SchvédranneProject

La rencontre improbable entre les mots de Gilles B. Vachon, vieux sage qui médite désormais après bien des détours sur les hauteurs grenobloises de son Gange intérieur, et la musique d’Antoine Colonna, jeune chat efflanqué qui strie de son énergie les nuits technos de Lyon et d’ailleurs.

Rencontre improbable et donc efficace. Car seuls les mélanges sont explosifs.

Stupeur et tremblement 20ième. J’aime la façon dont la musique ici soutient et amplifie la profération poétique sans l’annihiler, partant avec elle d’un simple moment banal du quotidien (une file d’attente devant un cinéma) pour se projeter dans les nuages de la vision cosmique, avant l’inévitable redescente.

A écouter un peu fort évidemment.

Phrynê au XIXe siècle (1) : Pradier

(Photo trouvée sur « Wikiphidias »)

I. La première oeuvre célèbre inspirée par Phrynè au XIXe siècle est une sculpture de James Pradier. Exécutée en 1845, elle se trouve désormais au musée de Grenoble. Je la trouve beaucoup plus intéressante que la toile archi-célèbre de Gérôme.

Pradier paraît s’inspirer de l’anecdote antique la plus célèbre concernant Phrynè (qu’il avait peut-être trouvé dans ses lectures, chez un auteur romantique ou directement chez Athénée?) : le moment où elle se déshabille devant tous les Grecs rassemblés pour une fête religieuse sur une plage. Il ose donc se confronter directement avec la célèbre « Aphrodite de Cnide ». Et sa variation n’est pas dénuée d’intérêt. Car il saisit le personnage quelques instants avant Praxitèle : elle n’est pas encore nue, mais commence seulement à se déshabiller. Elle n’est pas encore en train de déposer sa tunique sur le vase rituel mais, la main droite rejetée dans le dos, elle s’apprête à laisser tomber la tunique dont elle vient de dégrafer la fibule, tandis que la main gauche en maintient l’autre pan serré contre son flanc et sa gorge.

(Photo trouvée sur le « Forum Pradier » )

Ainsi Pradier joue avec le regard du spectateur : lorsque tu as le bonheur d’aborder la statue par le côté gauche, tu ne vois presque rien du corps dénudé, le bras plié cache le buste et la tunique dissimule le reste. Il faut passer de l’autre côté pour admirer la jeune Grecque presque entièrement dévoilée : là-bas, le bras rejeté en arrière découvre le sein que la position de l’épaule fait même saillir. La tunique, déjà ouverte, laisse admirer les courbes douces de la hanche, du ventre, de la cuisse, de la jambe à demi-pliée. Tu aperçois le pli de l’aine et le sexe.  C’est ton trajet de spectateur qui est significatif : alors même que, du côté gauche où tu te tiens, tu n’as pas encore vu cette nudité, elle t’excite déjà l’imagination. S’il te semble déjà que la position du côté pudique est la plus troublante (ce bras qui serre encore la tunique contre lui pour dissimuler ses secrets encore quelques instants), tu ne peux t’empêcher de passer du côté dénudé pour la voir. Et c’est bien normal : tu tombes dans le piège que t’a tendu le sculpteur et qu’il s’est tendu à lui-même. Autrement dit, Pradier représente moins le corps féminin nu qu’il ne joue avec le désir du spectateur de le regarder, en lui proposant d’accomplir ce demi-tour, spatial et psychologique. N’unit-il pas ainsi en une seule statue les deux versions de l’Aphrodite inspirée de Phrynè que la tradition prêtait à Praxitèle, l’habillée qui fut exposée dans le temple de Cos et la nue qu’acheta la cité de Cnide?

Peut-être y a-t-il aussi quelque chose de plus moderne dans cette belle variation néo-classique ? Toi qui es fasciné par l’idée de dualité, de trouble vie, tu saisis d’emblée que cette statue cherche à exprimer la double apparence possible d’une même femme : elle est encore l’habillée mais elle sera bientôt la nue, elle est encore la pudique mais elle peut tout aussi bien être l’impudique. Si on la laisse faire, elle peut avec la même grâce et dans le jeu de sa liberté se faire alternativement  l’une et l’autre.

Et le visage?  Simplement l’absence d’expression des imitations de l’antique ou quelque chose d’autre? A quoi songe cette femme qui se déshabille ? A qui ? Pudique ? Honteuse ? Concentrée sur l’énigme de son propre désir? A moins qu’elle ne soit seulement distraite ? Distante et distraite quand on s’apprête à lui faire l’amour ?

