Archives pour la catégorie Le train en marche

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Retour aux sources

I. Just like  heaven (Cure)

Mais oui, bien sûr, ça commencera comme ça. Par un retour aux sources!

II.Se blottiner : se blottir contre une poitrine fleurie pour y butiner le futur miel du plaisir.

Et puis aussi y potiner, en mangeant des tartines (ou des pains au chocolat).

III.Une seule règle :

NE JAMAIS SE RELIRE

(avant d’être allé au bout du premier jet)

IV.Il a envie de tout envoyer promener, celle qui le trahit sans oser le lui dire, ses enfants qu’il adore, ses projets qui lui pèsent. Sur un coup de tête, il cherche le numéro de la CGM et, d’une traite, il propose à la personne qui décroche de le laisser s’embarquer sur un cargo, où il payera son tour du monde en déchargeant dans chaque port les containers. C’est surtout ça, qui l’attire, non pas le voyage, mais le travail du docker, pour tout oublier. Retour à ses sources actives. A Jack London. Son interlocutrice, une dame peut-être un peu âgée, éclate gentiment de rire : on n’est plus au XIXe, cher monsieur, mais au XXIe, elle comprend très bien son projet romantique mais non, impossible de travailler pour payer sa traversée ; en revanche, il pourrait louer une cabine libre, il en reste parfois.

Alors qu’il s’enfonçait dans la déprime, elle le rappelle quelques jours plus tard : lui propose les Antilles 14 jours, ou Buenos-Aires, 45 jours. Il choisit les Antilles, parce que c’est la première fois qu’il fait ce genre de choses. Et puis il n’est pas sûr qu’il pourra laisser tomber ses enfants plus longtemps, ou plutôt qu’il pourra vivre plus longtemps sans eux. Quant à elle, il ne sait pas. Il lui dit seulement qu’il s’en va, pendant quinze jours, sans lui dire où. Elle le regarde avec curiosité, elle lui pose une ou deux questions mais elle n’insiste pas. Il en est soulagé et déçu. Il paye sa cabine mille euros mais il laisse son ordinateur et son téléphone chez lui. Juste de quoi lire et de quoi écrire à la main. Pour cela au moins il pourra se sentir revenu au XIXe siècle.

Personne ne sait qu’il s’est embarqué. Personne au monde ne peut le joindre pendant quinze jours.

Il mange à la table des officiers, avec lesquels il sympathise.

Il regarde la mer. Il se perd dans le spectacle de la mer. Il se retrouve.

Le plus bizarre, c’est qu’il ne s’ennuie jamais.

Quand il arrive aux Antilles, il passe deux jours sur la plage, mais il se sent totalement déplacé. Autant qu’il se sentait replacé face à la mer. Alors, fidèle à son projet de retour aux sources, il s’interdit de téléphoner mais il se hâte de rentrer. En avion cette fois. Il a laissé grandir en lui le désir fou de les revoir, et de la retrouver elle. Il se demande s’il leur a manqué autant qu’ils lui ont manqué. Il se demande s’il a bien fait de la laisser éprouver pendant quinze jours ce que serait vraiment la vie sans lui, et pas cette existence misérable où l’on vit l’un à côté de l’autre en rêvant de quelqu’un d’autre.

Lui, il a bien fait.

Se perdre et se retrouver face à la mer : pas exactement la même chose que de décharger des containers sur un port, mais presque aussi intense. Ce serait comme décharger tous les containers inutiles pour se trouver réduit à son essentielle coque.

V.Léonardo Dicaprio au Forum économique de Davos. Après avoir fait exploser la folie du libéralisme dans l’inénarrable The Wolf of Wall Street,  il l’exprime ici en mots.

Peut-être dommage qu’on soit obligé de confier à des acteurs le souci d’être la conscience de la planète, mais ce qu’il dit est bien dit. Et c’est jubilatoire qu’un type se serve de sa notoriété pour s’introduire dans le bunker doré de Davos et dire leur fait aux insensés surprotégés qui nous gouvernent.

VI.QUOI, TU NE T’ES PAS ENCORE LANCE ?J’AI DIT « NE JAMAIS SE RELIRE » ! N’OUBLIE PAS QUE JE TE SURVEILLE ET QUE SI TU CONTINUES A TE SURVEILLER TU VAS AVOIR AFFAIRE A MOI !

