accord pour dire que Zlotowski se tient à très juste distance de ses cinq personnages. Elle prend le temps d’approfondir la relation spécifique qu’entretient chacun avec son alter ego (les deux filles, les deux hommes, mais aussi Naïma et son copain Dodo, le génialement spontané Lakdhar Dridi, ou même, plus en retrait, Naïma et sa mère). Sarah lui fait remarquer que chacun d’entre eux sera capable de générosité envers l’autre, à un moment ou à un autre mais que, pour finir, le moins généreux de tous, le plus mesquin, le plus indigne de ses principes de financier anarchiste, sera l’homme riche. C’est à ce moment-là que la condamnation qu’Ulysse réclamait sera prononcée, d’autant plus efficace qu’elle n’aura pas été surlignée précédemment.

Voilà pourquoi ce film apparemment léger est en fait profond : les relations entre les personnages sont assez complexes pour qu’on ait du plaisir à les approfondir à deux, dans un café, après la séance, sans presque se rendre compte qu’on approfondit ainsi sa propre relation. Un peu le même genre de plaisir qu’on éprouve en compagnie d’une fille intelligente après un film de Rohmer : un cinéaste que Sarah ne connaît pas bien, alors qu’elle est si spontanément rohmérienne (voilà, se dit Ulysse, quelque chose à lui faire découvrir cet automne, ce sera peut-être ça qu’elle gardera de moi?). Il a presque l’impression de découvrir sa finesse d’esprit, bien après la finesse de son corps, parce que pour la première fois ils sont confrontés à une œuvre qu’ils ont vue ensemble mais qu’elle a beaucoup mieux comprise que lui. Il se trouve presque bête, mais, devant elle, finalement, ce n’est pas si désagréable. Lui qui est si orgueilleux d’ordinaire, il pourrait presque le supporter.

Alors qu’ils croyaient ne pas du tout connaître Rebecca Zlotowski, ils se rendent compte qu’ils ont, chacun de son côté, déjà vu (et aimé) deux de ses précédents films, Planétarium pour elle (à cause de Natalie Portman), et, pour lui Grand Central (où Tahar Rahim semait le trouble dans le petit monde étrange et fermé des employés d’une centrale nucléaire et dans le coeur de Léa Seydoux). Finalement, cette réalisatrice, dont il se souvenait à peine du nom, faisait partie de leur culture commune, elle était déjà l’un de leurs points de rencontre. Cinéaste passionnante dans sa façon de faire entrer un individu dans un milieu qui n’est pas le sien et d’observer les perturbations : il repense alors au plan fixe qui ouvre le film, cette plage déserte de haut, et l’apparition, dans un coin, de la sirène s’approchant du bord.

Sarah elle-même n’est-elle pas une sorte de sirène, nageant bien plus voluptueusement que lui dans la mer du cinéma ? Une sirène d’automne qui, les yeux brillants de curiosité, sortirait de l’eau devant lui, juste pour lui apprendre le plaisir de se laisser surprendre ?

Trajet du retour : tandis que Sarah, qui, en vraie parisienne n’a jamais éprouvé le besoin de passer son permis de conduire, dort sur le siège passager (première fois qu’elle est assez en confiance pour ne pas se sentir obligée de lui faire la conversation mais simplement se remettre à lui dans son sommeil), il écoute en sourdine à la radio, dans l’émission « C’est bientôt demain », un reportage sur des activistes de Bordeaux, qui ouvrent des squats à des sans-logis. Ces jeunes rebelles luttent pour faire respecter la loi imposant à la préfecture de réquisitionner les logements inoccupés : est-ce parce qu’ils la rappellent à ses devoirs que la préfète de la région a entrepris cet été de les faire expulser ? Evidemment, on est loin du port de Cannes et des yachts de luxe.

Ulysse se dit deux choses : d’abord il aime aller au cinéma avec Sarah, qui dispense si voluptueusement, librement, gratuitement, sans aucun souci de compétition (un autre sens de l’expression « fille facile »), son intelligence, et il aime aussi la ramener chez lui endormie et silencieuse. Ensuite ce serait bien qu’un de ces automnes Zlotowski aille regarder du côté de ces squats de Bordeaux, et de cette préfecture. Elle saurait sûrement débusquer ce qui se cache d’humain dans cette ville : de trouble, de mesquin et de généreux.

OPERATION ZERO DECHET

Samedi 07 septembre 19

Ce matin, le citoyen Lambda va au marché avec sa femme et sa fille : dans leur cabas, ils ont fourré des sacs en tissu réutilisables, ils rapportent les sacs en papier et en plastique de la semaine dernière. La plupart des marchands acceptent volontiers de les prendre et leur disent même qu’ils sont prêts à tarer des boîtes en plastique (preuve que d’autres clients depuis quelques mois font de même).

Ils discutent à ce propos avec leur maraîcher favori : quelques jours auparavant, ce dernier a vu une émission à la télé, peut-être Envoyé Spécial, qu’il leur recommande de replayer. Elle lui a ouvert les yeux et lui a donné envie de proposer à ceux de ses clients qui sont réceptifs de ne plus utiliser de sacs plastiques. Il leur en montre des fins, 25 microns, qui sont théoriquement interdits mais qui continuent à être produits : ils lui coûtent deux centimes pièce. Et des plus épais, 50 microns, les seuls théoriquement autorisés, mais qui lui coûtent 12 centimes. Il reconnaît que la volonté individuelle des citoyens et des commerçants peut être le moteur du changement mais il pense aussi que l’Etat devrait avoir le courage d’interdire vraiment ce qu’il interdit.