II. Jeune romantique de la première génération, celle de la fin de l’Empire, Pradier devint l’un des artistes les plus officiels de la monarchie de Juillet, prix de Rome et professeur de sculpture à l’école des Beaux-Arts.

Un bon gros moustachu aux cheveux longs, qui te rappelle vaguement Flaubert sur ce buste que l’un de ses élèves zélés exécuta juste après sa mort et que tu peux apercevoir au Luxembourg. Mais, sur cet autre portrait, là que je te montre, cette gravure,

 ne lui trouves-tu pas les cernes et les yeux inquiets d’un Gérard de Nerval, à l’aube des nuits où le poète voyait la déesse païenne Isis toujours vivante lever devant lui ses voiles ? Alors lequel des deux moustachus sculpta cette jolie Phrynè, le bon gros satisfait ou le vieux jeune homme au regard inquiet ? Flaubert, qui fréquenta beaucoup son atelier dans sa jeunesse et y rencontra Louise Colet, disait de lui : « un vrai Grec, le plus ancien de tous les modernes, un homme qui ne s’intéresse à rien, ni à la politique ni au socialisme, mais qui, toute la journée, comme un bon ouvrier, la chemise retroussée sur ses bras, est là à faire sa tâche du matin jusqu’au soir avec l’envie de la bien faire et l’amour de son art. ». Le vieux Pradier fut ainsi l’une des projections imaginaires du jeune Flaubert, qui rêvait déjà, en le regardant travailler et en peaufinant dans sa tête l’image de l’humble artiste ouvrier en bras de chemise,  au désengagement total comme seul moyen de se dévouer entièrement à son art.

Dans sa propre jeunesse, le « plus ancien de tous les modernes » avait séduit le jury arthritique du prix de Rome en 1813 grâce à un bas-relief néo-classique, un « Néoptolème empêchant Ulysse de menacer Philoctète », tu parles que tout le monde s’en foutait, lui le premier, j’espère. Mais, comme récompense, il eut le bonheur de passer six années entières en Italie à ne rien faire que copier passionnément des antiques. Il vécut sa jeunesse dans une époque de bouleversements terribles : Waterloo Waterloo morne plaine, le Congrès de Vienne, l’Europe sans dessus dessous, les Cosaques brutaux qui font boire leurs chevaux dans la fontaine du Châtelet, les Rois podagres qui reviennent dans les malles des envahisseurs, la Révolution définitivement enterrée sauf dans le cœur de quelques fous, des centaines de milliers de jeunes cadavres qui pourrissent pour rien sur les champs de bataille napoléoniens, toute une génération de rescapés qui traverse le présent comme un cauchemar insipide, comme la fin de l’avenir et le début du passé, une sorte d’éternel retour létal -et lui, Pradier, il n’est touché par rien de tout ça!  Lui, Pradier, il ne s’intéresse qu’à l’Italie, aux statues, aux femmes anciennes de marbre nu. Il les dessine sur le vif, les aime à la folie, les abandonne aussitôt après les avoir croquées. Dans cette folle débauche, le jeune artiste se mit à l’école du sculpteur Canova, un autre amoureux de l’Antiquité. Par bonheur, ce vice antique est toléré à l’époque et même encouragé par les commandes de l’Etat bourgeois ; James le pousse seulement à un point rarement atteint avant lui. De retour en France, le jeune romantique devient rapidement un officiel mûr, qui gagne sa croûte en parsemant Paris de quelques pompeuses merdes de marbre pensif mais continue surtout à prendre son plaisir en déshabillant de jeunes antiques. Ses académiques putains de rêve, je les trouve jolies, d’un érotisme qui peut encore troubler. Notamment les seins. Assez menus, fermes, bien doux. On sent que notre vieux James modelait cette partie de leur anatomie avec une ardeur toute particulière. Ceux d’Atalante, par exemple, cette coquine qui se penche sur la sandale qu’elle délace et sur les trois pommes d’or.

Ou ceux de l’Odalisque.

