LES FURTIFS (2/4) : LA GUERRE DE L’IMAGINAIRE

Si Les Furtifs m’a autant marqué, c’est qu’il s’inscrit dans ma recherche des utopistes d’aujourd’hui (ceux qui oseraient nous permettre de dépasser les clichés de la dystopie) : Damasio ne se contente pas de l’évocation d’un cauchemar soft, où les data des multinationales et des états auraient remplacé le télécran de Big Brother, il propose la description tumultueuse d’ilots de résistances en plein cœur des ville ou sur les bords de la Méditerranée. Ca m’a vraiment fait plaisir de lire un auteur à l’imagination aussi puissante, à la réflexion aussi profonde, et qui pourtant ose la naïveté de l’utopie généreuse. Quand je dis naïveté, je veux dire naïveté revendiquée, et n’excluant pas la lucidité : Damasio heurte son utopie anticapitaliste à la dystopie et n’hésite pas à la faire éclater en mille morceaux (poussant la cruauté romanesque jusqu’à… non, je m’arrête, je ne veux pas divulgacher). Mais ce n’est pas grave : chacun de ces morceaux d’utopie brisée va « hybrider », ne serait-ce que dans l’imagination de ses lecteurs.

Lorsque Gorner, le jeune ministre de l’Intérieur d’extrême-droite (qui rappelle, entre autres, l’Italien Salvini), cherche à provoquer la peur des Furtifs dans la population pour pouvoir par réaction s’emparer du pouvoir, l’un des membres du RECIF  analyse la tâche qui revient aux rebelles : « Il faut se préparer à une guerre des imaginaires. A ma droite sur le ring, le fantasme du monstre tapi dans nos angles morts ; à ma gauche, le désir d’une rencontre, l’envie de découvrir et de protéger l’espèce à la source du vivant. » (p477)

Ces quelques lignes m’ont frappé, notamment par l’emploi des mots « imaginaire », « désir », « envie ». Damasio a compris que le combat à mener n’était pas seulement politique, social, et intellectuel, mais aussi littéraire et artistique et qu’il ne passait non pas par la peur mais par le désir. Pour lutter contre l’idéologie libérale-conservatrice, qui tente de nous persuader depuis le désastre des totalitarismes à la fin du siècle dernier qu’aucun autre monde n’est possible, il ne faut pas simplement exprimer un rejet, ni même proposer des idées, il faut ré-inventer des mythes.

A plusieurs reprises dans le roman, Damasio place dans la bouche de ses personnages une réflexion sur son projet : il tente ni plus ni moins que d’insérer les luttes anticapitalistes dans une réflexion plus large, qui exalterait l’hybridation et la métamorphose pour rêver d’une nouvelle alliance entre l’humain et l’animal.

Lorsque la révélation de l’existence des Furtifs commence à se propager, Noé, l’un des personnages secondaires de militants, constate : « on est en train de passer du réactif antilibéral à une forme d’empuissantement par la furtivité, la vitesse et le hors-champ. Par la métabolisation du déchet aussi, à la fois pour le bâti, les objets et la nourriture. » (p.387) Il s’agit de passer du négatif (le simple « réactif antibéral ») au positif (« l’empuissantement par la furtivité ») : « La surrection d’un mouvement furtif dans la cité, et plus largement dans ce qu’on peut appeler l’alterville. Avec pour mots d’ordre la fuite, l’invisibilité, l’intraçabilité, le brouillage, le flou. Echapper aux pouvoirs en gros. Circuler partout, se jouer des zones et des seuils, contrer le contrôle. » (p.387)

A côté de ces militants altermondialistes, ou au-dessus d’eux, Damasio invente un personnage assez délirant : Varech, le penseur underground. Ce dernier résout à sa manière la vieille contradiction sartrienne entre la pensée et les actes : son approche des Furtifs métamorphose son visage et son corps, si bien qu’il se transforme peu à peu… en algue (j’adore la façon dont ce personnage se caractérise lui-même « Ma pensée nait d’un océan de conneries. Je l’épands et j’en fais mon engrais. Un peu comme le varech sur une plage. Philosopher, c’est nuire à la bêtise. » p377) !

