TROIS RAISONS DE NE PAS DESESPERER DE NOUS ?

Samedi 24 octobre 26

Hier, réunis au Jardin, mes amis ont prononcé pour la première fois, sans vraiment rire ou en riant jaune, les mots de « guerre civile ».

Hier, un homme ordinaire à la peau blanche prénommé Kevin est allé tirer à l’arme automatique dans les rues de Trappes, où il a tué un jeune homme homme ordinaire à la peau noire prénommé Pengo, blessé trois autres personnes dont une fille de douze ans qu’il a criblé de huit balles. Le déjà ex-président Macron et la future présidente Le Pen se sont hâtés de condamner la tuerie abjecte avant les autres leaders politiques. Cet acte de terrorisme raciste dont les motivations ne sont pas encore claires mais qui s’inscrit vraisemblablement dans une idéologie identitaire intervient dans un contexte explosif.


A Orléans, l’extrême-gauche s’apprête à perturber le congrès de l’extrême-droite par des méthodes fascistes au nom de la lutte contre le fascisme, tandis qu’à Paris les casseurs et les pilleurs s’apprêtent à recommencer à infiltrer les manifestations pour piller des magasins que leurs propriétaires s’apprêtent à défendre la carabine à la main. Tout le monde paraît résolu, d’un côté comme de l’autre, comme de l’autre, comme de l’autre, à nous faire descendre encore de quelques marches dans le chaos. Le gouvernement prétend interdire de manifestations « ceux qui ne sont pas légitimes », change le parcours à la dernière minute pour repousser les manifestants et les casseurs vers les boulevards des maréchaux, la police pour ne pas être débordée comme la semaine précédente a mobilisé des canons à eau, des tanks et soixante-dix mille policiers exténués et sur les dents.

Hier mes amis se sont inquiétés de devoir rester à Paris au moment du deuxième tour des élections présidentielles qui vont selon toute probabilité voir s’affronter une extrême-droite prête à faire tomber le masque de la dédiabolisation et une extrême-gauche prête à en découdre dans le grand affrontement contre les fascistes qu’elle appelle de tous ses vœux depuis cinq ans. Pendant ce temps, le taux d’intérêt des emprunts du pays est passé à 5 %.

Nous ressentons tous une mauvaise vibration collective, plus encore qu’en 2015 où nous pouvions nous sentir attaqués de l’extérieur, car, là, c’est nous qui nous attaquons nous-mêmes. Même le Bûcheron est furieux : il a un gros rhume, qui l’empêche de faire son footing, car l’automne depuis quelques jours a cru opportun d’ajouter aux autres sa chape de bruine. C’est le pays tout entier qui bruine et se délite.

Hier soir, au moment de nous séparer, aucun de nous ne trouvait de raison d’espérer dans la journée du lendemain, ni même de ne pas désespérer dans notre futur proche.

Et ce matin, Ulysse se réveille en ayant dans la tête « Alors c’est quoi » de ses chers Rita Mitsouko.

« Alors, c’est quoi que j’appelle ?
C’est la joie, oui, c’est elle
Nos émois étincellent
Et s’entremêlent encore nos voix ! « .

La solution peut être individuelle : quand ton époque s’abîme dans une tristesse crasse, appelle encore la joie, pour toi et la personne qui s’entremêle à toi !


Pendant ce temps, le professeur Normal écoute sur France Inter l’interview d’Arthur Dénouveaux, l’ancien président de Life for Paris et auteur de L’Impasse, qui ne parle pas de guerre civile mais « d’unité impossible » (« l’unité ne se décrète pas, elle doit se construire, en étant convaincu que chacun est indispensable pour la faire »), qui analyse plus largement notre époque où il n’y a plus de héros, seulement des victimes, mais qui refuse d’être encore une victime du Bataclan maintenant que le procès du Bataclan a eu lieu, qui réclame le droit de parler encore de Jules Ferry et de l’école laïque, gratuite et obligatoire même s’il y a aussi Ferry le colonialiste. Normal Normal s’enchante de cette intelligence calme et de ce sens de la mesure, de cette langue claire, il s’enchante surtout que Dénouveaux ne parle pas seulement pour lui mais encore pour nous. Quand ton époque s’abîme dans la violence crasse, continue à nuancer, à articuler le pour et le contre des principes contradictoires.

Lambda lui a trouvé une autre réponse qu’une chanson ou une interview dans un recoin de sa mémoire. Trois mots qu’il s’est empressé d’envoyer par sms à ses amis :

« La réponse : Liberté, égalité et, comment déjà, c’est quoi le troisième terme qui équilibre les deux autres comme la flèche de la balance, ah oui, fraternité. ».

Voilà, pense-t-il, peut-être pas besoin d’aller plus loin que cette devise qui n’appartient pas seulement au passé, mais peut-être au présent, voire, si nous le souhaitons encore, au futur. Revenir à ça ou commencer de nouveau par ça. Juger tous les évènements politiques, à Orléans, à Paris, cet après-midi, les mois suivants, tous les leaders et toutes les silhouettes cagoulées ou casquées des réseaux sociaux, tous les mots d’ordre et tous les programmes d’aujourd’hui, à l’aune de ces trois vieux mots d’hier et de demain.

Allez, se dit chacun des amis dans son coin, peut-être que dimanche soir quand nous nous retrouverons au Jardin, cette journée du samedi 24 octobre 2026 ne se sera pas trop mal passée ? Peut-être, qui sait, aurons- nous échappé encore une fois dans notre longue histoire à la guerre civile ?