VII.La cour de Babel

J’aime regarder mes élèves regarder les élèves de ce documentaire.

VIII.Oh ce matin, un peu de neige dans le jardin !

matin de neige

J’ai envie de dire : comme avant ! Mais je ne suis pas sûr que les habitants de Washington partageraient ce sentiment de nostalgie.

IX La visite de la vieille dame

Là aussi, retour aux sources pour Omar Porras et son Teatro Malandro : ils montent pour la troisième fois depuis le début de leur histoire en 1993 la pièce de Dürrenmatt. Ce qui me permet de la découvrir. Et je suis complètement bluffé (comme d’habitude) par le travail jubilatoire du maître colombien. La pièce est une satire grinçante (mais peut-être un peu vieillie ?) des valeurs humanistes brandies par ce village suisse emblématique de l’Europe, et par les garants de ses institutions, le maire, le prêtre, le policier, le maître d’école (je dis « peut-être un peu vieillie » parce qu’aujourd’hui on se sent plus le besoin de restaurer ces institutions que de les dézinguer).

Mais Porras, par l’inventivité de sa mise en scène, le travail sur le masques, la gestuelle, la musique, les lumières, l’élégance des changements de décor, l’emmène dans une autre direction : une farce rythmée, lumineuse, et cauchemardesque, celle d’un état très actuel du monde, où l’argent achète tout et où les médias ne sont plus les dupes mais les co-organisateurs de ce dévoiement généralisé des valeurs (si Porras passe du rôle de la Vieille Dame à celui du Journaliste, n’est-ce pas pour nous dire qu’il s’agit de la même instance à l’œuvre ?). Cette claudicante et hiératique Vieille Dame, dont le corps n’est plus qu’un assemblage de prothèses et dont ne reste intacte que la volonté vengeresse de « transformer le monde en bordel », ne devient-elle pas une allégorie du capitalisme, agonisant depuis des décennies mais qui va se révéler encore capable de précipiter sous nos yeux le monde à sa perte ?

En plus, c’est drôle. D’où les applaudissements assez surprenants, le soir où j’ai vu la pièce au Théâtre 71, de la partie la plus adolescente du public, lorsque le malheureux Ill se fait abattre sur scène ? Une réaction d’adhésion à l’ordre instauré par la Vieille Dame qui m’a déconcerté, c’est le moins qu’on puisse dire.

X. Une fille qui chante seule dans la cour de récréation.

XI. Leïla Alaoui s’était rendue à Ouagadougou pour réaliser un documentaire sur les violences faites aux femmes en Afrique, à la demande d’Amnesty International. C’est là qu’elle a été tuée, dans l’attentat du 15 janvier.

Elle était une photographe très prometteuse. Elle avait 33 ans. Née à Paris d’un riche homme d’affaire marocain et d’une photographe française, elle avait fait ses études à New York. Sans doute aurait-elle pu se contenter d’appartenir à une sorte de jet-set. Mais son oeuvre révélait un regard très engagé et beaucoup de sensibilité, notamment au thème des migrants et des frontières. Une volonté affirmée de ne pas oublier ses origines et de lutter contre le néo-colonialisme pour témoigner sur son temps. Une femme libre, intelligente, artiste, qui se situait aux points d’intersection entre les deux cultures et qui avait quelque chose d’incisif à dire sur les deux : même si elle n’était sans doute pas une cible délibérée, tout ceci lui faisait quand même beaucoup de raisons d’être tuée par les islamistes.

De l’un de ses derniers projets, « Les Marocains », encore exposé à Paris le jour de sa mort, elle écrivait : « Les photographes utilisent souvent le Maroc comme cadre pour photographier des Occidentaux, dès lors qu’ils souhaitent donner une impression de glamour, en reléguant la population locale dans une image de rusticité et de folklore et en perpétuant de ce fait le regard condescendant de l’orientaliste. Il s’agissait pour moi de contrebalancer ce regard en adoptant pour mes portraits des techniques de studio analogues à celles de photographes tels que Richard Avedon dans sa série “In the American West”, qui montrent des sujets farouchement autonomes et d’une grande élégance, tout en mettant à jour la fierté et la dignité innées de chaque individu. »

Leïla Alaoui était belle, et ceci contribue sans doute à notre émotion. Sur certaines photos, elle a même un air de star de cinéma glamour. Je préfère celle-ci, où l’on voit la photographe poser à côté de son œuvre.

