EVA GONZALES : LE PARCOURS D’UNE ARTISTE LIBRE ?


Lundi 2 novembre 26


Le Petit Palais propose une exposition sur Eva Gonzalès, intitulé « Parcours d’une artiste libre », tandis qu’Orsay en propose une sur Mary Cassatt, autre femme peintre de la même génération « impressionniste ». « Tu n’as pas l’impression, demande à Ulysse son amie de coeur, que, désormais, la majeure partie des grandes expositions est consacrée à redécouvrir des artistes féminines, que l’on présente parfois comme « révolutionnaires » ou « libres », alors qu’elles connurent un parcours assez conventionnel (s’écartant peu de leur milieu social d’origine) et n’eurent, finalement, d’autre originalité que d’être des femmes ?

-Heureusement, lui répond-il, que c’est toi, une femme, qui le dis et pas moi. D’ailleurs, ton reproche ne s’applique pas tout à fait à Eva Gonzalès, ou alors seulement à ses débuts. ».

L’amie de coeur est d’accord. Pourtant, Ulysse et elle n’aiment pas tout dans ses grandes oeuvres, qui leur ont paru parfois un peu guindées, même dans leur volonté d’imiter Manet et ses contrastes, notamment « Une loge aux Italiens » présenté ici comme son chef-d’oeuvre.

L’amie a été plus touchée par certaines toiles intimes comme le « Réveil » qui fait l’affiche de l’expo, d’une sensualité bleutée. Et Ulysse par les pastels, plus libres, moins corsetés, notamment les deux délicieux portraits des demoiselles Turquet.

Néanmoins ils sont tous les deux d’accord pour dire que l’itinéraire personnel et artistique d’Eva Gonzalès est intéressant : s’il s’agit incontestablement d’un « parcours vers la liberté », il n’a pas pu aller jusqu’à son terme, à cause de la fin tragique et prématurée de la jeune femme, ce qui le rend d’autant plus émouvant.

La demoiselle débuta, en effet, de manière assez conventionnelle : issue de la grande bourgeoisie du Second Empire (son père était un littérateur à la mode d’origine monégasque et sa mère une musicienne qui tenait un salon très couru), elle commença pour ses seize ans à prendre des cours chez le bon maître Chaplin, comme toutes les rejetonnes de bonne famille qui voulaient apprendre le dessin en même temps que la broderie. Cet homme de goût n’était peut-être pas un grand artiste mais il s’était débrouillé pour installer son atelier dans une annexe du paradis, en tout cas aux yeux d’Ulysse : il n’y acceptait en effet que des jeunes filles en fleur, à qui il apprenait la peinture tout en les peignant, dans des compositions si rococo que ses contemporains les avaient baptisées des « chaplinades » (une sorte de David Hamilton du dix-neuvième siècle) ? Deux ou trois de ses élèves sortaient quand même du lot, dont notre Eva ou Mary Cassat, et il sut les reconnaître.

Pourtant la jeune Eva ne passa qu’un peu plus d’un an dans ces parages rassurants, le temps de tirer tout ce dont elle avait besoin du bonhomme : le dessin, la composition, le pastel. Dès ses vingt ans, elle commença à s’écarter du chemin bourgeois tracé : elle se choisit un maître plus sulfureux, Manet, qui s’était donné pour objectif de débarrasser la peinture des hypocrisies de l’académisme pour peindre la réalité telle qu’il la voyait, dans des contrastes brutaux de blanc et de sombre. Ce grand bourgeois n’avait aucun besoin ni aucune envie de perdre son temps avec des élèves et accepta de «conseiller» Eva (notamment en retouchant ses toiles sans lui demander la permission, ce qu’elle supportait avec plus de docilité que l’autre élue, Berthe Morisot) seulement parce qu’elle était du même milieu que lui, qu’elle l’admirait énormément (ce n’est pas désagréable, même quand on s’appelle Manet, d’être admiré par une jeune femme), qu’elle était douée, et, peut-être aussi, qu’elle avait une ambition équivalente à la sienne de s’imposer au Salon annuel tout en se débarrassant de la mièvrerie dans laquelle on confinait les femmes pour peindre la réalité de la vie féminine.

