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LE FILS IMMOBILE

Samedi 25 mai 19

C’est une jolie femme blonde, élégante, très tenue, avec pourtant un je ne sais quoi de dur et de fatigué qui sourd d’on ne sait où.

Elle se désole que son fils ne fasse plus rien de lui-même, alors qu’il était si actif dans son enfance. Elle est obligée d’être derrière lui en permanence. Pour qu’il révise son contrôle de français. Pour qu’il définisse son projet d’orientation (il caresse l’idée d’être kiné mais du bout des doigts). Pour qu’il fasse du sport. Et même pour qu’il prenne des leçons afin de passer le code. Elle se bat pour qu’il soit autonome. Elle ne lui laisse pas le choix.

Il a des mots tendres mais il ne s’intéresse qu’à ses copains et à ses sorties. Alors elle ne lâche pas. Elle s’accroche de toutes ses forces.

Le professeur Normal tient à cette maman honorable le discours complice du professeur qui est aussi père. Mais il la regarde d’un air désolé : comment lui dire ce qu’il ne perçoit que vaguement ? Que, si la mère incarne le mouvement, le fils ne peut lui échapper que dans l’immobilité ?

D’ailleurs, s’il lui tenait ce discours, il sortirait de son rôle et cette executive woman n’apprécierait pas. Elle lui répondrait sans doute la même chose qu’à son mollusque de fils : « Tais-toi et bouge ! ».

LE FRUIT DEFENDU

Jeudi 23 mai 19

Deux amis d’enfance, nés au temps où les pattes d’eph des pantalons commençaient à rétrécir mais où les convictions restaient fortes.

Les parents de l’Un se sont toujours fait un point d’honneur de ne jamais avoir la télé pour pouvoir se consacrer, eux et leur rejeton, à d’autres activités intellectuellement plus saines. Les parents de l’Autre étaient là-dessus plus laxistes. L’Un était toujours fourré chez l’Autre pour se gaver du fruit pédagogiquement défendu.

Aujourd’hui l’Un travaille pour la télévision ; il est monteur d’émissions de télé-réalité merdiques : il continue à croquer dans le fruit défendu, même si celui-ci est blet.

L’Autre est prof d’histoire et la seule date mémorable qu’il a oubliée est celle de la dernière fois où il a allumé sa télé. Ayant découvert depuis son enfance d’autres nourritures plus consistantes, il trouverait absurde l’idée de mordre dans un fruit qui ne lui a jamais été défendu.

En écoutant A. me raconter cette anecdote, je me souviens de ce passage de Caro Diario de Nanni Moretti, où le prof d’université, qui a toujours méprisé la télévision, découvre les soap opera et invente les moyens les plus farfelus de découvrir l’intrigue des épisodes suivants, alors même qu’il est en excursion devant le panorama sublime des Iles Eoliennes.

Je me souviens aussi que la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis a eu pour seul résultat tangible le développement de la Maffia. Comme les autres prohibitions actuelles.

18% de latinistes

Le professeur Normal, qui enseigne les langues anciennes depuis de nombreuses années au lycée Enrico Macias, pas très loin de chez moi, me confie à quel point il est agacé de voir la façon dont la jeune pécore qui lui sert de ministre défend sa réformette du collège dans les journaux, particulièrement en ce qui concerne le latin et le grec. « Aujourd’hui, le latin et le grec sont suivis en option par seulement 18% de collégiens. » Et alors, s’exclame Normal. En quoi cette statistique peut-elle tenir lieu d’argument? Il déteste cette façon faussement égalitariste et vraiment technocratique de comprendre l’éducation. D’ailleurs, c’est un peu facile, ajoute-t-il, sarcastique, après avoir tout fait depuis vingt ans pour qu’il n’y ait que 18% de latinistes, de s’en étonner aujourd’hui et de s’en servir comme prétexte pour diminuer encore ce nombre!

D’après lui, la bonne façon de poser le problème est la suivante : premièrement, est-ce que c’est enrichissant pour les collégiens d’apprendre le latin (et le grec). Réponse : oui. Doublement. Parce qu’ainsi ces analphabètes connaîtront les bases de leur propre langue. Parce qu’ainsi ces décérébrés connaîtront les bases de l’humanisme. Deuxièmement, s’il n’y a aujourd’hui que 18% de collégiens qui peuvent avoir accès à cette richesse, comment faire en sorte que demain il y en ait 30%, et après demain 100%?

Pourquoi, après tout, le latin serait-il réservé aux bourgeois? Parce que les autres n’ont le droit qu’à une langue de merde et une pensée de merde? Mon collègue Normal a une solution toute simple : au lieu de transformer le latin et le grec en GloEPI-Boulga, on les rend obligatoires, pour tous les collégiens de France et de Navarre! Crac! Si on faisait ça, me demande-t-il, tu crois vraiment qu’ils parleraient plus mal le français et qu’ils seraient plus bêtes?

Je le laisse parler. Au bout d’un moment, Normal finit par se calmer. Même lui n’aime pas trop le mot « obligatoire » en matière d’éducation…