Je la rapproche d’un portait de Marocaine pour m’interroger sur ces deux images de femmes, l’artiste et son sujet.

D’un côté une femme moderne, occidentalisée, et de l’autre une femme traditionnelle. N’y aurait-il pas un point commun : ne ressent-on pas chez les deux une même fierté, celle dont l’artiste nous parle dans la présentation de son exposition ?

De Bernard Maris à Leila Alaoui : ces terroristes ne détruisent pas seulement ce qu’il y a de plus digne dans notre culture, mais aussi dans la leur. Ce doit être ça, le but : un monde dans lequel ne resteraient plus que les brutes d’un camp et de l’autre, face à face. Donald Trump face à Abou Bakr Al-Baghdadi : le monde de l’intelligence et de l’ouverture dont on rêve.

Chercheurs de trésor

I. Ciel de départ au dessus de l’A86

 

II.Sandrine Kiberlain : «Instinctivement je vais chercher les ruptures, l’extravagance, la folie du personnage. Ce qui va le différencier. On est tous unique, chacun à notre manière et je veux faire du personnage quelqu’un d’unique. »

 

III. Fou à lier

 

 

IV.En 1958, Jimmy Mellaard est l’archéologue le plus célèbre du monde, le plus arrogant aussi. Il a participé aux fouilles de Jéricho et découvert à lui tout seul le site de Catalhöyük en Anatolie. On dit de lui qu’il a un instinct, une sorte de prescience qui fait qu’il devine si un monticule cache une ville enfouie et où il faut creuser exactement pour la trouver.

Ce jour-là, il voyage en train vers Izmir, lorsque une jeune femme inconnue entre dans son compartiment. Il lui jette un coup d’oeil, et la trouve belle, bien qu’assez vulgaire. Pourtant, elle arbore un bracelet en or que l’archéologue ne peut manquer de regarder avec un peu plus d’attention, parce qu’il lui rappelle ceux découverts sur le site de Troie ! La belle lui dit qu’elle s’appelle Anna et que des bijoux de ce genre, elle en a plein chez elle : sa famille les a découvertes une trentaine d’années auparavant dans deux tombes situées près du village de Dorak, dans le nord de l’Anatolie. Elle veut bien l’emmener chez elle et lui montrer les objets. Des bijoux, des armes, dont l’une couverte de hiéroglyphes, que ce fin connaisseur de l’Egypte déchiffre aisément et qui lui permettent de dater le trésor du 23ième siècle avant JC. La mystérieuse Anna le laisse volontiers dessiner les merveilles pendant trois jours mais elle refuse obstinément qu’il les photographie…

C’est le début de la rocambolesque affaire de Dorak. Soit une invention pure et simple de Mellaard, soit une arnaque : un plan monté par des escrocs pour faire authentifier par un archéologue reconnu des pièces volées et pouvoir les revendre à un riche collectionneur. Elle vaudra finalement au trop imaginatif homme de science d’être expulsé de Turquie et de voir sa carrière si brillamment commencée s’achever dans des controverses lamentables. S’il s’agit d’un piège, qui le connaissait assez pour savoir que c’était à lui qu’il fallait le tendre, parce que ce découvreur de trésor serait assez sûr de son génie pour faire passer son intuition avant sa raison et assez orgueilleux pour ne jamais reconnaître qu’il avait été floué ?

V. La Lectrice n’est pas sûre que La première femme nue, dans son exploration du féminin, ne reste pas prisonnière du regard masculin de l’auteur et je peux difficilement lui donner tort. Elle se demande dans quel texte lire l’abandon vrai du plaisir féminin, qui n’est jamais garanti, qui ne va jamais de soi, qui oblige la femme moderne à se livrer à quelques archaïques contorsions, aussi exaltantes qu’humiliantes (mais il ne serait quand même pas très subtil de les trouver vraiment humiliantes).

Anaïs Nin ?

Pauline Réage ?

Mais où le trouvera-t-elle vraiment, ce fameux texte, la subtile lectrice, sinon dans son livre intérieur ? Celui très surprenant que l’on écrit tout en cherchant à le déchiffrer ?