La veille, Lambda a traversé en vélo le parc pour aller avec sa fille repérer le Biocoop le plus proche. Ils ont fait aussi leurs premiers achats au Day by Day (le magasin du vrac) de la ville voisine. L’opération « zéro déchet » est lancée : la jeune Graine-de-moutarde y veille. Elle a vingt ans et aucune envie de crever dans vingt ans asphyxiée sur une planète recouverte de plastique par la génération de ses parents. Pour elle, c’est une opération survie. Pour lui, c’est aussi une opération douceur : changer leur mode de consommation, transformer pas à pas son quotidien sous le regard impatient mais complice de la miss, c’est vivre avec elle une petite aventure commune. Sa Greta Thunberg à lui, qui ne l’entraîne pas en bateau jusqu’à New York mais en vélo au-delà du parc de Sceaux.

LES FURTIFS (1/4) : LE ROMAN DE L’ANNEE?

Je l’ai lu avec une telle passion cet été, pendant le séjour en Ardèche, que, plusieurs semaines après, ses thèmes et ses personnages continuent à m’accompagner.

Je découvrais l’œuvre de Damasio avec ce roman (je ne connais pas encore La horde du contrevent, ni le Monde du dehors, qui peut pourtant être intéressant pour le projet « Survivant-e-s » que je vais mener cette année avec mes élèves de théâtre et de cinéma). J’ai été ébloui. En y repensant, la fin d’été a baigné dans la lumière bleutée et les embrasements si particuliers de cet auteur : je l’ai écouté en podcast sur France Culture et à la « Grande Librairie » mais surtout j’ai rencontré quatre lecteurs passionnés, qui m’ont chacun ouvert de nouvelles portes d’entrée dans cette œuvre. C’est bizarre, c’est comme si beaucoup des chemins que j’avais empruntés dans ce mois d’août 19 m’avaient ramené vers cette œuvre pour une découverte venant « à son heure ».

Damasio est, en quelque sorte, l’auteur dont tout le monde parle autour de moi (un peu l’équivalent de Djian dans ma jeunesse, ou de Houellebecq il y a quelques années). Cette double aura d’« auteur culte » et d’« auteur à la mode » paraît méritée : d’après ce que j’ai compris des explications de mes introducteurs en Damasie, il la doit au fait d’avoir mûri son œuvre et sa pensée dans son coin, en négligeant à certains moments la littérature et ses prestiges pour l’engagement politique, et en creusant obstinément sa singularité. Puis il est revenu à l’écriture enrichi de toute cette expérience humaine.

Et ça donne Les Furtifs. L’un des romans qui tentent avec le plus d’ambition de dire notre début de siècle, ses menaces, mais aussi ses promesses (prolongeant la lecture faite cette hiver de Homo Deus, le deuxième essai de Yuval Noah Harari, qui aborde lui aussi de manière critique les limites de l’humanisme démocratique, l’avènement inquiétant jusque dans notre quotidien du transhumanisme et des technologies fondées sur les data).  

Damasio nous parle d’aujourd’hui en réutilisant avec maestria les codes du roman d’anticipation, et en construisant une intrigue puissante.

Trois fils distincts.

Premier fil : on se trouve dans un futur proche, 2040, dans une France « libérée », c’est-à-dire dominée par l’ultralibéralisme des grandes compagnies et par les technologies numériques. Ainsi, la ville d’Orange a été rachetée à l’Etat par la marque du même nom, qui la gère à sa manière, instaurant des zones différentes pour des citoyens de différentes catégories, simples « standards », « premiums », ou « privilèges », en fonction de l’abonnement qu’ils sont capables de s’offrir. Pour accéder à ces zones, les citoyens portent une « bague », sorte de version améliorée de nos smartphones, qui leur permet d’accéder en permanence au «cross load », au nuage des services numériques et de la réalité virtuelle. Mais aussi, évidemment, d’être contrôlés… Ce monde du futur est décrit avec une telle inventivité qu’il en paraît réaliste. Je serais un auteur de série, je n’aurais qu’une envie, celle de transcrire en images les visions de Damasio (notre Philip K.Dick n’attend-il plus que son Ridley Scott pour une rencontre à la Blade Runner ?).

Deuxième fil : le contraire de l’univers des data, celui des Furtifs. L’armée a découvert par hasard cette catégorie étrange d’êtres, qui ont la capacité de se dissimuler dans les angles morts de la perception humaine et de se métamorphoser, en échappant à tout contrôle. Ils naissent du son, le « frisson ». L’armée a instauré une unité spéciale, le RECIF, que dirige l’amiral Arshavin, pour traquer ces animaux potentiellement insaisissables et dangereux. Mais de quoi s’agit-il exactement ? De s’emparer de l’un d’entre eux seulement pour l’analyser ou pour être capable de détourner ses possibilités à des fins militaires ? Que cherchent en réalité l’énigmatique Arshavin, et ses unités d’élite ?