Evidemment, la malheureuse est figée dans une position tarabiscotée, qui fait saillir son dos et s’enrouler ses cuises, le sexe opportunément, dans les plis de son vêtement (parce que l’artiste académique restera, quoi qu’il regarde, académique) caché. Seules certaines versions de la Pandore inachevée le laissent parfois voir sous sa tunique impudiquement retroussée, mais à condition que le spectateur-voyeur fasse un pas sur la droite, choisissant lui-même de voir ou de ne pas voir. Pradier poursuit donc, dans cette Pandore qu’il concevait comme un pendant à sa Phrynè, sa réflexion ironique sur le regard du spectateur. Qu’y a-t-il exactement sous les jupes de marbre des filles antiques ? A chacun de se donner sa réponse. J’apprécie à sa juste mesure la rouerie naïve de Pradier, qui avouait ingénument la Grèce et l’Orient comme un réservoir de rêveries érotiques. Saluons-le une dernière fois, notre ami James. Au moins, toutes ces jeunes beautés de chocolat blanc, sur les courbes desquelles il s’exténua tant de nuits, il les trouva délicieuses. Son œuvre n’avait peut-être d’autre justification que le plaisir de la gourmandise mais, l’âge venant, j’éprouve une dilection coupable pour les simples gourmands.

III. Ce Genevois s’appelait en réalité Jean-Jacques mais il devait trouver déjà que porter le prénom de Rousseau était du dernier ringard, tandis que l’anglais faisait plus chic. Il me paraît pourtant l’un des rares, dans ce siècle cultivé mais stupide, à avoir su saisir un reflet de Phrynè. Pas simplement dans la sensualité des courbes mais aussi dans le visage distant. J’aime sa façon d’aborder le mythe antique (ou du moins celle que je lui imagine et qui m’a aidé à me lancer dans mon récit) : en lui prêtant ses interrogations sur la femme moderne. Peut-être cet homme impérieux mais inquiet se demandait-il à qui d’autre que lui pensait sa propre maîtresse quand elle se déshabillait ? L’une des plus connues était une comédienne de second plan, qui avait choisi pour monter sur les planches un prénom romantique, Juliette, et le nom de son oncle, Drouet.

Il lui avait fait une fille qu’il avait reconnue mais elle le quitta pour un prince russe, puis pour un certain Victor Hugo. James épousa alors une femme qu’il croyait fidèle, Louise d’Arcet, et qui lui fit trois enfants, dont deux filles élevées à la Légion d’Honneur. Mais, alors même qu’il parvenait à s’oublier tout à fait en devenant un artiste adulé et ventripotent, il continuait parfois à se demander à quoi pensaient les femmes quand elles se déshabillaient devant lui. Il se découvrit trompé et divorça d’avec son épouse, à une époque où cela ne se faisait guère (on disait qu’elle avait assez couché avec Flaubert, et avec tout ce que Paris comptait d’artistes célèbres, pour devenir quelques années plus tard l’un des modèles officiels de madame Bovary). C’était en 1844. Quelques mois à peine, donc, avant de sculpter Phrynè, sa nudité duale et son visage absent. Ou plutôt quelques mois avant de sculpter une femme gracieuse et offerte et distante, une femme qui fait l’amour mais dont on se demande toujours ce qu’elle en pense vraiment, ce qu’elle cherche vraiment, et de lui donner après coup, sur l’impression hasardeuse d’une lecture, le nom d’une antique putain? Sept ans après avoir ressuscité la belle hétaïre, cet homme typique de son époque mourut lors d’un pique-nique à Bougival, d’une bête apoplexie. Tellement il s’était mis à manger, à oublier son corps, à se gaver de nudités de marbre et à mépriser de tout son coeur les femmes fidèles.

L’Eurozone et la fin de l’idée européenne?

Je ressens beaucoup d’amertume, et même de la colère, depuis la fin des négociations avec la Grèce et la prétendue réussite de cet accord qui n’est qu’un désastre démocratique et un coup d’état libéral, dans la lignée de ceux perpétrés par les « assassins financiers » que décrit John Perkins. Je n’y ai vu que la négation des valeurs sur lesquelles s’était édifiée la communauté européenne, comme le souligne Thomas Piketty. Ou du moins des valeurs dont on avait réussi à nous faire croire pendant longtemps qu’elles étaient au coeur de son projet. Je n’y ai vu nulle solidarité mais du mépris pour la Grèce (et l’on a bien l’impression que ce mépris pourrait facilement devenir celui des Européens du Nord pour les Européens du Sud, sans que l’on sache exactement de quel côté la France se situerait ou serait située par ses voisins d’Outre-Rhin). Je n’y ai vu nul respect de la démocratie mais un mépris pour les consultations populaires et la preuve que les groupes de chefs d’état, de technocrates et de banquiers de l’Eurozone sont plus importants que les citoyens, qu’ils ont seuls voix au chapitre dans le secret de leurs bunkers. Bref, j’y ai vu la confirmation brutale d’une vérité de plus en plus aveuglante depuis quelques années : cette Europe-là, cette Eurozone, n’est plus (ou n’a jamais été?) qu’un  monstre froid (je note aussi cette métaphore de « l’Hydre » qui apparaît chez plusieurs commentateurs). Ce que l’on entend d’ailleurs très bien dans ce terme d’Eurozone, qui limite l’idée européenne à l’espace grisâtre d’une monnaie unique. J’ai été un peu moins lucide que beaucoup d’autres, j’ai refusé pendant longtemps d’y croire. J’aimais bien me dire Européen. Dans ma génération, celle qui est née dans les années 60 et qui est arrivée à la citoyenneté dans les années 80, celle qui était encore jeune au moment de la Chute du Mur, l’Europe était le dernier grand rêve. Mais je crois qu’il est bien mort, cette fois. Et d’une mort assez moche. Je regrette aujourd’hui d’avoir voté oui au traité de Maastricht et je me jure de ne plus jamais me déplacer pour une seule de ces pseudo-élections européennes. Tout simplement, ces institutions, ces grands buildings prétentieux de Bruxelles, cela ne me concerne plus. Cette « Eurozone » des deux croque-morts, Merkel et Hollande, qui se satisfait très bien des paradis fiscaux mais qui n’est pas capable de concéder la moindre place à Varoufakis, cela ne me concerne plus. Dommage.