 

VI. Le vagabond des rêves

Karamakate est un chaman puissant, un remueur-de-mondes. Il vit seul dans la jungle d’Amazonie, séparé de son peuple depuis une attaque meurtrière des soldats colombiens. Un jour du temps en dehors du temps (ou bien était-ce en 1909 ?), il reçoit la visite d’un Indien habillé à l’européenne, qui lui amène sur sa pirogue un explorateur allemand malade. Karamakate accepte de mener l’étranger vers la plante magique, qui seule le soignera en lui redonnant le rêve. Ils descendent le fleuve comme le cours du temps, aux embranchements multiples. L’un d’entre eux mène le chaman quarante ans plus tard vers un deuxième explorateur, qui est peut-être un autre, et peut-être aussi le même, c’est à dire l’incessante incarnation de l’homme blanc détruisant le monde parce qu’il croit qu’il faut le posséder. Celui-là aussi cherche la plante. Le chaman comprend qu’il ne faut pas le soigner, mais l’enseigner. Une nuit, il lui dit : « Chez les Indiens, le jeune homme devient un guerrier lorsqu’il accepte de se laisser guider. Il part seul, sans rien, dans la forêt, en silence. Il devient un vagabond des rêves, jusqu’à ce qu’il ait trouvé qui il est vraiment. Alors seulement il peut revenir. »

C’est dans El abrazo de la serpiente, L’étreinte du serpent, le film du colombien Ciro Guerra. Un périple initiatique qui déroule ses anneaux à la limite de la fiction et du documentaire dans un noir et blanc envoûtant.

 

VII. Et moi aussi, j’ai hâte de pouvoir partir de nouveau à la recherche du trésor!

Les cyclistes heureux

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Ah oui, dans la rubrique des cartes de voeux impertinentes, celle-ci n’est pas mal. Mais j’en accepte l’augure, madame. Qu’aucune mouche, si bombinante et cruelle soit-elle, ne nous empêche de tailler notre route dans les sentiers de 2016.

D’ailleurs, il suffit d’avoir dans les sacoches de la randonnée

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de quoi nous débarrasser des insectes de la bêtise qui auront voulu ralentir notre course et retrouver notre souffle parfumé.

Oui, en selle, en selle !

Et,  pour nous donner du courage dans cette traversée risquée de 2016, rien ne me paraît plus urgent que de fredonner « Bicycle Race » :

Bicycle bicycle bicycle
I want to ride my bicycle bicycle bicycle
I want to ride my bicycle
I want to ride my bike
I want to ride my bicycle
I want to ride it where I like

You say black I say white
You say bark I say bite
You say shark I say hey man
Jaws was never my scene
And I don’t like Star Wars

You say Rolls I say Royce
You say God give me a choice
You say Lord I say Christ
I don’t believe in Peter Pan
Frankenstein or Superman
All I wanna do is

Bicycle bicycle bicycle
I want to ride my bicycle bicycle bicycle
I want to ride my bicycle
I want to ride my bike
I want to ride my bicycle
I want to ride my

Bicycle races are coming your way
So forget all your duties oh yeah!
Fat bottomed girls they’ll be riding today
So look out for those beauties oh yeah

On your marks get set go

Bicycle race bicycle race bicycle race
Bicycle bicycle bicycle
I want to ride my bicycle bicycle bicycle bicycle
I want a
Bicycle race

Le drapeau

Il y a quelques années, j’aurais sûrement pensé que ce drapeau marquait l’appartement d’un nationaliste du FN et j’aurais haussé les épaules. Aujourd’hui j’éprouve une certaine sympathie pour cet emblème coloré discrètement perdu sur la façade d’un immeuble sombre, qui me ramène à une année de violences et de remises en question. C’est l’un des paradoxes de 2015 que les deux attentats commis par des gens qui haïssent ce symbole ont contribué plus efficacement à nous le rendre que n’auraient pu le faire les tirades de ceux qui prétendent l’aimer.

Si j’étais pessimiste, je me demanderais combien de fois il nous faudra le ressortir en 2016.

Comme je suis constructif, je préfère me dire : maintenant que nous nous sentons de nouveau attachés à notre drapeau, à notre hymne, à notre devise, « Liberté, égalité, fraternité », qu’allons-nous en faire, pour qu’ils ne restent pas des symboles et des mots creux, un bout de chiffon dérisoire accroché à une façade d’immeuble, mais qu’ils veuillent dire vraiment quelque chose ?

