Archives pour la catégorie Journal de la création

A LA RECHERCHE DES UTOPISTES D’AUJOURD’HUI

Mardi 16 juillet 19

Début d’une première petite semaine d’écriture.

Il y a quelques jours, j’ai parlé à May Bouhada, l’ingénieuse responsable des ateliers scolaires au Théâtre 71, du projet de lancer l’option théâtre et l’atelier cinéma sur le thème des «Survivant-e-s ».

Elle aussi s’intéresse beaucoup aux utopies d’aujourd’hui et à ceux qui refusent de s’amputer de l’utopie pour projeter le monde de demain. Ses recherches sont bien plus avancées que les miennes : elle me jette les noms d’Isabelle Stengers, Bruno Latour, Dona Haraway et m’indique un lien vers les « Ateliers de l’Antémonde ».

Elle me cite aussi Les Enfants de Edward Bond et sa « lettre aux jeunes acteurs qui vont jouer Les Enfants », écrite en 2002 mais dont chaque mot résonne encore plus aujourd’hui :

« Ce monde est le vôtre. Un temps viendra où les gens qui vous disent ce qui est vôtre ou ce qui ne l’est pas ne seront plus de ce monde. Mais vous, vous y serez – et il vous faudra en faire un lieu de bienveillance et de paix. Pour prendre la responsabilité du monde, il faut être courageux, généreux et prévoyant. Jouer Les Enfants est une manière de vous y préparer. Vous devez faire que la pièce soit la vôtre, afin que le public puisse comprendre ce que vous voulez leur dire. Et plus tard il vous faudra faire de même pour le monde, quand vous ne serez plus Les Enfants mais Les Adultes. « 

A LA RECHERCHE DE L’UTOPIE PERDUE

Mardi 4 juin 19

Voici qu’arrive la cinquième saison de Black Mirror : sera-t-elle aussi génialement glauque et dystopique que les précédentes (j’ai entendu dire qu’elle allait aussi explorer le présent) ?

Je viens de travailler sur le chapitre de l’Eldorado dans Candide avec mes élèves de 2nde et je leur ai proposé d’écrire leur Eldorado du 21ième siècle. Ils ont lancé leurs premières idées et très vite nous nous sommes aperçus qu’ils basculaient spontanément dans la dystopie, comme si l’angoisse et la méfiance du futur était devenue la pente naturelle de leur imaginaire. Je leur ai dit que je n’étais pas surpris : il y a quelques années, j’avais proposé à mes théâtreux de raconter le futur, d’inventer 2034, l’année où ces jeunes gens de 17 ans auraient deux fois 17 ans ; nous avions écrit et monté des scènes toutes plus sombres et grinçantes les unes que les autres.

Les adolescents se rêvent heureux individuellement et en même temps plongés dans un cauchemar collectif. Curieuse schizophrénie de l’avenir.

Pour contrebalancer cette tendance, j’avais cherché des œuvres d’aujourd’hui, livres ou films, qui leur proposeraient des utopies contemporaines, et… je n’en avais pas trouvé. Les adultes eux aussi ont le sperme utopique de moins en moins fertile. Alors même que notre présent bouge à toute allure, que nous sommes à la veille d’une révolution technologique encore plus radicale que les trois qui ont précédé, nous paraissons étrangement incapables de rêver ce futur que nos scientifiques et nos start-ups et nos GAFA sont en train de nous préparer sans nous demander notre avis (et qui d’ailleurs ne concernera qu’une infime poignée richissime d’entre nous). Eux consacrent déjà des milliards de dollars à préparer leur futur, et ne nous laissent à nous que l’angoisse paralysante du nôtre.

Mes jeunes 2nde ont eu l’air intéressés par cette confidence que je leur faisais sur mon expérience avec leurs aînés. Ils ont voulu relever le défi : inventer une utopie qui soit vraiment une utopie, qui ne vire pas insidieusement à la dystopie, mais s’affirme royalement comme une utopie. Comme un rêve qui se sait énergiquement un rêve. Car il ne s’agit pas d’idéalisme naïf. Voltaire ne croit absolument pas à la réalité de l’Eldorado. Il l’invente comme un modèle qui permettra de s’écarter définitivement du château de Tunder-ten-tronk, où tout est faussement mieux dans le meilleur des mondes, pour nous donner à tous, au lecteur comme à ses personnages, la force de chercher la métairie où nous nous mettrons tous ensemble laborieusement, et modestement, et solidairement, à cultiver notre jardin.

Le futur n’est qu’un levier imaginaire qui permet de soulever le réel présent.

Ne plus rêver le futur, c’est s’interdire de croire qu’on peut changer le présent, et c’est les laisser, eux, le changer à notre place, et selon leurs désirs insensés.  

