Archives du mot-clé écologie

LA CONFUSION DES LUTTES

Samedi 21 septembre 19

Le Citoyen Lambda n’a pas pu participer à la marche pour le climat : il avait, nous dit-il, « un rendez-vous urgent avec lui-même » (au terme d’une rapide enquête, nous découvrons que c’est ainsi qu’il appelle faire une sieste).

Il avait demandé de le représenter à sa fille, Graine-de-moutarde, et à ses trois amies, en leur recommandant d’être prudentes, car il avait lu que 7500 policiers seraient lâchés dans les rues.

Des participants à la marche pour le climat à Paris, le 21 septembre 2019
Photo Zakaria ABDELKAFI. AFP
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OPERATION ZERO DECHET

Samedi 07 septembre 19

Ce matin, le citoyen Lambda va au marché avec sa femme et sa fille : dans leur cabas, ils ont fourré des sacs en tissu réutilisables, ils rapportent les sacs en papier et en plastique de la semaine dernière. La plupart des marchands acceptent volontiers de les prendre et leur disent même qu’ils sont prêts à tarer des boîtes en plastique (preuve que d’autres clients depuis quelques mois font de même).

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LE TEMPS DES CERISES

Vendredi 28 juin 19

Il a installé un bar de crudités au milieu de la cantine et les élèves, depuis deux ans, ont pris l’habitude de venir s’en servir la quantité qu’ils désirent : plus de légumes consommés, moins de déchets.

Il se fournit auprès de producteurs locaux.

Sur l’un des murs, il a affiché une carte des fermes bio de l’Ile-de-France.

Même aux quelques profs qui font passer le bac, il sert des fruits de saison : hier des fraises, aujourd’hui des cerises. Des fruits aussi bons qu’au marché.

Ce quadra alerte, en veste de travail blanche, au sourire franc et à l’œil matois, c’est le cuisinier de la cantine scolaire du lycée Monod de Clamart.

Il a un petit sourire, lorsque le professeur Normal lui déclare, sous forme de boutade, qu’il n’est pas seulement un cuisinier, mais aussi un enseignant et un politique. Il lui glisse : « Et, contrairement à ce qu’on dit, ce n’est pas plus cher.

-Ah bon ?

-Non. « 

Norman ne sait pas comment ce type se débrouille mais, effectivement, son jury n’a pas payé plus cher que les collègues qui interrogent dans son propre lycée, à quelques kilomètres de là (et qui, eux, ont eu droit pendant deux jours à des raviolis ! )

Après l’avoir remercié, Normal va manger. Il croque les cerises mais il en note à peine le goût. Il est trop occupé à lire sur son smartphone l’article de Diacritik consacré à l’essai de Nathaniel Rich : Losing Earth. Perdre la terre : une histoire récente.

L’auteur américain y montre que l’humanité a perdu beaucoup de temps, peut-être même laissé passer sa chance. Son enquête sur la décennie 79-89 prouve qu’il était à ce moment-là encore possible de changer. Les scientifiques avaient lancé déjà tous les cris d’alarme et indiqué toutes les solutions mais les lobbies industriels ont réussi à persuader des establishments politiques faibles et des opinions publiques indifférentes qu’il valait mieux continuer à les laisser faire leurs profits comme si de rien n’était.

Norman Normal manque de s’étrangler avec un noyau.

Il se dit : « Bon, s’il est déjà trop tard, désactive ce smartphone et intéresse-toi un peu à ce que tu as sous la dent. Profites-en ! Car il est bien court, le temps des cerises, même pour qui a la chance de déjeuner à la cantine du lycée Monod.

Le moindre des respects pour la Terre, que nous sommes en train de perdre, c’est de sentir son goût.

L’ILLUSION DE L’ECOLOGIE CENTRISTE?

Vendredi 14 juin 19

Cette impertinente de Léa Robinson me signale la chronique de Piketty parue la semaine dernière dans « Le Monde » : « Vu son titre, elle t’intéressera. Et surtout, n’oublie pas de la faire lire à ton copain Lambda ! »

J’ai vu Lambda hier devant un spritz (lui en reste à la vieille bière, parce qu’il n’aime pas les bobos, ni leurs apéritifs).

Il avait lu la chronique le jour de sa parution parce qu’à la différence de moi, il s’intéresse sérieusement à la politique : « Je ne te cache pas que c’est un article qui me fait réfléchir. D’ailleurs, Piketty n’est pas le seul. Plusieurs autres personnalités que j’estime sont en train d’exprimer la même position.

Par exemple, j’ai écouté François Ruffin sur France Inter il y a quelques jours : il a parlé de la nécessité pour l’écologie de marcher sur ses deux jambes, la jambe verte de la lutte contre le dérèglement climatique mais aussi la jambe rouge de la lutte pour plus de justice sociale. Ruffin a dit aussi : il faut consommer moins et redistribuer mieux. Chacune de ses formules m’est allée droit au cœur, à tel point que j’ai failli arrêter ma voiture le long de l’A86 pour pouvoir pleurer à mon aise. »

Je connais bien Lambda : quand il se laisse aller au sarcasme, c’est qu’il est sincèrement troublé.