« Ca ira (1) fin de Louis » ou le passé actuel

Dès le début, le spectacle de Pommerat m’a passionné et il me continue à me poursuivre, presque trois semaines après, dans ce contexte très politique de l’état d’urgence et de la COP 21, d’autant plus que je l’ai vu le soir des attentats.

J’ai été happé dès les premières minutes : Louis et son ministre des Finances, un jeune binoclard tabagique, qu’on pourrait croire tout droit sorti de l’ENA s’il n’était pas sincèrement hanté par le service public, tentent d’imposer aux représentants de la noblesse la nécessité de réformer le système de l’impôt, pour que tout le monde le paie sans exception. Nous nous retrouvons non pas deux cents en arrière mais en pleine actualité. En plein passé actuel. Le fait de formuler en termes contemporains les problèmes de l’époque nous permet non seulement d’aller vers le passé, de nous passionner pour l’enjeu de ces Etats Généraux, mais aussi de revenir vers le présent, de saisir en quoi ces personnages se trouvent confrontés à des enjeux encore contemporains. Nous sommes d’emblée plongés non pas dans la Révolution Française, mais dans le mécanisme bizarre qui va aboutir au processus révolutionnaire. Ce qui nous pousse à nous interroger aussi sur notre capacité à réformer le système sans un grand chambardement. L’actualisation n’est plus ici un truc d’écriture, elle devient vitale. Nous verrons des femmes députées. Une journaliste de la télévision espagnole commentera la cérémonie officielle d’ouverture des Etats Généraux, pour souligner en quoi elle a déjà une dimension européenne. Après l’insurrection populaire, les autorités organiseront le grand show du retour du roi vers son peuple sur un « Final Count Down » tonitruant et ironique. Des scènes très réussies, qui traduisent le phénomène historique en termes actuels de « politique spectacle », nous permettant de n’être dupes ni du passé, ni du présent.

Le public occupe une position très particulière. La salle fait partie du dispositif scénique, elle représente les travées de l’assemblée. Les députés se trouvent assis à côté de nous. Lorsqu’ils applaudissent, chacun de nous peut, s’il le veut, le faire aussi. Mais il peut tout aussi bien rester un spectateur attentif des débats, il n’est pas pris en otage, il n’est pas exigé de lui qu’il participe s’il préfère assister. Usage intelligent d’un truc scénique utilisé souvent sans subtilité. Par exemple, lors du choix décisif de constituer la chambre du Tiers-Etat en assemblée nationale, il est demandé à « ceux qui sont contre » de se lever : seule une des comédiennes, député de la noblesse, le fait. S’il avait été demandé à « ceux qui sont pour » de se lever, le spectateur aurait été obligé en quelque sorte d’avoir une réaction (et nous serions tombé dans une mise en scène à la Robert Hossein). Il n’y a pas là qu’une délicatesse du metteur en scène, cela me paraît engager profondément la position du spectateur, son rapport au spectacle… et à la politique.

Décisive aussi la suppression de tous les noms propres (sauf celui du roi), ou leur modification, l’ellipse délibérée des « grands mots » historiques (« nous sommes ici par la volonté du peuple etc… »). Déçus dans nos attentes, nos présupposés par rapport aux personnages célèbres et à leurs poses, délestés de nos points de repère, nous voici plongés dans le processus historique lui-même. Par exemple, alors que nous assistons en direct aux discussions de l’assemblée, qui concernent la rédaction de la constitution et la question de savoir s’il faut ou pas un préambule sur « les droits des hommes », alors que nous saisissons bien à quel point cette discussion est importante, à quel point elle engage l’avenir, voici que nous sommes dérangés par les échos d’une révolte populaire grandissante, confuse, mal maîtrisée, sur laquelle des messagers viennent à l’assemblée nous annoncer des nouvelles inquiétantes. C’est seulement vers la fin de ce chaos, lorsque nous entendons parler de l’attaque de « la prison centrale », que nous prenons conscience qu’en fait il s’agit de la prise de la Bastille, qui engage encore plus l’avenir. Autrement dit, il faut supprimer toute référence au 14 juillet 89 pour que nous ayons vraiment l’impression d’être replongé dans le 14 juillet, de ce que cet événement chaotique a dû représenter pour les gens de l’époque. C’était évidemment encore plus terrible d’assister à cela le soir du 13 novembre 2015, alors que nous commencions à nous douter que dehors, dans la réalité du Paris d’aujourd’hui, des attentats étaient en train d’avoir lieu. Seule la suppression de toute référence historique permet de saisir vraiment ce qu’est un processus historique en train de se faire. Le spectateur est placé ainsi dans la position inverse de celle, habituelle, qu’il occupe dans un drame ou dans un roman historique, où il sait déjà à l’avance ce qui va se passer et où il attend « les grandes scènes ». Pommerat écrit l’histoire au présent.