C’est lui qui est chargé de formuler le plus profondément la philosophie de Damasio : Varech est « un philosophe du vivant qui considère que l’humain ne doit pas se croire au-dessus ni en dehors du vivant. Le vivant est un champ, il nous traverse et il nous baigne. Pour lui, nous sommes un feuilleté de capacités animales, toutes coprésentes en nous et que nous sollicitons sans cesse. Son approche n’oublie pas d’où nous venons et mieux, elle nous réinscrit dans la lignée de ceux qui nous ont fait. (…)

Il a beaucoup écrit sur le technococon aussi et ce qu’il appelle le corpse : notre façon d’avoir fondu notre corps dans des couches techniques qui en font un oignon, une enveloppe cadavérique qu’on enfile comme un vêtement et qui étouffe et contrôle nos rares poussées de vie. Il y voit l’aboutissement d’un dégoût absurde de l’animal en nous, qui confond chair et viande. » (p377)

Mais ce qui est très fort, c’est que ces idées, à la fois politiques et philosophiques, Damasio parvient à les incarner dans la création brillante des « Furtifs ». Ce mythe d’un être « hors-champ », à la fois présent et absent, à détruire ou à rencontrer, permet de concrétiser notre rêve d’une autre relation avec le monde animal, et plus généralement avec le monde naturel. Force de métamorphose qui permettrait de réinventer le monde humain (là où le libéralisme, recyclant le vieux mépris cartésien de l’homme pour la nature, nous vend des communautés de plus en plus virtuelles et cloisonnées, un état de liberté surveillée pour notre confort et notre sécurité où les humains entre eux sont de plus en plus radicalement séparés les unes des autres).

Ce symbole des Furtifs propose en quelque sorte un modèle alternatif au transhumanisme, où l’humain ne s’augmenterait pas par sa maîtrise de technologies coûteuses, destructrices des ressources communes et réservées à une élite (comme sont en train de la préparer, à grands coups de milliards de dollars, les Frankenstein de la Silicon Valley et des GAFA), mais par sa réconciliation avec le principe même de la vie : la métamorphose. L’humain ne rêverait plus de dépasser ses limites en se clonant lui-même à l’infini mais en s’hybridant avec l’Autre.

Tandis que j’écris, une idée me passe par la tête : elle met les « Furtifs » en relation avec le premier « Alien », celui de Ridley Scott en 1979, que nous irons sans doute voir cette année avec mes élèves dans le cadre de Lycéens au cinéma.

Alien, c’est l’animal étranger, à la fois bestial, archaïque et quasi-mécanique, c’est le retour de la Bête dans le monde aseptisé de la Science-Fiction, c’est l’Autre comme menace : très caractéristique de l’Amérique de la fin des années 70 et du monde qu’elle cherchait à nous vendre (a-t-elle changé ?).

Damasio invente le contraire : les Furtifs, c’est l’Autre comme promesse, comme ouverture, c’est l’animal merveilleux (au sens propre du terme), c’est le retour de la Licorne dans le conformisme de la dystopie. Mais le thème de l’hybridation fait que le Furtif n’a rien d’un bisounours. L’hybridation peut être violente, elle peut faire peur, comme la métamorphose et le changement en général (qui nous effraient tellement que nous essayons de repousser même ceux dont nous savons qu’ils sont les plus nécessaires). Le Furtif n’est ni bon, ni méchant, il est vivant.

Peut-être la meilleure façon de lire Damasio, de prolonger le combat d’imaginaires qu’il a entamé, serait de récupérer ses idées, ses personnages, et son mythe des Furtifs, pour les hybrider dans d’autres œuvres, les disséminer et les inséminer, les répandre dans la culture populaire comme une traînée de poudre et en faire un véritable mythe (c’est-à-dire une arme de création massive sur le champ de bataille de l’imaginaire).

Lequel de ses épigones du roman d’anticipation va oser le premier jouer avec les Furtifs ?

UNE FILLE FACILE

Samedi 7 septembre 19

C’est la première fois qu’Ulysse et Sarah vont ensemble au cinéma (alors qu’ils ont couché ensemble dès le soir de leur première rencontre et qu’ils continuent à le faire épisodiquement depuis trois mois) : on dirait qu’ils ne font rien dans le bon ordre. Ils ne se sont pas vus depuis quinze jours, trop pris chacun de son côté par la routine du rush de la rentrée, et il constate, comme elle sûrement de son côté, qu’ils ont régressé, qu’un peu de distance incommode s’est installée.

