Archives pour la catégorie Le train en marche

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AU-DESSUS DES NUAGES

Mercredi 1er janvier 20

Depuis les collines lumineuses de l’Ardèche, la vallée du Rhône et la ville de Valence engloutie dans une mer de nuages. Nous sommes en voiture et nous nous croyons en avion. Nous nous apprêtons à descendre là-dessous mais je suis avec des gens que j’aime et puis nous remonterons bientôt.

Une image à garder dans l’œil et dans la mémoire pour cette année 2020 qui commence ?  Se dire que, même quand on plongera dans la purée de pois, il y aura toujours, encore pour une année au moins, un plateau lumineux, là-bas. Qu’il suffit de ne pas en oublier le chemin, ou, si on ne l’a pas encore trouvé, de le chercher sans se lasser.

Oui, c’est ce que je nous souhaite, à toi qui lis ces mots et à moi : rester au-dessus des nuages, même quand on sera en-dessous.

NOEL 2019

Mardi 24 décembre 19

Dans cette église d’une petite ville bourgeoise, la foule des grands soirs déborde même sur le parvis. Le citoyen Lambda, passant sur le trottoir, se demande s’il y avait autant de monde l’année dernière.

Trois troufions « Vigie Pirate » armés d’une mitraillette déambulent sur le trottoir. Triste monde, se dit Lambda, celui où il faut protéger les temples les soirs de célébration.

Une rombière en retard prend le temps de leur glisser à voix haute en passant : « Merci, messieurs, pour tout ce que vous faites !». Elle a l’air très satisfaite de son importance.

Les cloches se mettent à sonner.

Lambda rentre chez lui, en se demandant ce qui est le plus significatif de la France d’aujourd’hui dans cette petite scène ordinaire : la foule débordant de l’église, les militaires ou la remarque de la rombière?

LE PERE NOEL MIGRANT

Samedi 21 décembre 19

Au cinéma, pendant les pubs, le citoyen Lambda ferme les yeux. « Pour ne pas voir ça » et s’amuser à deviner le produit (parfum, voitures, vacances, mutuelles) rien qu’à la musique et aux stéréotypes des dialogues.

Là une nième pub avec le Père Noël. Mais celle-ci le présente comme étranger sans papier qui passe les frontières et qu’il faut savoir accueillir. « A force de regarder ce qui nous sépare, on oublie de voir tout ce qui nous rassemble». Lambda ouvre les yeux : c’est une pub pour Coca-Cola !

Il a l’impression d’être plongé dans le dernier épisode de Mad Men. Il ne peut qu’être admiratif devant le Don Draper qui a frappé ce slogan mais, en refermant les yeux, il se demande si cette minute de bonne conscience suffira à faire de la marque incarnant depuis toujours la mondialisation yankee un parangon d’altermondialisme.

A moins qu’il ne s’agisse seulement de faire rager les rageux (ceux qui boivent du Calva plutôt que du Coca) et parler les autres ?

AU CAFE DU TRAGIQUE (III)

Une ou deux minutes plus tard entre un groupe de cinq ou six bourgeois quinquagénaires. Ils s’assoient juste en face du professeur, commandent, se mettent à parler très fort. Ils discutent d’une histoire confuse d’immeuble déclaré insalubre, dont ils ont l’air d’être les copropriétaires en conflit avec la municipalité. « Je suis maudit, se le professeur, j’ai trouvé le moyen d’aller m’installer dans l’unique café de cette ville où il est totalement impossible de corriger. ». La conversation devient rapidement plus personnelle. Ils ont l’air de faire plus ample connaissance, comme s’ils se rencontraient vraiment pour la première fois, après avoir assisté ensemble à une réunion publique.

Soudain, un des hommes, qui n’a presque rien dit jusque-là, prend la parole. Pourquoi Normal tend-il soudain l’oreille ? Pour la première fois depuis le début de l’après-midi, ce n’est pas une conversation qui s’impose de force à lui mais une qu’il fait l’effort d’écouter, d’abord par bribes, puis en restant de moins en moins discret. L’autre, qui a sans doute le même âge que lui, parle d’une voix sourde. Une de ces voix vers lesquelles on tend spontanément l’oreille, face auxquelles on fait spontanément silence, même quand on ne comprend pas exactement ce qu’elles disent, parce qu’on ne les emploie que pour confier à ceux qui nous entourent des choses décisives. Effectivement ce que ce type se met à raconter dans ce café sidère Normal.

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AU CAFE DU TRAGIQUE (II)

A peine une minute plus tard, un vieux bonhomme, assis à quelques tables de Normal, se met à passer un coup de téléphone.

Cet emmerdeur répète toutes ses phrases, comme si sa correspondante ne l’entendait pas, ou ne voulait pas l’entendre, à voix si haute que Normal n’a aucun moyen d’échapper à son monologue : « Oui, allô, ma chérie, oui, ma puce (peut-être est-il content de pouvoir annoncer à l’ensemble du café qu’il appelle quelqu’un « ma chérie, ma puce » ?), tu es dans le train ? Alors, voilà, je me disais que, la dernière fois, on était allé au théâtre, alors, cette fois, on pourrait aller au, comment ça s’appelle, déjà, au, oui (le type paraît hésiter à lancer le mot, comme s’il n’était pas sûr lui-même de l’effet qu’il allait produire sur son interlocutrice invisible, et Normal ne peut s’empêcher de risquer quelques hypothèses, « au cinéma » ou « au restaurant », non, ça ne provoquerait pas tant d’hésitation, alors « au cirque », ou carrément, vieux coquin, « à l’hôtel » ?).

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AU CAFE DU TRAGIQUE (I)

Mardi 10 décembre 19

Le matin, le professeur Normal passe souvent en voiture devant cette brasserie, située sur une place désuète de Clamart qui l’attire spontanément mais où il n’a jamais d’ordinaire le temps de s’arrêter. Alors, cet après-midi de décembre, illuminé entre deux averses par un étrange soleil presque printanier, il décide soudain, sur une impulsion, d’y aller corriger.

Il a sur les bras un paquet de copies de 2nde, un contrôle sur l’histoire de la tragédie que ses élèves ont lamentablement foiré. Pas été foutu de leur faire saisir cette idée du tragique. Peut-être ne correspond-elle pas à leur génération ? Il croit se souvenir qu’un critique a proposé cette idée de notre époque contemporaine incapable de saisir l’essence du tragique. Mais impossible de se rappeler le titre de l’essai.

Il essaye de se concentrer.

C’est difficile. Il est entouré de gens qui osent parler à voix haute et vivre leurs vies, au lieu de se contenter d’être les silhouettes silencieuses qu’il réclame. Leurs bavardages l’éloignent du tragique, le ramenant au réel le plus contemporain et le plus trivial.

C’est d’abord cette vieille dame.

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