Certains thèmes sont passionnants, par leur écho actuel : par exemple, les arguments des cosnervateurs qui disent « pas besoin de controverses philosophiques sur les droits de l’homme », il faut s’occuper de régler des « problèmes concrets », ceux de l’alimentation et de la sécurité, qui provoqueront l’insurrection populaire. Qu’est-ce que la politique, est-ce s’occuper du présent ou bien de l’avenir ? Ceci ne nous renvoie-t-il pas à des arguments qui nous sont souvent donnés aujourd’hui : concentrons-nous sur la crise, le chômage, la croissance économique, plutôt que de nous occuper des grands problèmes du monde, l’afflux des réfugiés, le dérèglement climatique ?

J’ai aimé la capacité de cette troupe incandescente de comédiens à prendre au sérieux les arguments des uns et des autres, même ceux des réactionnaires, même ceux des députés de la noblesse ou du clergé. Leur présence est à la fois désincarnée puisqu’ils ne sont plus des personnages historiques repérables, et très active. D’où la passionnante absence de point de vue, de « lecture » prédéterminée et surplombante, d’interprétation de l’Histoire : Pommerat et sa troupe ne sont pas du côté des députés bourgeois qui écrivent la constitution mais il ne sont pas non plus du côté des comités de quartier, qui expriment le point de vue de plus en plus violent des ouvriers. Ce spectacle n’est ni réactionnaire, ni bourgeois, ni marxiste. D’où l’indignation d’un des spectateurs placés à côté de moi, que j’entendais maugréer : « on se croirait revenu cinquante ans en arrière » et qui se demandait avec indignation : « mais qu’est-ce qu’il veut démontrer ? ». Ce qui indignait mon voisin est au contraire ce qui m’a passionné. Je crois que Pommerat ne veut pas revenir cinquante ans en arrière mais 226 ans, il ne veut pas « démontrer », mais « montrer », saisir des gens en train d’essayer de penser dans un chaos. Ce qui l’intéresse, c’est comment on fait pour penser l’histoire en train de se faire quand on ne sait pas vraiment ce qui est en train de se faire. Il exhibe le processus vivant des idées. D’où son intérêt pour les évolutions, les revirements, les apories, par exemple celles du député « centriste », promoteur de la déclarations des droits des hommes qui vote ensuite pour que seuls les propriétaires puissent être élus, et qui propose des arguments sincères pour le justifier.

J’ai aimé l’humour. Dans les vacheries que se balancent les députés entre eux, mais aussi dans les scènes intimes du couple royal, avec une reine complètement « fêlée ».

Et puis le personnage de Louis : le velléitaire, que les autres poussent sans cesse en avant. C’est autour de lui que se concentrent certaines des scènes les plus « à la Pommerat » : son entrevue dans la pénombre effrayante de l’insurrection avec les trois femmes du peuple enamourées. Le moment final, où il tente enfin de prendre en main son destin : après avoir refusé sèchement l’aide du député centriste, il confie à son dernier fidèle stupéfait qu’il fait exprès de suivre les décisions les plus insensées de l’assemblée, afin que le peuple effrayée se retourne vers lui. Louis répète alors à trois ou quatre reprises « ça ira, ça ira, ça ira », expliquant le titre de la pièce dans un décalage presque comique avec mes attentes (je pensais que Pommerat allait jouer avec la fameuse chanson révolutionnaire mais c’est ce qu’il se garde bien de faire). Le public rit et, en même temps, sourd de ce moment théâtral une mélancolie, une angoisse poisseuse, une attraction du vide, dans laquelle on retrouve l’atmosphère des spectacles précédents de la compagnie Louis Brouillard. Tandis que le roi quitte la scène, ses gardes prennent place autour de son billard, en s’efforçant avec une maladresse sardonique de jouer les mondains.