D’ailleurs, la soirée commence mal : elle arrive un peu en retard au rendez-vous devant l’UGC Odéon, elle est apprêtée, joliment maquillée, première fois ou presque qu’il la voit en tenue de citadine et non pas en maillot de bain, il le remarque, certes, mais il ne pense pas à le lui dire : à cause d’elle, le dernier Desplechin qu’il avait très envie d’admirer, est complet. Ils sont obligés de se rabattre sur Une Fille Facile de Rebecca Zlotowski, pour lequel elle éprouve une certaine curiosité. Elle paraît sincèrement désolée du contretemps mais il se demande si elle ne l’a pas fait un peu exprès. Ca le met quasiment de mauvaise humeur.

En fait, il doit bien se l’avouer, le film est une double bonne surprise. D’abord le décor, Cannes au bord de la mer, prolonge un peu le petit bout de l’été qu’ils sont parvenus à passer ensemble, surtout en cette première soirée d’automne, où il semble l’un des seuls Parisiens à s’être laissés surprendre par la survenue sur la pointe des pieds de la fraîcheur et où il n’a même pas pris de pull pour se protéger du vent dans la large trouée de la rue Soufflot (ils ne se connaissent pas assez pour qu’elle lui ait rappelé au téléphone de se couvrir).

Ensuite il a lu des critiques très partagées (certains ont bien aimé Zahia, d’autres carrément détesté l’éloge du bling-bling) ; il s’attend à être du côté de ceux qui détestent (il a presque déjà préparé ses arguments), et, à sa grande surprise, il aime. Quant à Sarah, qui a moins de conscience politique ou moins de préjugés que lui, elle a entendu Zahia lors d’une interview à la radio et, sans se préoccuper de son passé médiatique, elle l’a trouvée simplement intelligente et sensible. Il aimerait avoir cette liberté d’esprit de juger quelqu’un sur ce qu’il dit, et non sur ce que les autres disent de lui. Ce pourrait être sa bonne résolution de la rentrée. Il ne sait pas s’il ira loin avec Sarah mais elle pourrait au moins lui apporter ça ?

Donc, Zahia n’est pas Bardot, c’est entendu. Elle ne va pas révolutionner le cinéma par son érotisme (à quoi bon, d’ailleurs, puisque c’est déjà fait depuis soixante ans) mais la mythique Bardot elle-même n’était-elle pas plus une nature qu’une actrice ? Zahia apporte quelque chose d’intéressant à son personnage de Sonia : un corps refait mais une douceur authentique, de l’audace mais pas bêtement provocante (les deux scènes où elle parle frontalement de son corps, face aux deux ados petits mâles, puis face à la femme riche et mûre, sonnent justes). Et de la fragilité aussi. Pas si mal.

Quant au thème du bling-bling, il est abordé sans condamnation mais sans complaisance. Zlotowski en montre l’attrait mais aussi la vanité simplement en filmant les lignes des yachts de luxe dans le port de Cannes et la faune qui s’y prélasse. Est-il besoin de surligner ? En fait, la richesse n’est ici qu’un révélateur, qui permet à chacun des personnages de se confronter à un moment ou à un autre à sa propre conception de la liberté. Sarah lui fait remarquer que ce n’est pas un film sur le luxe mais sur la seule vraie richesse, qui est, à ses yeux, le droit qu’on s’accorde à soi-même de changer. Elle a bien raison : au fur et à mesure de l’histoire, Ulysse se rend compte que les deux personnages principaux ne sont pas du tout Sophia, la fille facile jouée par Zahia, ni l’homme riche, incarné avec un charme d’homme facile par  Nuno Lopes, mais plutôt les deux figures moins glamours de Naïma, l’adolescente ordinaire incarnée par Nina Farid, et de Philippe, l’ami-employé.  