Troisième fil, plus intime et personnel : le héros, Lorca Varèse, veut intégrer le RECIF mais pas simplement par amour de la chasse. Il conserve l’espoir fou de retrouver sa fille, Tishka, disparue alors qu’elle était âgée de quatre ans, juste après lui avoir raconté un soir qu’elle jouait avec un Furtif. Sahar, sa femme, dont il est séparé mais toujours amoureux, cherche au contraire à faire son deuil, se consacrant à sa mission rebelle de « proferrante », de professeure et d’errante, qui vient dispenser gratuitement dans les quartiers « standards » un autre enseignement que celui, formaté, des entreprises privées d’éducation. Au RECIF, Lorca va rencontrer une « meute » de chasseurs exceptionnels : Agüero, l’ouvreur, Saskia, la spécialiste du « son », Nèr, le spécialiste des images. Ensemble, ils se mettent en chasse…

A partir de là, les trois fils vont s’entrelacer avec maestria : recherche désespérée de Tishka (jusqu’à la découverte improbable de ce qui s’est passé la nuit de sa disparition), appréhension de l’univers incroyable des Furtifs mais aussi rencontre avec les forces de la résistance à l’omnipotence des data.

Ce roman sur le futur parle donc en fait de notre présent. Il développe une réflexion très politique, mais sans que cela nuise jamais à son histoire (j’ai simplement noté une ou deux pages un peu bavardes, par exemple, p276, la discussion avec le  MOA (My Own Assistant) mais je les lui ai pardonnées bien volontiers tant le reste m’a emporté). Damasio pointe les résonances actuelles de son anticipation : le désir d’échapper au « technococon » qui est en train de nous enfermer dans sa cage confortable, l’alliance mortifère entre l’hyperlibéralisme des grandes entreprises et l’hyperprotectionnisme de l’état, mais aussi la crise écologique, celle des migrants, la maltraitance animale. Bref, tout ce qui nous agite. Ou au moins tout ce qui devrait nous agiter, si nous voulions vraiment nous sauver.

C’est aussi une magnifique histoire d’amour, conjugal et paternel. Damasio parle de façon inspirée de la relation à l’enfant. Et des femmes, qui ne sont jamais aussi belles que lorsqu’elles ne se satisfont plus seulement de l’être, mais qu’elles veulent aussi faire et dire. Par exemple ce regard de nostalgie amoureuse que pose Lorca sur Sahar : «Même quand elle se veut sèche, elle n’arrive pas à se débarrasser de sa grâce. Sa voix ne ferme jamais tout à fait, elle coule souple et claire, un ruisseau. Ses yeux oscillent entre le vert et le jaune, à la façon d’une flamme végétale. Parfois, ils virent vieil or, comme ici. Elle s’asseoit sur le tapis sans rupture, je la sens tendue sans que sa nuque se décale ni que ses bras saccadent, elle prend juste une allure un peu plus hautaine de princesse arabe, son port est un peu plus droit, ses cheveux courts brûlent ses joues d’un blond un peu plus vénitien. Jamais je n’ai connu quelqu’un qui avait une aussi faible conscience de sa beauté crue, une indifférence aussi cristalline à ce que son charme imprime malgré elle sur les gens. Seule la qualité de ce qu’elle dit et fait compte pour elle : le reste n’est qu’un effet collatéral de la nature, qu’elle cherche autant que possible à neutraliser par sa sobriété. Ca m’a toujours beaucoup séduit. » (p234). Moi aussi. Et je donnerais beaucoup pour être capable de trouver « l’indifférence cristalline » ou « la flamme végétale ».  Ce personnage de Sahar est très intéressant : elle est du côté de l’intellect, de la méfiance vis-à-vis d’Arshavin, de la rudesse, elle « proferre », elle se met en colère, et, surtout, elle veut oublier à toute force son enfant. Alors que Lorca, l’homme, est du côté de l’intuition, de la relation intime et charnelle avec sa fille. Il y a là une certaine « hybridation » des stéréotypes masculins/féminins qui rend les personnages d’autant plus attachants.

Et si Les Furtifs n’était pas le roman de l’année mais celui de la décennie, voire de cette première moitié de siècle ? En tout cas, un mois après sa lecture, sa puissance d’évocation et de style me portent encore. Je crois que j’ai déjà envie de le relire.

ESCAPADE SUR LA COTE D’ALBATRE : LE CHATEAU DE MIROMESNIL

Vendredi 9 août 19

Nous avons décidé d’aller visiter ce lieu, qui est présenté (en même temps que deux ou trois autres châteaux et quatre ou cinq villes) comme le lieu de naissance de Guy de Maupassant. Nathalie, la guide, nous déclare d’emblée que l’écrivain n’y a jamais vécu, ou presque. Puis elle nous fait revivre avec un humour robuste les autres intéressants bonshommes qui le hantent de façon plus tangible.

Au XVI e siècle, le premier possesseur du château actuel était un fervent catholique, mais il prétendait servir son roi, même si celui-ci était protestant, avant son dieu : il faut dire qu’en pleine guerre de religion, les ordres du premier avaient la supériorité sur les volontés du second d’être un peu raisonnables et de contribuer à l’unité du pays. M. de Miromesnil combattit donc aux côtés du futur Henri IV lors de la bataille d’Arques, qui se livra à quelques kilomètres d’ici. Les nobles catholiques des environs, enragés par la défaite et sans doute aussi secrètement ravis de jouer un tour de con à un voisin, vinrent ravager son château. Il leur en fut reconnaissant : l’énergie de ces fanatiques lui avait donné l’occasion de faire démolir gratuitement son incommode bâtisse médiévale pour édifier à la place une habitation beaucoup plus agréable à vivre.