L’année dernière, après avoir vu presque à la file toutes les mises en scène de Pommerat, je me demandais un peu comment il allait pouvoir se renouveler. Réponse magistrale. On attend déjà avec impatience « Ca ira (2) »…

Christian et Soufiane

En ces jours de trouble, où je m’efforce tant bien que mal de rester intelligent et tolérant, malgré ma rancœur devant l’usage lamentable que les hommes font de leur foi, je découvre grâce à mon ami Denis Marquet, deux textes de croyants : le testament de frère Christian, l’un des moines assassinés de Tibhirine, et la lecture musulmane qu’en propose Soufiane Zitouni. Deux textes profonds, beaux aussi par le dialogue qui s’établit entre leurs auteurs à travers la mort.

Christian écrit : « J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. » Et cette phrase me touche parce qu’elle me ramène à mon irrésistible tendance depuis vendredi à céder aux jugements à l’emporte pièce, à la rage, à la violence verbale.

Et Soufiane médite sur le verset 32 de la sourate « La table », qui dit ceci : « Voilà pourquoi Nous avons édicté cette loi aux fils d’Israël : « Quiconque tue un être humain non convaincu de meurtre ou de sédition sur la Terre est considéré comme le meurtrier de l’Humanité. Quiconque sauve la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’Humanité toute entière. » Et cette phrase me touche aussi, parce qu’elle est celle que j’ai besoin d’entendre depuis vendredi de la part d’un musulman, pour ne pas désespérer de sa tradition.

Ces deux textes me rappellent, à moi qui ne suis pas croyant et qui, dans ce moment, en viens à n’éprouver que du mépris pour la croyance, quelle qu’elle soit, que la spiritualité, la vraie, l’authentique, peut aussi être un moyen de ne pas céder à la bêtise, au ressentiment, à la haine, alors que tout nous invite à le faire. Christian et Soufiane explorent une étrange contrée culturelle que je ne fréquente pas mais qui me paraît un peu moins désolée de les voir y cheminer ensemble. Voilà pour moi les deux vrais « martyrs », au sens étymologique de « témoins », et non pas les malheureux analphabètes de vendredi soir qui ne savaient lire aucun livre, et surtout pas le Leur.

Alors merci Denis, pour le partage, merci Christian, merci Soufiane.

Des kamikazes du Stade de France et de Lubitsch

« Le mystère des kamikazes du Stade de France« . Sous ce titre de thriller, France TV info se demande pourquoi les trois terroristes qui ont opéré au Stade de France n’ont pas provoqué de carnage, en se faisant exploser un peu plus tôt, dans la file d’attente avant le match, ou un peu plus tard, à la sortie des spectateurs ? Sans doute n’ont-ils pas réussi à pénétrer dans le stade, mais le mystère de leur « logique incompréhensible » est qu’ils se sont faits exploser pendant le match, dans des rues alors quasi désertées. Le premier a tué un malheureux passant mais les deux autres n’ont réussi à supprimer qu’eux-mêmes, presque comme s’il s’agissait d’un suicide à la ceinture explosive.

Pour lever ce mystère, France TV info interroge un «ancien spécialiste du renseignement », qui propose la réponse suivante : « Pour l’instant, l’hypothèse la plus probable, c’est qu’ils avaient pour consigne de taper à 21h20 pour se coordonner avec le Bataclan. Ils n’étaient peut-être pas bien malins, ils n’avaient pas réussi à se positionner là où ils auraient dû, ils se sont fait péter à l’heure où on leur a dit… »

Et si le véritable secret de ce lamentable thriller se trouvait dans une vieille comédie de 1942 ?

 

 Le comédien grimé en führer ordonne aux deux nazis : « Jump ! » et ceux-ci aussitôt s’exécutent, à tous les sens du terme (non sans l’avoir salué : « Heil Hitler »). Le génie de Lubitsch dans To be or not to be est d’exprimer en un gag les limites fondamentales du fanatisme, nazi hier, islamiste aujourd’hui, lorsqu’il s’agit pour un être humain de sauter dans le vide sans fond de la bêtise en se réduisant lui-même à n’être plus  qu’un type « pas bien malin » qui « se fait péter à l’heure où on lui a dit »…