Ulysse et Sarah confrontent leur interprétation de ces deux personnages dans le petit café de la rue de l’Ecole-de-Médecine. C’est Sarah qui commence et elle parle très bien de Naïma : l’adolescente (qui raconte en voix off l’été de ses seize ans, comme dans un récit initiatique à la Truffaut) va trouver dans cette rencontre éphémère et brutale avec le monde du luxe non un avilissement mais l’occasion de découvrir sa propre voie. En fait, elle ne veut profondément être ni comédienne (c’est le projet de Dodo, son copain homo), ni « fille facile », comme sa grande cousine qu’elle admire, mais quelque chose d’autre qui lui appartient à elle ; elle travaillera dans le même établissement de luxe où sa mère est simple femme de chambre, mais, d’avoir pu un soir y dîner en compagnie de gens riches sous les yeux stupéfaits ou furibonds des autres employés, lui permettra d’y commencer son stage avec une autre ambition : être un jour cheffe de cuisine. « Putain, pense Ulysse, avec presque un peu de jalousie, bien vu ! ».

Maintenant, Sarah le regarde, les yeux brillants de curiosité. Il est piqué au vif, et, sans savoir ce qu’il va dire, il se met à analyser le personnage de Philippe, l’ami apparemment veule et complaisant : ne sera-t-il pas le seul à regarder vraiment cette ado banale, à reconnaître sa valeur, à la respecter assez pour ne pas la considérer comme une proie consentante ? Ulysse le comédien a été frappé aussi par l’interprétation toute en nuances de Benoit Magimel. Un grand acteur, ce n’est pas forcément celui qui attrape la lumière et dont tout le monde parle, mais celui qui est capable de construire discrètement son personnage en profitant de chaque réplique et de chaque regard pour ajouter une touche nouvelle. Passionnant de regarder un tel artiste travailler en second plan. « Bien vu », lui sourit Sarah, et son « bien vu » à elle veut dire « bravo, je n’avais pas assez remarqué ça, merci ».

Ils tombent tous les deux d’accord pour dire que Zlotowski se tient à très juste distance de ses cinq personnages. Elle prend le temps d’approfondir la relation spécifique qu’entretient chacun avec son alter ego (les deux filles, les deux hommes, mais aussi Naïma et son copain Dodo, le génialement spontané Lakdhar Dridi, ou même, plus en retrait, Naïma et sa mère). Sarah lui fait remarquer que chacun d’entre eux sera capable de générosité envers l’autre, à un moment ou à un autre mais que, pour finir, le moins généreux de tous, le plus mesquin, le plus indigne de ses principes de financier anarchiste, sera l’homme riche. C’est à ce moment-là que la condamnation qu’Ulysse réclamait sera prononcée, d’autant plus efficace qu’elle n’aura pas été surlignée précédemment.

Voilà pourquoi ce film apparemment léger est en fait profond : les relations entre les personnages sont assez complexes pour qu’on ait du plaisir à les approfondir à deux, dans un café, après la séance, sans presque se rendre compte qu’on approfondit ainsi sa propre relation. Un peu le même genre de plaisir qu’on éprouve en compagnie d’une fille intelligente après un film de Rohmer : un cinéaste que Sarah ne connaît pas bien, alors qu’elle est si spontanément rohmérienne (voilà, se dit Ulysse, quelque chose à lui faire découvrir cet automne, ce sera peut-être ça qu’elle gardera de moi?). Il a presque l’impression de découvrir sa finesse d’esprit, bien après la finesse de son corps, parce que pour la première fois ils sont confrontés à une œuvre qu’ils ont vue ensemble mais qu’elle a beaucoup mieux comprise que lui. Il se trouve presque bête, mais, devant elle, finalement, ce n’est pas si désagréable. Lui qui est si orgueilleux d’ordinaire, il pourrait presque le supporter.

Alors qu’ils croyaient ne pas du tout connaître Rebecca Zlotowski, ils se rendent compte qu’ils ont, chacun de son côté, déjà vu (et aimé) deux de ses précédents films, Planétarium pour elle (à cause de Natalie Portman), et, pour lui Grand Central (où Tahar Rahim semait le trouble dans le petit monde étrange et fermé des employés d’une centrale nucléaire et dans le coeur de Léa Seydoux). Finalement, cette réalisatrice, dont il se souvenait à peine du nom, faisait partie de leur culture commune, elle était déjà l’un de leurs points de rencontre. Cinéaste passionnante dans sa façon de faire entrer un individu dans un milieu qui n’est pas le sien et d’observer les perturbations : il repense alors au plan fixe qui ouvre le film, cette plage déserte de haut, et l’apparition, dans un coin, de la sirène s’approchant du bord.