Celui de ses descendants qui vivait à la fin du XVIIIe fut le plus célèbre de tous les Miromesnil. Garde des Sceaux de Louis XVI, il se montra assez progressiste pour obtenir du roi la suppression de la question dans les affaires de justice et pour traverser la Révolution sans être inquiété. Dans son cabinet de travail, on peut encore voir une lettre de sa main, où il écrit au citoyen responsable du coin, en s’efforçant de couler son style raffiné dans le jargon révolutionnaire de l’époque et en signant « Salut et fraternité ». D’avoir poussé aussi loin l’art de la flagornerie lui permettra de mourir de sa belle mort dans son château en 1796. Par testament, il lèguera aux pauvres du canton des sommes importantes, imposant que l’on vende ses livres et ses meubles, ce qui sera fait, après un inventaire que nous avons conservé. Sa fille n’aura plus qu’à vendre le château vide (la pauvre en avait un deuxième encore tout meublé).  

Laure de Maupassant
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La robuste Nathalie nous fait revivre également à sa manière la personnalité fantasque de Laure Le Poittevin, la mère du futur Maupassant. Cette rejetonne d’une famille bourgeoise de Rouen aurait obligé son prétendant, s’il voulait vraiment l’épouser, à se dégotter une particule. A l’époque, le jeune homme était assez amoureux pour se lancer dans d’épuisantes recherches généalogiques, se découvrir miraculeusement un ancêtre anobli au XVIIIe, voire se faire fabriquer de toute pièce le titre de noblesse qui lui permettrait de se hisser en toute légalité dans le lit de la jeune exaltée : devant tant de diligence, Laure consentit à devenir Mme de Maupassant. Mais elle voulut vivre dans un château, afin que ses enfants naissent entre les murs épais qui seuls leur donneraient un peu de consistance. C’est ainsi que le tout récent M. de Maupassant loua par petites annonces le château de Miromesnil.

Le couple y séjourna quatre ans seulement. Assez pour que les murs retentissent des nombreuses disputes conjugales et que Guy y voie le jour en 1850. Le futur écrivain n’y passa que les trois premières années de sa vie. Aucun souvenir, aucune influence dans son œuvre : il y reviendra une seule fois à 17 ans, déçu de trouver le château portes closes et son propre cœur hermétiquement fermé à la beauté du paysage alentour. La superficielle, la neurasthénique, l’hystérique Laure n’avait eu de cesse de quitter cet endroit détesté, dont elle prétendait devant ses amies et ses domestiques que les arbres du parc lui donnaient la migraine. Mais cette Emma Bovary-ci n’avait pas épousé un pauvre Charles : elle était si souvent trompée et si souvent battue qu’on comprend un peu mieux qu’elle ait eu envie de fuir.

Maman Maupassant et son fiston
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Elle finit par se réfugier avec ses deux enfants à Etretat où elle tenta une expérience pédagogique révolutionnaire : elle se désintéressa absolument de Guy pendant trois ans, le laissant faire seul ses propres expériences. Il se balada en liberté sur les falaises du paradis, joua avec les petits paysans, apprit à nager. Lorsque Laure, le faisant parler un jour de désœuvrement, se rendit compte qu’il savait mieux le patois du pays de Caux que le français, elle entreprit la démarche pédagogique inverse, qui la débarrasserait tout autant de l’encombrant garçon : elle l’expédia en pension au petit séminaire de Rouen, l’école la plus stricte de la région, qu’il prit évidemment en horreur.

Heureusement, le dimanche, il allait passer la journée chez le vieil ami de sa mère, un certain Gustave Flaubert, qui se moquait des curés autant que du reste et qui se prit d’affection pour le vivace jeune homme. Ah, Gustave, toi qui t’étais toujours refusé à procréer, voilà que tu te trouvas chargé de deux enfants de cœur : la fille de ta sœur morte et le fils de ton amie vivante!

Lorsque le véritable père de Guy lui coupa les vivres à dix-huit ans, et que le jeune homme fut obligé de travailler pour vivre, Flaubert se démena pour lui dénicher un poste de fonctionnaire dans un ministère à Paris. Guy y mena une double vie heureuse : celle d’un petit employé de bureau pendant la semaine, et, le dimanche, celle bohème d’un canotier (comme dans « Une partie de campagne », la nouvelle que j’ai fait lire pendant plusieurs année chaque mois de Septembre à mes élèves de 2nde pour prolonger un peu les vacances et m’amuser de leurs têtes, lorsqu’ils découvraient enfin le sens caché du « chant du rossignol »).

Quand il ne tirait pas sur les rames, le jeune godelureau osait écrire, et le vieil ours de Croisset, qui ne faisait pourtant aucun cadeau à personne lorsqu’il s’agissait de style, croyait en lui.

Nathalie, guide à Miromesnil, nous avoue qu’elle s’est prise de passion pour « son auteur », même après avoir découvert qu’il n’avait jamais vraiment vécu ni écrit en ces lieux : elle n’en parle pas mal, d’ailleurs, et nous recommande Au soleil, que Maupassant écrivit sur son voyage en Algérie et que je me promets de lire cet hiver sous la pluie.

Une famille de quatre personnes suit la visite avec nous : leurs commentaires à voix haute prouvent qu’ils ne sont pas seulement ignares (ce qui est tout à fait pardonnable), mais stupides (ce qui l’est moins). Seulement, ils ont loué une des chambres d’hôte et la petite fille a apporté, pour la première nuit de sa vie dans un château (« bon, je n’ai que sept ans aussi »), sa couronne et sa robe de princesse. Toute puissance de l’enfance : elle nous fait cette déclaration avec un tel naturel qu’il sauve même ses parents.

Autres crétins sympathiques : les soldats américains qui ont occupé le château pendant le rigoureux hiver 44, et qui ont réussi à foutre le feu à une aile entière, en répandant un jerrycan d’essence sur le bois vert qu’ils avaient entassé dans la cheminée. Après ce qu’ils venaient de traverser dans les bocages de la région, on a du mal à leur en vouloir.