Elle fut aussi son modèle, d’une patience infinie qui suscitait les sarcasmes de cette tête de mule de mademoiselle Morisot. Comme Manet, Eva refusa toujours de participer aux expositions impressionnistes et persista à vouloir s’imposer au Salon officiel. Bien que plus jeune d’une quinzaine d’années, elle mourut à peine deux semaines à peine après lui. Il avait eu le temps de la représenter dans un monumental portrait en pied, où elle est en train de peindre, vêtue d’une somptueuse robe blanche de jeune bourgeoise qui n’était sûrement pas très pratique quand on tenait une palette en main, et en retouchant son visage tellement de fois qu’il a bien du mal, se dit Ulysse, à exprimer ce fameux charisme d’Eva dont parlaient tous ses contemporains.

La deuxième relation fondamentale dans sa vie, ce fut avec sa sœur cadette, Jeanne, qui allait devenir son modèle de prédilection, quasi unique, et qu’elle peignit dans le sommeil, au réveil, à la toilette, au bal, dans une loge d’Opéra, sur un âne, lui faisant jouer tous les rôles d’une jeune femme de la bonne société de l’époque mais aussi d’autres moins convenus (l’épouse blasée, la servante, la nounou) et toutes les émotions, des plus légères aux plus mélancoliques, comme dans ce beau portrait d’une jeune femme en noir.

Cette relation de sororité fusionnelle lui permit sans doute de se peindre elle-même par procuration dans sa vie réelle.

Par exemple, dans le tableau intitulé « Dans l’alcôve », au lieu de la scène sensuelle que le titre dix-huitième semble suggérer, on voit une jeune femme normale qui se lève, en chemise de nuit, et dont le premier geste, plein de naturel, est de poser ses pieds nus sur son tapis, comme si le tableau voulait dire « ok, ça ne vous fait peut-être pas rêver, messieurs, mais, croyez-moi, un orteil posé à plat, ça suffit à bien commencer une journée ! »).

Son troisième duo, elle le forma avec Henri Guérard, le graveur préféré de Manet, une sorte d’hidalgo don-quichottesque à la mine lugubre mais à l’âme excentrique (comme on le voit pas sur ce portrait qu’en fit Jacques-Emile Blanche) graveur très doué, peintre japonisant, amateur de chiens, collectionneur de godillots et de lanternes trouvées dans la rue, un zigoto aussi profondément fantaisiste qu’apparemment conventionnel, qui l’épousera après trois ans de fiançailles, la laissera créer, créera même avec elle, gravant certaines de ses compositions, prenant pour sujet de ses propres toiles des détails de celles de sa femme, entretenant avec elle un compagnonnage pictural et amoureux très moderne, d’égale à égal. Il formèrent pendant quatre brèves années seulement un couple désassorti mais très bien assorti. Ulysse se sent de la sympathie pour cet Henri Guérard.

De ces deux duos, elle se hâta de former un trio : elle rapprocha sur ses toiles son mari et sa sœur (« Une loge aux italiens », « Sur un âne »), leur faisant jouer le couple distant, désaccordé, qui était la norme à son époque, la hantise des jeunes femmes de son milieu (mais le contraire du sien ?).

En mai 1883, elle donna le jour à un garçon, Jean. Quinze jours après la naissance, et six jours après la mort de Manet, elle fut victime d’une embolie (due non au chagrin de perdre son maître mais à sa grossesse ?). Eva mourut à trente-quatre ans seulement, alors que son style continuait à évoluer et à aller vers plus de liberté et qu’elle s’apprêtait sans doute à devenir une grande artiste. Elle qui avait choisi pour sujet la vie des femmes de son milieu n’eut ainsi pas le temps de se confronter à la relation mère-enfant et à la vie de famille, comme le fit avec tant d’intensité sa contemporaine Berthe Morisot.