Sarah elle-même n’est-elle pas une sorte de sirène, nageant bien plus voluptueusement que lui dans la mer du cinéma ? Une sirène d’automne qui, les yeux brillants de curiosité, sortirait de l’eau devant lui, juste pour lui apprendre le plaisir de se laisser surprendre ?

Trajet du retour : tandis que Sarah, qui, en vraie parisienne n’a jamais éprouvé le besoin de passer son permis de conduire, dort sur le siège passager (première fois qu’elle est assez en confiance pour ne pas se sentir obligée de lui faire la conversation mais simplement se remettre à lui dans son sommeil), il écoute en sourdine à la radio, dans l’émission « C’est bientôt demain », un reportage sur des activistes de Bordeaux, qui ouvrent des squats à des sans-logis. Ces jeunes rebelles luttent pour faire respecter la loi imposant à la préfecture de réquisitionner les logements inoccupés : est-ce parce qu’ils la rappellent à ses devoirs que la préfète de la région a entrepris cet été de les faire expulser ? Evidemment, on est loin du port de Cannes et des yachts de luxe.

Ulysse se dit deux choses : d’abord il aime aller au cinéma avec Sarah, qui dispense si voluptueusement, librement, gratuitement, sans aucun souci de compétition (un autre sens de l’expression « fille facile »), son intelligence, et il aime aussi la ramener chez lui endormie et silencieuse. Ensuite ce serait bien qu’un de ces automnes Zlotowski aille regarder du côté de ces squats de Bordeaux, et de cette préfecture. Elle saurait sûrement débusquer ce qui se cache d’humain dans cette ville : de trouble, de mesquin et de généreux.

OPERATION ZERO DECHET

Samedi 07 septembre 19

Ce matin, le citoyen Lambda va au marché avec sa femme et sa fille : dans leur cabas, ils ont fourré des sacs en tissu réutilisables, ils rapportent les sacs en papier et en plastique de la semaine dernière. La plupart des marchands acceptent volontiers de les prendre et leur disent même qu’ils sont prêts à tarer des boîtes en plastique (preuve que d’autres clients depuis quelques mois font de même).

Ils discutent à ce propos avec leur maraîcher favori : quelques jours auparavant, ce dernier a vu une émission à la télé, peut-être Envoyé Spécial, qu’il leur recommande de replayer. Elle lui a ouvert les yeux et lui a donné envie de proposer à ceux de ses clients qui sont réceptifs de ne plus utiliser de sacs plastiques. Il leur en montre des fins, 25 microns, qui sont théoriquement interdits mais qui continuent à être produits : ils lui coûtent deux centimes pièce. Et des plus épais, 50 microns, les seuls théoriquement autorisés, mais qui lui coûtent 12 centimes. Il reconnaît que la volonté individuelle des citoyens et des commerçants peut être le moteur du changement mais il pense aussi que l’Etat devrait avoir le courage d’interdire vraiment ce qu’il interdit.

La veille, Lambda a traversé en vélo le parc pour aller avec sa fille repérer le Biocoop le plus proche. Ils ont fait aussi leurs premiers achats au Day by Day (le magasin du vrac) de la ville voisine. L’opération « zéro déchet » est lancée : la jeune Graine-de-moutarde y veille. Elle a vingt ans et aucune envie de crever dans vingt ans asphyxiée sur une planète recouverte de plastique par la génération de ses parents. Pour elle, c’est une opération survie. Pour lui, c’est aussi une opération douceur : changer leur mode de consommation, transformer pas à pas son quotidien sous le regard impatient mais complice de la miss, c’est vivre avec elle une petite aventure commune. Sa Greta Thunberg à lui, qui ne l’entraîne pas en bateau jusqu’à New York mais en vélo au-delà du parc de Sceaux.