La guide nous fait visiter aussi le potager. Il fut commencé en 1945 par la très distinguée Mme de Vogüe pour nourrir sa famille : à cette époque, tout le monde crevait également de faim, même les nobles. Peut-être allons-nous bientôt retrouver pareilles circonstances : dans le monde entier, tout le monde crèvera également de soif, même les Occidentaux. Ce sera justice : l’ultralibéralisme aura fini par nous conduire à l’implacable triomphe de l’égalité.

Dans les années 50, l’aristocrate française introduisit dans son potager le goût anglais de mêler les rangées de fleurs aux rangées de légumes et de faire pousser de la pelouse le long des allées. Pas simplement parce que c’est beau, aussi parce que cela retient la pluie et la fraîcheur de la rosée (de même faudrait-il, pour lutter contre la canicule, démacadamiser les trottoirs des métropoles et y réintroduire la terre battue : j’ai l’impression que le progrès va consister, de plus en plus, à revenir quelques siècles en arrière).

Au potager de Miromesnil on a compris depuis bien plus longtemps que dans le reste de la France ; on bannit les pesticides, on désherbe à la main, on cultive des légumes anciens. C’est un petit paradis utile de 2000 mètres carrés, dûment travaillé comme la métairie de Voltaire.

Depuis cette année, un jeune Cyprien, tout droit sorti du Potager de Versailles, a décidé d’y introduire des principes nouveaux : désormais les fleurs y compagnonnent encore plus étroitement avec les légumes, dans une liberté nouvelle qui rend la promenade enchanteresse mais la production pas moins abondante. A l’accueil, ce fameux Cyprien, qui réveille en Nathalie la fibre poétique, a eu aussi l’idée de vendre des pieds de groseille et quelques sachets de graines de choux rares. Tout ceci trouve presque grâce aux yeux de notre jardinier personnel (ce qui n’est pas un mince exploit).

Le château, son parc et ses fermes agricoles, n’ont jamais été divisés depuis la fin du XVIe jusqu’aux propriétaires actuels, dont j’ai oublié le patronyme. Ils ont décidé depuis vingt-cinq ans d’en habiter l’aile droite, d’en ouvrir l’aile gauche à des chambres d’hôte, et le rez de chaussée à la visite. Ils ont si bien développé le potager de Mme de Vogüe en 1945 qu’ils y accueillent plusieurs milliers de scolaires par an, auxquels ils apprennent à reconnaitre le goût des légumes.

L’un des membres de la famille vient fermer lui-même le parc : en cette fin de journée d’été, il est d’une apparence si négligée que l’une d’entre nous le confond avec un jardinier ou l’un des vacanciers d’une chambre d’hôte. Il lui répond avec une amabilité grand siècle qu’il « espère au contraire résider en cet endroit agréable le plus longtemps possible ». En nous raccompagnant, il nous demande quel est le légume dont les enfants, en visite dans le potager, ont le plus de mal à identifier le goût. La réponse est : « la carotte ». L’un des rares écoliers qui étaient parvenu à la trouver leur a désigné ensuite un arbuste, en leur disant que c’était sûrement « l’arbre à nouilles ». Comme quoi, conclut notre hôte, il y a encore du travail à faire avec la nouvelle génération pour les déshabituer du goût trop rond des aliments tout carrés de la cantine scolaire.

Je suis bien d’accord avec lui. Je propose qu’à la prochaine révolution, on ne coupe pas trop vite le cou de cet utile aristocrate jardinier, qui ne démérite pas tout à fait du fantôme progressiste de Miromesnil.

Le soir, nous allons écouter un concert à Varengeville. Le violoncelliste, Christian-Pierre La Marca, beau jeune homme (il vaut mieux pour lui, avec un nom pareil) dans la fougue de sa trentaine, joue devant un parterre de cheveux blancs. Les deux suites de Bach qu’il nous propose me paraissent un peu ennuyeuses. Mais le « Chant des oiseaux », que son modèle Casals tira d’un chant catalan de Noël et qui finit par devenir l’hymne des opposants au franquisme, vibre, sous ses doigts inspirés, d’une nostalgie à la fois légère et profonde.

Je ne sais pas si Maupassant l’aurait aimé mais désormais, dans mon souvenir, ce sont ces notes de violoncelle qui volent au-dessus des allées de fleurs du potager de Miromesnil.

ESCAPADE SUR LA COTE D’ALBATRE : VEULES-LES-ROSES

Lundi 5 août 19

Ce nom de « côte d’albâtre », que je trouvais prétentieux, vient de la teinte claire des falaises de Normandie, qui donnent aux eaux du bord une couleur presque laiteuse.

La team des charcutiers grassouillets du marché de Luneray remballe, en écoutant à fond « Ma gueule » de Johnny : à un moment, on a presque l’impression qu’ils esquissent tous quelques pas de danse.

L’après-midi, nous nous baladons dans Veules-les-Roses. C’est, dit-on, l’un des plus jolis villages de France et nous le visitons sous une pluie qui lui va bien aussi.

Les étranges piliers sculptés de son église.

La promenade aux Champs-Elysées (en fait… les champs du père Elysée) le long de la Veules, qui s’enorgueillit d’être le plus petit fleuve de France (à peine un kilomètre).