Il a continué : « Je suis aussi entièrement d’accord avec l’analyse féroce que fait Piketty du macronisme, comme émanation de « la droite libérale et pro-business ». Idéologiquement, ces gens-là ne sont rien. Du vent. Les écolos ne doivent donc évidemment pas se laisser attirer par les promesses d’un acte II du quinquennat plus vert et plus social : ce n’est que du pipeau, et Edouard Philippe n’est d’ailleurs pas un flûtiste assez habile dans les ornementations vertes pour arriver à charmer son auditoire. Sincèrement, je ne crois pas que les écolos soient tentés de s’allier avec les libéraux.

 « Donc idéologiquement je partage tout à fait l’analyse de Piketty : il faut être à la fois écologiste et redistributeur.

Le problème, c’est que s’allier avec la gauche, ce n’est pas que s’allier avec les principes de la gauche. C’est aussi s’allier avec les partis de la gauche. Et c’est là que les emmerdements commencent.

Tu ne trouves pas que Piketty, dans sa chronique, est presque aussi sévère avec les petites chapelles de la gauche française qu’avec la grande cathédrale vide du macronisme ? Des chapelles de plus en plus minuscules et de plus en plus rageusement accrochées à leur grand prêtre et à leur dogme respectifs ? Ras le bol de tout ça ! Les Insoumis n’ont-ils pas été décevants depuis deux ans ? Quant aux sociaux-démocrates, qu’on appelait autrefois les socialistes, qu’ont-ils fait d’autre, quand ils étaient au pouvoir, et ils l’ont été pendant longtemps, que du libéralisme ?

Moi qui me dis de gauche, je peux comprendre que les écolos ne soient pas très motivés à l’idée de passer les années suivantes empêtrés dans ce que Piketty appelle « le combat de coqs ». A lire la deuxième partie de sa chronique, tu n’as pas l’impression qu’il aurait pu la titrer : « la nécessité de l’écologie centriste » ?  

Bref, on pourrait discuter encore longtemps. Le problème, c’est qu’il y a urgence. Pour moi, l’écologie est fondamentalement de gauche, elle ne doit surtout pas l’oublier, mais elle doit aussi maintenant se donner les moyens d’arriver au pouvoir, pour commencer à transformer la société (ce qui ne pourra se faire en démocratie que par étapes). Alors les partis de gauche doivent accepter de se ranger modestement (tu imagines, Mélenchon modeste ?) derrière la bannière écologiste et les écolos doivent chercher aussi à gagner la bataille du centre.

Union sacrée et changement de modèle.

A ta santé !

Tiens, tu pourras recommander à ton amie Léa de lire « Tout doit changer », les réflexions de David Cormand à la suite de l’élection européenne, qui sont presque aussi intéressantes que celles de Thomas Piketty… »

LE SEUL VERITABLE ENJEU

Dimanche 26 mai 19

En France, aux élections européennes, les libéraux et les extrémistes de droite se disputent la préséance. Pour les uns, le seul véritable enjeu reste la croissance économique (comme dans les décennies précédentes), pour les autres, c’est la souveraineté nationale (même s’ils l’ont trahie dans le siècle précédent).

« Heureusement, dis-je au citoyen Lambda, les écologistes font une percée! C’est ce que tu voulais et c’est plus qu’encourageant! »

-Oui, me répond-il, mais ils ne sont toujours que la troisième force en France, la quatrième en Europe, et il est déjà bien tard.

-Tu râles tout le temps!

-Je ne râle pas : j’écoute, je regarde, je m’informe.

J’entends dire que, pendant ce temps, les ultra-riches du bloc capitaliste se font construire dans les coins les plus sauvages de la Nouvelle-Zélande des « doomsday bunkers » de luxe, pour échapper non seulement aux bouleversements climatiques mais aussi aux masses des anonymes qui, après les avoir laissés dérégler le climat, auront, c’est bien normal, à subir les conséquences de leur aveuglement.

C’est ce qu’Al i Baddou, rappportant le documentaire de Vice, qui lui-même prolonge un article du New Yorker, appelle une « assurance apocalypse ».

Ce qu’on pourrait appeler aussi la théorie du « non-ruissellement », où les ultra-riches se donnent les moyens de passer entre les gouttes des déluges qu’ils ont provoqués, tandis que les ultra-pauvres et les lambdas comme toi et moi finissent noyés.

Ou bien le syndrome de Noé : non pas le dernier des hommes justes mais le premier des capitalistes.  

Pendant ce temps, les ultra-riches qui sévissent dans le bloc communiste se font construire des bulles pour isoler leurs écoles internationales, leurs résidences et leurs clubs de sport du mori-kongqi, « l’airpocalypse », que les pékins pékinois de base sont obligés de respirer.

Donc, je ne râle pas, conclut Lambda, je me demande simplement s’il ne vaut pas mieux faire confiance aux ultra-riches de tous les bords qu’aux résultats des élections démocratiques pour savoir où se situe le seul véritable enjeu.