LES FURTIFS (1/4) : LE ROMAN DE L’ANNEE?

Je l’ai lu avec une telle passion cet été, pendant le séjour en Ardèche, que, plusieurs semaines après, ses thèmes et ses personnages continuent à m’accompagner.

Je découvrais l’œuvre de Damasio avec ce roman (je ne connais pas encore La horde du contrevent, ni le Monde du dehors, qui peut pourtant être intéressant pour le projet « Survivant-e-s » que je vais mener cette année avec mes élèves de théâtre et de cinéma). J’ai été ébloui. En y repensant, la fin d’été a baigné dans la lumière bleutée et les embrasements si particuliers de cet auteur : je l’ai écouté en podcast sur France Culture et à la « Grande Librairie » mais surtout j’ai rencontré quatre lecteurs passionnés, qui m’ont chacun ouvert de nouvelles portes d’entrée dans cette œuvre. C’est bizarre, c’est comme si beaucoup des chemins que j’avais empruntés dans ce mois d’août 19 m’avaient ramené vers cette œuvre pour une découverte venant « à son heure ».

Damasio est, en quelque sorte, l’auteur dont tout le monde parle autour de moi (un peu l’équivalent de Djian dans ma jeunesse, ou de Houellebecq il y a quelques années). Cette double aura d’« auteur culte » et d’« auteur à la mode » paraît méritée : d’après ce que j’ai compris des explications de mes introducteurs en Damasie, il la doit au fait d’avoir mûri son œuvre et sa pensée dans son coin, en négligeant à certains moments la littérature et ses prestiges pour l’engagement politique, et en creusant obstinément sa singularité. Puis il est revenu à l’écriture enrichi de toute cette expérience humaine.

Et ça donne Les Furtifs. L’un des romans qui tentent avec le plus d’ambition de dire notre début de siècle, ses menaces, mais aussi ses promesses (prolongeant la lecture faite cette hiver de Homo Deus, le deuxième essai de Yuval Noah Harari, qui aborde lui aussi de manière critique les limites de l’humanisme démocratique, l’avènement inquiétant jusque dans notre quotidien du transhumanisme et des technologies fondées sur les data).  

Damasio nous parle d’aujourd’hui en réutilisant avec maestria les codes du roman d’anticipation, et en construisant une intrigue puissante.

Trois fils distincts.

Premier fil : on se trouve dans un futur proche, 2040, dans une France « libérée », c’est-à-dire dominée par l’ultralibéralisme des grandes compagnies et par les technologies numériques. Ainsi, la ville d’Orange a été rachetée à l’Etat par la marque du même nom, qui la gère à sa manière, instaurant des zones différentes pour des citoyens de différentes catégories, simples « standards », « premiums », ou « privilèges », en fonction de l’abonnement qu’ils sont capables de s’offrir. Pour accéder à ces zones, les citoyens portent une « bague », sorte de version améliorée de nos smartphones, qui leur permet d’accéder en permanence au «cross load », au nuage des services numériques et de la réalité virtuelle. Mais aussi, évidemment, d’être contrôlés… Ce monde du futur est décrit avec une telle inventivité qu’il en paraît réaliste. Je serais un auteur de série, je n’aurais qu’une envie, celle de transcrire en images les visions de Damasio (notre Philip K.Dick n’attend-il plus que son Ridley Scott pour une rencontre à la Blade Runner ?).

Deuxième fil : le contraire de l’univers des data, celui des Furtifs. L’armée a découvert par hasard cette catégorie étrange d’êtres, qui ont la capacité de se dissimuler dans les angles morts de la perception humaine et de se métamorphoser, en échappant à tout contrôle. Ils naissent du son, le « frisson ». L’armée a instauré une unité spéciale, le RECIF, que dirige l’amiral Arshavin, pour traquer ces animaux potentiellement insaisissables et dangereux. Mais de quoi s’agit-il exactement ? De s’emparer de l’un d’entre eux seulement pour l’analyser ou pour être capable de détourner ses possibilités à des fins militaires ? Que cherchent en réalité l’énigmatique Arshavin, et ses unités d’élite ?