C’est pourquoi aussi j’avais trouvé rafraichissant Demain : faire souffler une très légère brise d’utopie dans un imaginaire surchauffé.

A la recherche de l’utopie perdue : mes adolescents de 2nde sauront-ils relever le défi ?

Et moi ?

Ce serait quoi, mon utopie ?  

LE SEUL VERITABLE ENJEU

Dimanche 26 mai 19

En France, aux élections européennes, les libéraux et les extrémistes de droite se disputent la préséance. Pour les uns, le seul véritable enjeu reste la croissance économique (comme dans les décennies précédentes), pour les autres, c’est la souveraineté nationale (même s’ils l’ont trahie dans le siècle précédent).

« Heureusement, dis-je au citoyen Lambda, les écologistes font une percée! C’est ce que tu voulais et c’est plus qu’encourageant! »

-Oui, me répond-il, mais ils ne sont toujours que la troisième force en France, la quatrième en Europe, et il est déjà bien tard.

-Tu râles tout le temps!

-Je ne râle pas : j’écoute, je regarde, je m’informe.

J’entends dire que, pendant ce temps, les ultra-riches du bloc capitaliste se font construire dans les coins les plus sauvages de la Nouvelle-Zélande des « doomsday bunkers » de luxe, pour échapper non seulement aux bouleversements climatiques mais aussi aux masses des anonymes qui, après les avoir laissés dérégler le climat, auront, c’est bien normal, à subir les conséquences de leur aveuglement.

C’est ce qu’Al i Baddou, rappportant le documentaire de Vice, qui lui-même prolonge un article du New Yorker, appelle une « assurance apocalypse ».

Ce qu’on pourrait appeler aussi la théorie du « non-ruissellement », où les ultra-riches se donnent les moyens de passer entre les gouttes des déluges qu’ils ont provoqués, tandis que les ultra-pauvres et les lambdas comme toi et moi finissent noyés.

Ou bien le syndrome de Noé : non pas le dernier des hommes justes mais le premier des capitalistes.  

Pendant ce temps, les ultra-riches qui sévissent dans le bloc communiste se font construire des bulles pour isoler leurs écoles internationales, leurs résidences et leurs clubs de sport du mori-kongqi, « l’airpocalypse », que les pékins pékinois de base sont obligés de respirer.

Donc, je ne râle pas, conclut Lambda, je me demande simplement s’il ne vaut pas mieux faire confiance aux ultra-riches de tous les bords qu’aux résultats des élections démocratiques pour savoir où se situe le seul véritable enjeu.

STEVANOVIC-LE-HIBOU

Lors de sa première lecture nocturne de la Neige et les Chiens, mon jeune metteur en scène Christian est fasciné aussi par le visage de l’auteur serbe qu’il découvre sur la quatrième de couverture.

Les yeux enfoncés dans l’orbe obscur des cernes presque comme sous un cache-oeil de pirate, les sourcils arqués, les deux rides profondes qui remontent en V vers les sommets du front, lui font comme un visage d’oiseau de nuit (d’autant plus que, sur la petite photo floue de 1995, ces yeux ridés sont encore enveloppés d’une chevelure drue et d’une barbe terriblement noire).

Sacrée gueule!

Certains romanciers font partie de ces oiseaux qui s’envolent la nuit pour briser la nuque des pensées nuisibles.

LA NEIGE ET LES CHIENS

En 1995, Elise et Christian lisent Christos et les Chiens, l’un des tomes de la trilogie de Vidosav Stevanovic.

L’auteur serbe y rend compte de la guerre de Yougoslavie qui, depuis plusieurs années, ravage Sarajevo, ensanglante les Balkans, déshonore l’Europe et n’est pas encore tout à fait achevée. Il entrecroise les points de vue contradictoire de différents membres d’une famille lancée dans ce conflit fratricide ; il se situe à la croisée entre un réalisme glaçant et un onirisme puissant mais cauchemardesque. Il fait courageusement son travail de romancier, en se plongeant dans le drame qui déchire son époque et sa propre âme.

Cette lecture bouleverse Christian, notamment la scène inaugurale où des miliciens font rôtir une petite fille sur une grille, comme un vulgaire et atroce barbecue.

Elle incite le jeune metteur en scène à se lancer dans l’écriture d’une pièce de théâtre et à rompre avec l’institution. On peut même dire qu’elle change sa vie (et, par contrecoup, celle de ses proches).