Victor Hugo passa ici plusieurs de ses derniers étés, dans la belle villa de son ami Paul Meurice, qui donnait sur le rivage, puis sur le casino de la Belle Epoque.

http://genealalie.canalblog.com/archives/2008/04/28/13314187.html

Elle fut détruite, suivant les sources, soit par une catastrophe naturelle (une tempête), soit par une catastrophe humaine encore plus absurde (un des bunkers du Mur de l’Atlantique). Après la guerre, on ne fut fichu que d’y reconstruire des cafés banals. Le progrès n’est pas toujours un progrès.

Pour avoir accueilli le grand homme, Veules-les-Roses a obtenu de Paris trois des derniers fragments restants du monument édifié pour son centenaire en 1902. Les Allemands se firent une joie amère de le fondre en 1943 : on y voyait Hugo reçu au Parnasse par les plus grandes sommités poétiques, Homère, Virgile, Dante, Ronsard (et même Molière, dont les vers ne brillent pourtant pas par leur poésie), mais pas un seul Allemand, donnerwetter !

Lorsque l’on découvre cette plaque du sculpteur Barrias représentant Hugo au milieu de ses personnages, on serait presque reconnaissant aux autorités d’Occupation d’avoir montré un irrespect aussi crasse à l’égard de nos kitchteries nationales.

Dans ses dernières années, Hugo était une icône vivante. En septembre1884 (c’était sans doute en 1882 mais je préfère que la scène se passe quelques mois à peine avant sa mort), il invita à un banquet les cent enfants les plus pauvres de la région, qui furent lavés, peignés, habillés pour la circonstance. Ce dernier acte de philanthropie de la gloire nationale fit la une de l’Illustration.

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La légende veut que la plus petite des invités, âgée de trois ans, ait été placée à côté du patriarche. Au début, elle avait tellement la pétoche qu’elle n’osait pas piper mot. Deux heures plus tard, après lui avoir avoir piqué les meilleurs morceaux dans son assiette, elle s’était endormie dans ses bras. J’imagine qu’il roupillait lui aussi, la tête renversée en arrière, et que personne n’osa les réveiller. Ni immortaliser d’une photo cette sieste hugolienne partagée par l’ancêtre colosse et la minuscule gavroche.

Dans ses derniers mois, Hugo se foutait presque de tout, à part des enfants. Il ne lutinait même plus ses malheureuses infirmières, c’est tout dire. Il venait quand même regarder la mer au fond d’une grotte (qui n’est guère qu’une petite anfractuosité creusée dans la falaise mais hiéroglyphée presque mystérieusement de rouge).

Les gens du cru osaient parfois s’approcher pour le saluer. Il leur souriait aimablement en les tenant à distance.

Une petite pancarte, dont le prosaïsme touche à la poésie, nous annonce que

« C’est ici qu’il a vu pour la dernière fois la mer. ».

Je l’imagine sortir soudain de sa torpeur et repenser à ses vers prophétiques des Quatre voix de l’esprit qu’il avait écrits pour l’occasion quarante ans plus tôt :   

« Ô moment solennel ! Les monts, la mer farouche,
Les vents, faisaient silence et cessaient leur clameur.
Le vieillard regardait le soleil qui se couche
Le soleil regardait le vieillard qui se meurt. »

Difficile d’imaginer qu’en 1940, se déroulèrent des combats violents entre les tanks de Rommel et les soldats écossais pris au piège, sur cette plage encore un peu sauvage où nous nous baignons ce soir, dans un rayon de soleil qui déchire les nuages.

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Se souvenir des violences et des folies du passé donne à la paix du présent sa véritable dimension : fragile, poignante.

Marée basse : un couple de mariés se promène nu-pieds sur le sable en grande tenue de cérémonie, devant une photographe qui les mitraille à reculons. Ce qui est joli, c’est qu’ils tiennent leurs deux enfants par la main. Mais la photographe écarte les enfants et demande aux deux tourtereaux de prendre la pose, pour mieux transformer cette image d’un mariage moderne en cliché.

Puis elle a une nouvelle inspiration : elle demande à l’homme de faire tournoyer sa compagne et l’on sent qu’il commence à trouver le temps long. Les enfants aussi, qui se mettent à jouer dans le sable, les fesses dans des flaques. La mariée se souvient qu’elle est maman, elle touche terre et se précipite pour leur frotter le derrière. Le père la rejoint. Au bout de quelques instants, sans plus s’occuper de la photographe qui s’impatiente, ils regardent tous des coquillages.

Ce serait ça, la bonne photo. Je le sens mais je la manque. J’ai l’impression que la photographe professionnelle aussi.

LETTRE OUVERTE A MADAME SNCF DE LA PART d’UN CYCLOTOURISTE EN COLERE

Pontorson 31 juillet 19

Chère madame SNCF

Je sais que tu es une vieille dame respectable : tu as été conçue dans l’euphorie du Front Populaire (où les mots « service public » voulaient sûrement dire quelque chose d’exaltant) et tu t’es chargée pendant des décennies de conduire vers leur boulot, leurs affaires, leurs amours, leurs vacances des dizaines de millions de mes concitoyens, sur tes petites et sur tes grandes lignes. Pour tout ça, tu as mon affection et mon respect.

Mais, en ce mois de juillet 2019, je te le dis carrément, tu m’emmerdes (et je ne suis manifestement pas le seul). 

D’avoir circulé en cyclotouriste sur la voie qui mène vers le Mont Saint-Michel en une période de canicule et d’orage m’a permis de te fréquenter plus que je ne l’avais prévu, et ce que j’ai cru deviner de ton évolution, ma vieille, est consternant.