Troisième fil, plus intime et personnel : le héros, Lorca Varèse, veut intégrer le RECIF mais pas simplement par amour de la chasse. Il conserve l’espoir fou de retrouver sa fille, Tishka, disparue alors qu’elle était âgée de quatre ans, juste après lui avoir raconté un soir qu’elle jouait avec un Furtif. Sahar, sa femme, dont il est séparé mais toujours amoureux, cherche au contraire à faire son deuil, se consacrant à sa mission rebelle de « proferrante », de professeure et d’errante, qui vient dispenser gratuitement dans les quartiers « standards » un autre enseignement que celui, formaté, des entreprises privées d’éducation. Au RECIF, Lorca va rencontrer une « meute » de chasseurs exceptionnels : Agüero, l’ouvreur, Saskia, la spécialiste du « son », Nèr, le spécialiste des images. Ensemble, ils se mettent en chasse…

A partir de là, les trois fils vont s’entrelacer avec maestria : recherche désespérée de Tishka (jusqu’à la découverte improbable de ce qui s’est passé la nuit de sa disparition), appréhension de l’univers incroyable des Furtifs mais aussi rencontre avec les forces de la résistance à l’omnipotence des data.

Ce roman sur le futur parle donc en fait de notre présent. Il développe une réflexion très politique, mais sans que cela nuise jamais à son histoire (j’ai simplement noté une ou deux pages un peu bavardes, par exemple, p276, la discussion avec le  MOA (My Own Assistant) mais je les lui ai pardonnées bien volontiers tant le reste m’a emporté). Damasio pointe les résonances actuelles de son anticipation : le désir d’échapper au « technococon » qui est en train de nous enfermer dans sa cage confortable, l’alliance mortifère entre l’hyperlibéralisme des grandes entreprises et l’hyperprotectionnisme de l’état, mais aussi la crise écologique, celle des migrants, la maltraitance animale. Bref, tout ce qui nous agite. Ou au moins tout ce qui devrait nous agiter, si nous voulions vraiment nous sauver.

C’est aussi une magnifique histoire d’amour, conjugal et paternel. Damasio parle de façon inspirée de la relation à l’enfant. Et des femmes, qui ne sont jamais aussi belles que lorsqu’elles ne se satisfont plus seulement de l’être, mais qu’elles veulent aussi faire et dire. Par exemple ce regard de nostalgie amoureuse que pose Lorca sur Sahar : «Même quand elle se veut sèche, elle n’arrive pas à se débarrasser de sa grâce. Sa voix ne ferme jamais tout à fait, elle coule souple et claire, un ruisseau. Ses yeux oscillent entre le vert et le jaune, à la façon d’une flamme végétale. Parfois, ils virent vieil or, comme ici. Elle s’asseoit sur le tapis sans rupture, je la sens tendue sans que sa nuque se décale ni que ses bras saccadent, elle prend juste une allure un peu plus hautaine de princesse arabe, son port est un peu plus droit, ses cheveux courts brûlent ses joues d’un blond un peu plus vénitien. Jamais je n’ai connu quelqu’un qui avait une aussi faible conscience de sa beauté crue, une indifférence aussi cristalline à ce que son charme imprime malgré elle sur les gens. Seule la qualité de ce qu’elle dit et fait compte pour elle : le reste n’est qu’un effet collatéral de la nature, qu’elle cherche autant que possible à neutraliser par sa sobriété. Ca m’a toujours beaucoup séduit. » (p234). Moi aussi. Et je donnerais beaucoup pour être capable de trouver « l’indifférence cristalline » ou « la flamme végétale ».  Ce personnage de Sahar est très intéressant : elle est du côté de l’intellect, de la méfiance vis-à-vis d’Arshavin, de la rudesse, elle « proferre », elle se met en colère, et, surtout, elle veut oublier à toute force son enfant. Alors que Lorca, l’homme, est du côté de l’intuition, de la relation intime et charnelle avec sa fille. Il y a là une certaine « hybridation » des stéréotypes masculins/féminins qui rend les personnages d’autant plus attachants.

Et si Les Furtifs n’était pas le roman de l’année mais celui de la décennie, voire de cette première moitié de siècle ? En tout cas, un mois après sa lecture, sa puissance d’évocation et de style me portent encore. Je crois que j’ai déjà envie de le relire.