« Quelquefois, lui dit l’auteur serbe, venu le visiter la nuit où il découvre ce texte terrible, moi aussi, je l’ai remarqué, les livres les plus décisifs pour notre existence, nous ne les lisons qu’une seule fois, même pas en entier. C’est comme un caillou énorme qui tombe au centre d’un étang. Si violemment qu’il s’enfonce dans la vase, et qu’autour de lui commence aussitôt à s’agréger le limon qui en fera un jour une île. »

Beau compte rendu sur le blog de Tagrawla Ineqqiqi.

LA NEIGE NOIRE

Mercredi 8 mai 19

Je me remets à écrire ce matin. Je suis toujours dans la version courte de la Dérive, ce texte dans lequel je m’épuise depuis deux ans et que personne n’aime. J’écris les didascalies, qu’elles soient à la fois informatives et littéraires. Je trouve l’idée de la neige qui tombe pendant toute la fin, rouge, puis grise, puis noire, puis arc-en-ciel. Cette idée funèbre me rend heureux.

Récit 1 : Nice’n’Sleazy

Une chanson datant  de 1978, extraite de « Black and White ».

Mais, en 1987, au moment où se passe le premier récit, elle reste la préférée de mon personnage d’adolescent rageur et introverti, Fred.

Notamment pour la ligne de basse de JJ Burnel, qui était sacrément rageur mais pas du tout introverti.


We came across the West sea

We didn’t have much idea
Of the kind of climate waiting

We used our hands for guidance
Like the children of a preacher
Like a dry tree seeking water or a daughter

Nice ‘n’ sleazy
Nice ‘n’ sleazy does it

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy does it

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy, nice ‘n’ sleazy
Does it, does it, does it every time

Nice ‘n’ sleazy does it

An angel came from outside
Had no halo had no father
With a coat of many colors

He spoke of brothers many
Wine and women song a plenty
He began to write a chapter in history

Nice ‘n’ sleazy
Nice ‘n’ sleazy does it
Nice ‘n’ sleazy does it
Nice ‘n’ sleazy does it, does it every time

Written by Brian John Duffy, David Greenfield, Hugh Alan Cornwell, Jean Jacques Burnel   • Copyright © Universal Music Publishing Group

Récit 3 : Le bidonville de Champigny

Bien sûr cela ne concernerait que les parents de mon personnage mais il n’est pas inutile de rafraîchir nos souvenirs sur la façon dont la France a traité les travailleurs qu’elle faisait venir dans les années 60. Mettre ces témoignages en relation avec l’actuelle crise des migrants permet de saisir les ressemblances -et aussi les différences- entre ces deux situations de déracinement.

Je suis frappé aussi par les images de cet homme revenant sur le lieu où se situait le bidonville et n’y retrouvant rien, puisqu’on y a construit depuis un jardin paysager. Toute proportion gardée, cela me rappelle Claude Lanzmann filmant dans Shoah les lieux bucoliques où étaient édifiés les camps. Ou bien les pelouses qui tapissent les paysages étrangement bossués des tranchées de la première guerre mondiale.

La vérité des lieux se situe dans l’émotion des hommes.

Récit 3 : La Seleçao et le « match le plus important »

Intéressant d’écrire sur les aventures d’un amateur de foot portugais pendant l’année 2006 précisément en cet été 2016 où le Portugal vient de battre la France chez elle en finale de l’Euro. Salutaire exercice de décentrement, que je n’avais pas prévu mais qui vient à son heure.

Dans mes recherches, je tombe  sur l’article « Portugal » de Vikidia, l’encyclopédie Wikipedia pour les jeunes dont j’ignorais l’existence. Il se termine par un paragraphe révélateur sur le football :

« Le Portugal possède une certaine notoriété chez certains sports, comme au footballCristiano Ronaldo est le plus célèbre. Son équipe nationale (la Seleção portuguesa de futebol) ne détient cependant aucune victoire en Coupes du Monde, ni en Championnats d’Europe, ceci malgré la qualité des joueurs portugais au fil des générations. En effet, de grands joueurs (Eusébio, Cristiano Ronaldo, Luís Figo, Deco..) mènent toujours leur pays aux phases les plus proches d’un titre mondial ou continental, mais perdent toujours le match le plus important, notamment celui contre la Grèce en finale de l’Euro 2004. »

Vikidia signale que cet article a été élu « super article », bien qu’il me paraisse écrit avec le pied gauche par un amoureux du Portugal plutôt que de la langue française. Je le consulte le 20 juillet 2016, et, même si cela déchire le cœur des supporters français, ce paragraphe mérite d’être actualisé…