D’abord, j’ai roulé, jusqu’à Alençon, pendant des dizaines de kilomètres sur une charmante « voie verte », qui utilisait le parcours d’une ancienne de tes lignes, encore ponctué de gares et de passages à niveau. J’ai trouvé ça chouette. Et puis je me suis dit : « Ce n’est pas un peu bête, non, de désaffecter ces petites lignes que le XIXe siècle avait pris la peine de tracer à travers le paysage ? Comment font les gens du cru ? Ah oui, ils prennent leur voiture, comme au XXe siècle. »

L’ancienne gare de Rémalard, sur la Voie Verte vers Alençon, transformée en lieu d’exposition par les enfants du village

Ensuite j’ai voulu emprunter l’une de tes lignes actuelles, pour aller d’Alençon jusqu’à Bagnoles de l’Orne. Là, problème : tu as le souffle court, et le porte-monnaie serré, alors tu as décidé de ne plus monter jusqu’à l’ancienne station thermale, qui, elle, est pourtant en train de se réinventer en une station de loisir moderne. Plus aucun train n’y va. Tu laisses faire le boulot à des cars. D’abord tu imagines que persuader un chauffeur de car d’embarquer cinq vélos de randonnée chargés, ce n’est pas si évident, mais enfin, eux, ils ne sont pas comme tes contrôleurs, ils sont sympas. En roulant dans ce véhicule climatisé et polluant, je me disais :  » Il a l’air rempli. Il y a du monde qui emprunte ces cars. Pas de quoi remplir un train avec de nombreux wagons, certes, mais, quand même, les gens sont là, eux, toujours. » C’est toi, SNCF, qui n’es plus là. C’est toi qui désertes. Ne serait-il pas plus intelligent de t’adapter, je ne sais pas moi, je ne suis pas un spécialiste, mais des trains d’un ou deux wagons, aussi fréquents que des cars et moins polluants ?

L’ancienne gare de Bagnoles, où n’arrivent plus que des cars, dont certains affrétés… par la SNCF!
http://www.lagaredebagnoles.sitew.fr/#Gare_de_Bagnoles_1.A

En fait, c’est ça, le mot que tu n’as plus l’air de comprendre, alors qu’il devient de plus en plus essentiel : t’adapter. Quand j’emploie ce mot, je ne veux pas dire, comme les gens qui nous gouvernent, « faire en sorte que les dépenses publiques diminuent afin qu’augmentent encore les profits des riches », mais « faire en sorte que la vie des gens soit plus vivable ». Faire que le monde aille dans le bon sens, cela aussi pourrait être l’ambition d’une société de transport responsable, non ?

Enfin, il y a eu le 31 juillet 2019. Oh, c’est ce matin-là, sur le coup de dix heures, que tu m’as mis très en colère, madame SNCF. Je t’explique. Nous étions sur le quai de la gare de Pontorson, à quelques kilomètres du Mont Saint-Michel, prêts à prendre ton train du retour, après dix jours sans voiture. Nous avions réservé nos billets trois mois à l’avance. Au milieu des autres voyageurs, nous étions dix cyclistes : un grand-père et ses deux petits-fils, un couple de Suisses alémaniques, et nous, une famille de cinq. Oui, figure-toi qu’il y a de plus en plus de gens qui n’ont plus envie de faire les touristes en bagnoles, et qui souhaiteraient de nouveau fréquenter tes lignes. Si tu comprenais quelque chose à ce qui est en train de se passer autour de toi, tu devrais accompagner ce mouvement. D’ailleurs, tu commences à le dire, dans tes pubs, pour jouer la moderne, que tu aimes les vélos, qu’ils sont les bienvenus.

Oh la belle photo bien publicitaire
cf https://www.weelz.fr/fr/france-difficulte-voyager-train-velo-multimodalite/

Mais c’est faux. Tu mens. La multimodalité, c’est au quotidien, et pas seulement dans une agence de communication, que ça se construit!

Donc, ton train arrive. Ta contrôleuse descend sur le quai, nous aperçoit et nous apostrophe : elle a déjà trois vélos dans son train, elle ne peut en accepter que deux de plus. Elle nous menace d’une amende de 150 euros, si nous tentons de monter quand même, voire, pourquoi pas, d’appeler la sécurité. Elle nous lance que nous n’avons qu’à prendre le train suivant, qui passe dans deux heures. Nous allons manquer notre correspondance à Granville, mais, d’après elle, ce n’est pas très grave. Elle ajoute que nous n’aurons pas droit à un remboursement puisque nous avons des vélos (sous-entendu : puisque nous sommes des coupables).

Le papi, qui connaît la vie, n’essaie même de parlementer : il s’engouffre avec ses deux gamins dans le wagon de tête (d’ailleurs, nous l’aurions sans doute laissé faire). Nous restons à sept sur le quai, le couple d’Alémaniques, qui n’a pas très bien compris les explications de ta délicieuse porte-parole, et notre famille de cinq. Nous vérifions les horaires. Là, cerise sur le gâteau, nous découvrons que le prochain train ne passe pas dans deux heures, aux alentours de midi, mais à 18h40 et des poussières (tu ne proposes plus que trois trains par jour, même en période d’affluence). Ta représentante a menti, délibérément, pour se débarrasser de nous. Nous constatons pour finir que la gare de Pontorson est entièrement fermée le mardi et le mercredi : personne ne peut donc nous aider à trouver une solution.