Son mari, Henri, et sa sœur, Jeanne, élevèrent le petit garçon ensemble et finirent par se remarier cinq ans plus tard, devenant ainsi le couple officiel qu’Eva avait formé à plusieurs reprises sur sa toile.

Une photo curieuse clôt l’exposition, où l’on voit Henri et Jeanne dans leur intérieur : un salon dont les murs sont recouverts de toiles d’Eva, et du fameux portrait d’elle en train de peindre qu’avait exécuté Manet. Comme si la disparue (ou les deux disparus si l’on compte Manet) continuait à les dominer, à peser sur ce couple de survivants. D’ailleurs Henri mourut assez tôt, âgé d’à peine plus de cinquante ans. Jeanne, puis Jean, le petit garçon devenu grand, continuèrent à défendre jusque dans les années trente l’oeuvre d’Eva, sans parvenir à l’empêcher de sombrer dans un relatif oubli.

Si l’on écrivait un roman sur le destin inachevé d’Eva, rêve Ulysse à voix haute, est-ce qu’il ne faudrait pas le faire à partir du point de vue de Jeanne, ce personnage secondaire toujours mis en avant sur les toiles et toujours mis en retrait dans la vie : peintre comme son aînée mais moins douée, personnalité moins charismatique, bien que jolie fille, elle ne se maria pas pendant très longtemps, préférant poser pour sa sœur, partager sa vie (même après que son aînée se soit mariée) ? Après la mort de cette charismatique et encombrante aînée, elle continua à se dévouer pour elle, élevant son neveu comme son propre fils (ce qui lui évitait d’avoir à faire elle-même des enfants?), épousant le mari de sa sœur, peignant dans le jardin de sa sœur, leur survivant à tous d’au moins trente ans, jusqu’en 1924.

Pour en revenir à l’expo, elle est centrée sur Eva mais elle la replace parfaitement dans son contexte historique, présentant des œuvres des hommes qui ont compté pour elle, Chaplin, Manet, Guérard.

Surtout, dans la dernière salle, on rassemble des œuvres d’autres artistes féminines de cette étonnante génération 1840 qui commença à créer avec l’émergence de l’impressionnisme : Eva Gonzales, Berthe Morisot, Mary Cassatt, Marie Bracquemont. Les quatre femmes mousquetaires de l’impressionnisme qui ne se réclamaient pas toutes de l’impressionnisme et qui n’étaient pas toutes amies, oh non, loin de là, mais dont le destin artistique présente néanmoins des parallélismes passionnants : les quatre prirent pour sujet la vie des femmes réelles (et non le fantasme de la femme comme l’immense majorité de leurs contemporains hommes), les quatre choisirent de le faire en élisant pour modèle leur sœur, leur double, leur « altera ego » chérie.

Mais les quatre eurent des relations bien différentes avec les hommes. Si Eva G (comme Berthe M) trouva sur le tard un compagnon artiste qui la respectait et l’encourageait, Mary C n’en épousa aucun pour ne pas perdre son indépendance (ou peut-être pour d’autres raisons). Quant à Marie B, qui était encore à l’époque Marie Q (comme Quivoron), la pauvre, elle tomba très amoureuse un après-midi au Louvre d’un beau Félix ténébreux qu’elle épousa et dont elle prit le nom, un peintre comme elle qui l’empêcha peu à peu de peindre ses propres œuvres tant il était jaloux du talent de sa femme. Elle fut peut-être la seule des quatre qui éprouva un coup de foudre et vécut l’amour comme on le conçoit aujourd’hui, si bien qu’elle fut la plus malheureuse, la plus maltraitée, la plus empêchée. Pauvre Marie Quivoron-Bracquemont, à quand une rétrospective sur toi (« Parcours d’une artiste pas libre »), pour rendre justice à ton talent, et à ta façon de faire vibrer les couleurs ?