Quoi qu’il en soit, c’est la dernière proposition qui me paraît surtout révélatrice : «perdent toujours le match le plus important, notamment celui contre la Grèce en finale de l’Euro 2004. »

https://www.youtube.com/watch?v=8-J_BGqHx8E

Et ceci pour deux raisons : d’abord elle me montre que la relation entre les deux équipes de France et de Portugal (le fait que la France ait été jusqu’à cette année la « bête noire » du Portugal), n’est pas, comme je le croyais, la plus importante aux yeux des Portugais (mais participe au contraire d’une vision franco-française). La défaite contre la Grèce lors de la compétition de 2004 organisée au Portugal a sans doute plus de poids dans l’imaginaire des supporters de la Seleçao : bref, pour eux, ce n’est pas nous qui sommes le centre. Peut-être la vraie revanche prise cette année concernait-elle moins les demi-finales de 1984, de 2000 ou de 2006, que la finale de 2004 : ils sont allés battre le pays hôte chez lui en finale comme ils avaient été battus chez eux.

https://www.youtube.com/watch?v=CT8T7-oWCS0

Néanmoins, je me demande si, pour un enfant d’immigré, la confrontation avec l’équipe du pays d’accueil, le fait que son pays d’origine perde toujours (jusqu’à cette année), ne devait pas avoir un retentissement intérieur particulier. N’était-elle pas, plus ou moins inconsciemment, mise en relation avec le statut de pays moins développé du Portugal, de pays moins puissant, voire avec la condition de travailleurs immigrés des parents, et notamment du père ? Un peu la même problématique qu’avec les supporters originaires d’Algérie. Il me semble d’ailleurs me souvenir que la Marseillaise avait été sifflée aussi par les supporters d’origine portugaise lors d’un match au Parc.

Deuxième raison : l’expression « perdent toujours le match le plus important » exprime une sorte de complexe national (maintenant dépassé), que nous Français pouvons tout à fait comprendre, puisque (jusqu’en 1998) nous l’avons longtemps ressenti nous aussi. Notre équipe aussi a longtemps été brillante mais défaite dans le match important, notamment par l’Allemagne (c’est le fameux syndrome « Séville 1982 » dont nous ne nous sommes débarrassés que cette année). Ce thème du « complexe national », que je vois ici affleurer naïvement dans un article d’encyclopédie enfantine, est l’un des aspects les plus remarquables du sport moderne, et particulièrement du football. Ainsi, une équipe nationale est bien autre chose qu’une équipe de foot, elle constitue un symbole, un lieu où se condensent et se réactivent les projections concrètes d’un pays, l’image qu’il se fait de lui-même et celle qu’il a aux yeux des autres peuples. Cette image (d’ailleurs en grande partie constituée de clichés), met en jeu une sorte de fatalité tragique, de persistance curieuse de l’idée de destin (« mènent toujours leur pays aux phases les plus proches (…) mais perdent toujours ») ; néanmoins, elle est capable aussi d’évoluer, elle n’est pas figée, elle se transforme au fil des compétitions. Ce qui est intéressant, alors, pour un intellectuel, c’est de se demander en quoi une victoire ou une défaite au football est significative de l’état d’une nation, en quoi elle a du sens en dehors du football. Par exemple, en quoi la victoire de 2016 dit-elle enfin officiellement que le Portugal est sorti de son état de pays retardé, presque quarante deux ans après la révolution des Œillets, et ceci alors même que ce statut est remis en cause par les économistes libéraux qui noyautent l’Europe (le Portugal faisant partie à leurs yeux méprisants et méprisables des quatre « PIGS ») ?

https://www.youtube.com/watch?v=AjvvtD9ygDw

Lorsque l’on est supporter, ces vérités, on ne les comprend pas, on les ressent, très intimement, à fleur d’enthousiasme ou de désespoir. Peut-être l’Euro et la Coupe du Monde constituent-elles les dernières occasions de disserter sur le devenir des nations pour la part de plus en plus importante de la population qui se détourne de la politique ? Il suffit de traîner dans les bars à l’occasion d’un grand match pour entendre les Tocqueville qui s’ignorent s’affronter aux Clausewitz spontanés. Et donc pour un romancier, il s’agit d’écouter avec finesse ce fracas intérieur, tragi-comique et dépassant largement le football, que suscite un grand match …

Récit 3 : les Portugais de Gérald Bloncourt

En commençant mes recherches sur l’immigration portugaise, outre quelques articles intéressants ici et là, je tombe sur le blog de Gérald Bloncourt. Après les photos, dont le noir et blanc et le cadrage attentif dignifient les modèles, un beau texte autobiographique : le photographe y met le regard humaniste qu’il a su poser sur les « immigrés » en relation avec ses origines métisses et son enfance haïtienne ; il y explique sa conception de la photographie comme capable de témoigner de la réalité mais aussi de la transfigurer. Engagement politique et esthétique.

Photo Gérald Bloncourt (1965)

Je découvre dans ces clichés les visages dignes des parents de mon personnage et la trace de leur parcours.