Ne t’inquiète pas, nous finissons par la trouver nous-mêmes : le gérant du café du coin (le bien nommé « La Baie des gourmandises» car ses chocolats sont excellents), n’est pas un de tes contrôleurs, alors il prend le temps de nous aider. Il nous informe que le supermarché le plus proche loue des camionnettes, à bord de laquelle nous pourrons rejoindre Granville avec nos vélos, et il nous trouve même un de ses copains, qui acceptera de ramener le véhicule à son point de départ. Ce parcours du combattant nous fera sûrement rire, dans quelques jours.

Evidemment, à Granville, nous devrons racheter des billets. Résultat des courses : 250 euros environ de surcoût. Le couple de Suisses, qui a choisi de se dérouter vers Rennes et d’acheter deux billets de TGV, en sera pour encore plus cher.

Et je te fais entière confiance, madame SNCF, pour avoir inventé une procédure de remboursement qui te permettra de ne rien nous rembourser. Là, pour une fois, je suis sûr que tu seras efficace ! (1)

L’ancienne gare de Pontorson, ah non, elle est encore en service, mais sûrement plus pour longtemps…

Comme tu me laisses du temps à errer en pestant autour de ta gare bien close, j’en profite pour réfléchir. Ce qui me choque dans cet incident, ce n’est pas seulement la désinvolture d’une contrôleuse, qui a considéré que son unique mission était d’éjecter du train les gêneurs qui auraient pu l’empêcher de respecter son sacro-saint horaire. Parce que nous avions des vélos, elle ne nous a pas considérés comme des usagers, ni même comme des clients, mais comme des emmerdeurs. Après tout, ce n’est pas bien grave, nous ne sommes que des cyclotouristes, que tu laisses en galère deux ou trois fois par an. Mais les gens du coin, eux, de tous les coins de France, c’est tous les jours que tu les laisses tomber. Tu les traites comme des merdes. D’ailleurs, je peux te le confirmer, pour en avoir discuté avec eux, ils ne t’aiment plus. Ils ne croient plus en toi, pas plus que dans le reste des services publics. Et qui pourrait le leur reprocher ?

Car le problème va bien au-delà de ça du cas de cette imbécile, à qui je souhaite de manger une huître de la Baie avariée un jour où sa voiture sera en panne, d’être obligée de faire trente-cinq kilomètres en vélo pour trouver un service d’urgences qui ne l’acceptera pas et de finir étouffée dans son propre vomi (2). Ce petit trip en dehors des grandes lignes (et pourtant vers une destination très touristique) m’a permis de constater, madame SNCF, que tu n’assurais plus tes missions. Tu es devenue une entreprise désuète, méprisante vis-à-vis de ses usagers, mue uniquement par la rentabilité commerciale à court-terme, et pas du tout par le soutien aux nouvelles mobilités. Tu es une entreprise du passé, qui ne prépare pas l’avenir. Pourtant, il y a des gens, en France, qui sont en train de rétablir du lien là où toi, tu en supprimes, de sortir de cette logique du profit immédiat qui nous précipite vers la catastrophe. Mais toi, madame SNCF, tu n’en fais sûrement pas partie.

J’imagine bien que ce gouvernement est en train de tout faire pour préparer l’opinion à la mise en concurrence des transports ferroviaires. Comme si avoir trois ou quatre société commerciales de chemin de fer à la place d’une seule allait amener la solution (ce qui est comique, ou tragique, avec les libéraux, c’est que la pointe du progrès, pour eux, se résume encore à s’inscrire dans la logique des années 1980). Tes futures rivales vont se battre pour te disputer la ligne grande vitesse entre Rennes et Paris, mais celle entre Pontorson et Grandville, et toutes les petites lignes de France entre Machinson et Trucville, elles les abandonneront dédaigneusement, avec les ploucs qui les empruntent, à des entreprises de cars. Il me semble qu’un gouvernement digne de ce nom, soucieux de l’intérêt de tous, ne concèderait la ligne Rennes-Paris qu’à la société qui s’engagerait à assurer aussi la ligne Pontorson-Grandville, même si elle ne rapporte pas grand-chose : on peut donc avoir pleine confiance dans le pouvoir actuel pour faire exactement le contraire.

Sache, madame SNCF, que je ne regretterai pas que tu crèves la gueule ouverte. Tu n’es plus digne de ton monopole. Tu es vieillotte, dans ta fausse modernité, complètement dépassée, complètement en dehors du mouvement qui est en train de se créer et qui seul pourra nous sauver.

Enfin, quand je dis que tu es vieillotte dans ta fausse modernité et complètement dépassée, je me trompe. Ce n’est pas toi qui l’es, madame SNCF, ce sont les crânes d’œufs cravatés qui te gèrent et te dénaturent. Ces abrutis n’ont rien compris au N de SNCF, ils pensent que l’urgence n’est pas d’adapter cet extraordinaire réseau que tu as édifié depuis le XIXe siècle aux usages du XXIe, mais de le démanteler le plus vite possible. Et, quand ils t’auront toute cassée, il faudra te reconstruire (exactement comme, dans les villes, on est en train de reconstruire à grand peine les lignes de tramway d’antan) ? Ah là là, le temps que ces technocrates surqualifiés nous font perdre ! Ils sont encore plus nuisibles que ta contrôleuse de Pontorson, et, crois-moi, madame SNCF, ce n’est pas peu dire !

(1)Ajout du 30/08/19 : j’ai été trop sévère sur ce coup-là. Après plusieurs échanges de mails, la SNCF nous a remboursés l’intégralité du deuxième achat de billets et 39 euros sur le premier.

(2)Cette invective est un hommage au style vigoureux d’une jeune cyclotouriste qui m’est très chère, et qui se reconnaîtra.