Samedi 10 octobre 26
Qu’est-ce que ça veut dire, se demande Ulysse, que, dans ce tournant des années 2020, autant de réalisateurs (Xavier Giannoli avec Les Rayons et les Ombres, Antonin Gaudry et ses deux films sur De Gaulle) se tournent de nouveau vers cette période des années 1940 ?
Nous devient-elle de plus en plus proche dans les thèmes alors qu’elle se fait de plus en plus éloignée dans le temps ? Peut-être aussi en sommes-nous enfin à la bonne distance, dans cette génération des arrières-petits-fils, qui ne considèrent plus cette période comme taboue (la génération qui l’a vécue), qui ne veulent plus l’aborder pour régler des comptes avec leurs pères (la génération des fils), qui n’en profitent plus pour porter des jugements moraux confortables (la génération des petits-fils, celle d’Ulysse) mais l’observent, à la fois de près et de loin, aussi bien pour restituer la complexité des engagements que pour établir des échos subversifs avec le présent (ou notre futur quasi immédiat) ?
Ulysse avait manqué les premiers essais d’Emmanuel Marre, des courts métrages pourtant très remarqués et un premier long écrit et réalisé avec sa compagne. Ce premier film en solo est un vrai coup de maître, dans son propos aussi bien que dans son traitement. On y suit le parcours de Henri Marre, le propre arrière-grand-père du réalisateur, qui choisit dès 1940 de participer à la Collaboration à la fois par ambition personnelle et pour faire passer ses idées « modernes » sur l’organisation du travail.
La distance avec le personnage (interprété de façon très convaincante par Swann Arlaud) est toujours juste. Si le film montre qu’Henri n’est pas un raciste ni un antisémite, il expose aussi comment il en vient à collaborer sans trop renâcler à l’arrestation des étrangers et à la déportation des Juifs (s’interrogeant en bon technocrate sur le mot à utiliser dans son rapport administratif, « ramassage » ou « rassemblement », ce qui lui évite de s’interroger sur la chose). Donc il n’est à aucun moment exonéré de ses responsabilités.
Mais, outre le propos, Ulysse a été captivé par la façon de filmer, qui donne une tonalité étrange à l’histoire classique racontée : des lieux et des personnages sur-éclairés, filmés de très près à l’épaule, dans un dispositif qui évoque le documentaire mais qui plonge aussi le spectateur dans une ambiance onirique, en tout cas qui permet d’éviter le côté académique des reconstitutions d’époque (à quoi n’échappe pas toujours Les Rayons et les Ombres). Dès la scène d’ouverture (un cocktail dans une administration pétainiste), on plonge dans le point de vue du personnage et, en même temps, on le suit comme un lièvre de Patagonie ébloui par la lumière trop crue des phares de l’Histoire.
Autre trait marquant : les anachronismes. D’habitude, Ulysse n’aime pas trop ce qu’il considère comme une facilité mais là, ils lui ont paru très pertinents.
Modernisation du langage d’abord, notamment celui des fonctionnaires du ministère du travail (« management », « activer ses contacts »), qui permet dans un même mouvement d’actualiser la langue du pétainisme et ses enjeux mais aussi d’historiciser la novlange managériale actuelle (à quelles aberrations nos technocrates seront-ils prêts à participer?).
Et puis modernisation de la musique (le réalisateur déclarant avoir choisi des tubes des années 80, qui se voulaient très modernes mais qui sont d’autant plus vite devenus hyper-ringards). « Life is life » devient la bande son, à la fois décalée et très juste, d’une séquence documentaire sur l’enthousiasme de la foule pétainiste (nous amenant à nous demander si nos propres foules sont plus lucides que celle-là). « Popcorn » sert de musique de danse lors d’un étonnant dîner dans les salons de la préfecture de Limoges, où les épouses des notables, les anciennes étudiantes idéalistes, tiennent pour une fois le crachoir, en se remémorant l’énergie de leur jeunesse. Scène loufoque, dont Ulysse ne saisit pas d’emblée le sens, mais lui paraît d’une drôlerie jubilatoire (et dont il se dit après coup qu’elle établit un décalage d’autant plus cruel avec les actions du préfet et de Henri, les deux hommes « sérieux » venant pour la première fois de participer à la déportation).
Intéressant aussi qu’Emmanuel Marre n’ait pas voulu réaliser seulement une monographie sur l’itinéraire politique d’un pétainiste mais qu’il déroule en parallèle un deuxième fil, l’échec d’un couple, notamment grâce à la voix off qui donne à entendre une succession de lettres d’amour (inspirées par la correspondance entre ses deux arrières-grands-parents pendant les années de guerre, que le réalisateur déclare avoir découverte par hasard dans un carton et qui lui a servi de point de départ). Celles de la femme (interprétée avec fougue par Sandrine Blancke) sont d’ailleurs d’un ton beaucoup plus vivant et plus moderne que celles du mari, qui nous paraissent à la fois prétentieuses, paternalistes et ringardes.
Le dispositif permet un décalage permanent entre la voix off, le commentaire des personnages, et ce qui est montré à l’image, leurs actions. On en reste d’abord au niveau, déjà réjouissant, de la satire : ainsi Henri évoque dans une lettre son enthousiasme et la grandeur de sa tâche, alors qu’on le voit avec ses subordonnées déployer beaucoup d’efforts pour installer une table trop grande dans son bureau de directeur. Mais le contrepoint se fait, au fur et à mesure du double échec, plus subtil et profond : on entend les mots d’amour passionnés de la femme tandis qu’on voit le mari est en train de visiter un camp de travail pour étrangers, ou bien ce qui s’avère une lettre de rupture alors qu’on nous montre à l’écran ce qui ressemblerait enfin à une scène d’amour.
La fin est abrupte et énigmatique, comme il convient à l’itinéraire d’un tel personnage : alors qu’on le voit, en pleine tentative de fuite vers l’Espagne, prendre le temps de distraire un petit garçon abandonné par sa mère, le carton final qui suit nous prévient qu’il est mort une dizaine d’années plus tard dans le sud est de la France sans avoir plus jamais donné de nouvelles à sa femme ni à ses propres enfants. Va comprendre. Oui, va comprendre cet homme-là, cette femme-là, cette époque-là, spectateur, fais cet effort (et cela te permettra peut-être aussi, qui sait, de t’interroger avec plus de distance et plus de profondeur sur ton propre couple et ta propre époque).