LE CLIMAT AVANT LE CLIVAGE

Vendredi 24 mai 19

A la suite de mon précédent billet, mon amie l’historienne Léa Robinson m’envoie un article sur la stratégie de Jadot : «Dites donc, vous deux, qui êtes comme moi de gauche, cela ne vous pose pas un problème que Jadot se veuille au centre ? »

Je me suis empressé de le faire lire à Lambda pour voir ce qu’il allait dire. Il a réfléchi et m’a répondu : « Oui. Bon. Et alors ?

-Comment ça, et alors, enfin, la gauche !

-D’abord, soyons cohérent : s’il y a urgence climatique, elle l’emporte largement sur la nécessité du clivage politique.

-C’est vrai.

-Ensuite, on ne va pas se plaindre de voir les écolos sortir de leur petite chapelle et tenter de s’installer en force au centre du jeu politique.

-Pas faux.

-Enfin, si nous voulons vraiment que la société française fasse sa conversion, étant donné que la démocratie ne nous offre pas de moyen radical de supprimer tous les gens du centre et tous les gens de droite, il va peut-être falloir s’adresser à eux aussi, non ?

-J’ai bien l’impression que si.

-C’est un enjeu qui dépasse les Européennes : l’écologie doit prendre le pouvoir avant qu’il ne soit trop tard ; la gauche à elle toute seule est-elle capable de le lui permettre ?

-J’ai bien peur que non.

-Donc, il faut en tirer les conclusions. Pour toutes ces raisons, moi qui me targue d’être de gauche, je suis prêt à voter pour un écolo qui se veut au centre. Ne serait-ce que pour le laisser aller au bout de cette stratégie et voir si elle fonctionne. A charge pour nous, ensuite, les gens de gauche, de peser suffisamment fort à l’intérieur de l’écologie pour qu’elle n’oublie pas que la fin du monde se joue à chaque fin de mois. 

-Là, d’accord !

Il a ajouté : « Et puis, imagine, mon pote, si jamais Jadot fait un bon score dimanche soir, ce sera quand même plaisant que les journalistes ne puissent pas se gargariser uniquement du mano a mano des deux ringards et de l’éparpillement de la gauche ?

-Oh la pauvre…

-Oui, la pauvre gauche, que j’aime autant que toi mais dont je ne finis plus de me demander si elle est la plus intelligente ou la plus bête du monde. Peut-être les deux? »

RISE FOR THE CLIMATE

Samedi 8 septembre 2018

La marche organisée dans le monde entier par 350.org et à laquelle une initiative lancée par un anonyme à la suite de la démission de Nicolas Hulot a donné en France un retentissement beaucoup plus grand qu’annoncé : une foule dense et nombreuse qui surprend le Citoyen Lambda. D’après lui, plus proche des 50 000 estimé par les organisateurs que des 12 000 dénombrés par la police. Le simple rassemblement vers l’Hôtel de Ville s’est transformé en marche vers la République.

Il est enchanté par la diversité et l’inventivité des slogans :

            Arrête de niquer ta mer

             Les capitalistes vivent au-dessus de nos moyens

Et plein d’autres qu’il a oubliés.

Celui qu’il a trouvé le plus beau : « Et si nous battions des records de chaleur humaine ? », était brandi par une jolie brune à la peau sombre juchée sur les épaules de son copain, comme la fameuse égérie révolutionnaire de 68 photographiée par Gilles Caron. Lambda ne parvient à en prendre à l’arrachée qu’une photo surex mais à côté de lui, un photographe professionnel fait beaucoup mieux : la fille se tourne vers lui obligeamment pour qu’il puisse la prendre et il la remercie d’un sourire.

L’image de ces petites filles juchées sur les épaules paternelles,  qui brandissaient fièrement à deux une banderole «Pensez à nous » ; mais, la lassitude venant, elles avaient appuyé la pancarte sur la tête de leurs pères, posé leurs mentons sur la pancarte et elles se chamaillaient un peu.

Beaucoup de ces slogans inventifs étaient écrits sur de simples pancartes en carton (comme celle de sa fille Graine-de-moutarde : « Marre de vos salades ! »). Mais très peu étaient repris par la foule, à part, dans le coin où ils ont décidé de marcher :

« Et un et deux et trois degrés
C’est un crime contre l’humanité ! »

scandé par un petit groupe plus organisé que les autres.

En arrivant à la manif, Lambda s’est dit : « Bizarre, une manif presque silencieuse ». Ce silence des voix contrastait avec le vacarme joyeux des slogans écrits sur les pancartes en carton. Toute cette énergie individuelles manquait de micros, d’amplis, de caisse de résonance, d’organisation collective. La multiplicité et la diversité de ces dizaines de milliers de désirs pressants d’agir et de se faire entendre, comment peut-elle se fédérer, s’organiser, parler d’une seule voix ?

Comment tous crier assez fort un message assez unanime pour obliger les décideurs à l’entendre, alors même qu’ils se bouchent les oreilles ?

Comment réussir à casser les oreilles de ceux qui n’ont aucune envie d’entendre ?

Cela aussi, c’est l’enjeu de l’année 2018.