La constellation du Chien

Bénédicte, la libraire d’Actes Sud, et Myriam, mon éditrice, m’ont fait découvrir ce premier roman de Peter Heller, paru en 2012 sous le titre The Dog Stars et publié en 2013 chez Babel. Je ne regrette pas d’avoir suivi leur conseil, car j’ai adoré, comme beaucoup d’autres lecteurs avant moi, ce roman d’anticipation bizarre et prenant, à la fois réaliste et poétique. D’un point de vue personnel, ce hasard tombait bien : il m’a permis de lancer idéalement mon exploration des imaginaires de fin du monde.

Si l’on raconte l’histoire, on a l’impression de se retrouver dans un univers à la Mad Max. Cela se passe au fin fond du Colorado 9 ans après la pandémie qui a entraîné la Fin de Tout. On suit l’un des rescapés, Hig. Il survit sur un ancien aéroport, et fait équipe avec Bangley, une sorte d’ancien Marine taiseux et surarmé. Ils ne sont pas vraiment copains mais ils se complètent bien : Hig fait des vols de repérage sur un vieux Cessna et Bangley élimine impitoyablement tous les rôdeurs qui se présentent. Hig a un chien aussi, Jasper (beaucoup plus doué que Bangley pour les relations humaines). Et des souvenirs. On est donc dans un monde d’après la civilisation, où rien ne reste de l’armature de la société, où la vie est limitée à la survie et à des scènes d’affrontement hyperviolentes entre rescapés. Mais, à la différence de Bangley, Hig ne s’en satisfait pas : il a envie d’aller voir ailleurs s’il reste des humains…

Car l’originalité du roman, c’est la personnalité du narrateur. Pêcheur, chasseur, pilote d’avion, jardinier, charpentier, amateur de poésie chinoise. D’une drôlerie, d’une mélancolie, d’une poésie folles. Déjà décalé dans le monde d’aujourd’hui, il l’est encore plus dans ce monde apocalyptique de demain. A la différence de Bangley, il croit encore à la « connexion », avec les choses, avec les êtres, les animaux, les humains inconnus. Je te laisse découvrir de quelle manière farfelue, erratique et profonde, il va découvrir de quoi et de qui réinventer le monde. C’est ce mélange détonnant entre un univers hyperviolent et un narrateur poète qui fait le charme puissant de ce premier roman. Brautigan qui réécrirait Mad Max, si tu vois ce que je veux dire.

Et puis un style, magnifiquement rendu par la traduction de Céline Leroy.  Un ton, une voix, une attention hyperaigüe aux détails et des embardées dans l’imaginaire, une façon très curieuse de noter les dialogues ou de laisser les phrases en l’air, un mélange entre le registre de la conversation et d’autres beaucoup plus raffinés, l’efficacité des scènes d’action et la façon de prendre son temps pour décrire la netteté rassurantes des paysages apocalyptiques vus d’avion, la pêche en pleine rivière ou la résilience des forêts. De belles scènes d’amour aussi, que j’ai appréciées en amateur, bien crues et bien lyriques. Tout ce que j’aime dans la grande littérature américaine : le lyrisme du réel.

Tu peux lire aussi la critique de François Xavier sur le « Salon Littéraire », aussi enthousiaste que moi. Je n’oublierai pas La constellation du Chien, et j’attends avec impatience de lire son deuxième roman, The painter, dont la traduction, si j’ai bien compris, doit sortir cet automne.