Son idée maléfique, il la met aussitôt à exécution, depuis son lit. Il sort son téléphone, où il a pris en photo le premier chapitre des romans en lice pour des prix ou même en ayant déjà remporté un, il les tape, c’est long, c’est chiant (qui a donné à Fitoussi, le chroniqueur derrière « Balance ton Claude » le PDF du roman complet pour qu’il puisse le pangramer si vite?) mais il peut les passer à la moulinette du détecteur de mensonge AI.
Le samedi précédent, Ulysse avait écouté une émission sur France Culture, où des critiques avaient célébré C’était ça ou mourir, le roman d’un jeune auteur haïtien, poète, racontant avec une verve désenchantée les tribulations d’un migrant féru d’histoire chassé de son pays par la guerre des gangs et parcourant une douzaine d’autres pays pour trouver un refuge, le tout dans une langue originale et puissante, un roman qui était en train de faire un carton auprès de la critique et des lecteurs, un roman qui allait sans doute recevoir le Goncourt, le premier roman d’un futur grand.
Très intéressé, Ulysse s’apprête dès le lundi à franchir la porte de sa librairie favorite pour se le procurer quand il apprend qu’un site jusque là inconnu, « Balance ton Claude », vient de révéler que le roman génial en question a été écrit entièrement par une IA. Ulysse détourne les pas de sa librairie et entre se réfugier dans une épicerie, un lieu où trouver du solide, histoire de se donner le temps de réfléchir.
Le sentiment qui domine, c’est la déception : Ulysse, lui, un jeune poète haïtien racontant les tribulations à travers une douzaine de pays d’un migrant féru d’histoire dans une langue originale et puissante, il avait a priori envie de l’aimer ! Il se sent rempli d’amertume aussi : il en veut à ce Thélyson Claude Orélien mais il en veut presque encore plus à ces gens de France Culture coupables de s’être fait avoir comme des bleus. Il n’a pour eux que du mépris ironique : est-ce qu’ils l’ont lu au moins, ces cons de critiques, ce roman que leurs préjugés idéologiques plutôt que leur conscience de lecteur professionnel leur enjoignait d’encenser? D’autres media, canadiens cette fois, se mettent à révéler en cascade que le génie en question n’est depuis une quinzaine d’années qu’un plagiaire. Le cas Orélien parait entendu. Reste le cas Claude : comment une IA peut-elle écrire un bon bouquin ? Comment autant de lecteurs avertis et sincères ont-ils pu se laisser avoir ?
Alors, quelques jours plus tard, Ulysse se décide à reprendre le chemin de sa librairie pour voir exactement de quoi il s’agit…
Le Citoyen Lambda qui ne lit plus Libé depuis longtemps achète son ancien journal pour la une en l’honneur de Catherine Ringer, la chanteuse des Rita Mitsouko qui vient de mourir, à l’âge de soixante-huit ans, d’un cancer (comme Marcia dans leur premier tube et comme Fred Chichin lui-même). La photo, qu’il ne connaissait pas, est magnifique : une jeune femme au regard interrogateur et nostalgique, au chignon extravagant porté en équilibre instable sur l’un des côtés du crâne. Elle résume bien ce qu’il percevait de la personnalité de l’artiste à travers ses chansons : une femme libre, fantasque, se moquant des diktats pour créer son propre style. Il espère qu’elle a été cela aussi dans sa vie : fantasquement heureuse. Sa chanson préférée, c’est, disons…
Retour aux Franciscaines de Deauville, deux ans après l’expo Zao Wou Ki, un an après l’expo Salgado.
Dans le patio, ambiance toujours aussi détendue. Un quadragénaire en tong, vautré sur une banquette, dévore une BD comme un ado, en se papouillant le ventre d’aise. Des dames papotent en parcourant des magasines. Des familles boivent des limonades au restaurant. Dans un coin, un couple d’âge dépareillé nourrit un bébé : avant peut-être d’être lancé dans sa première exposition de peinture (« que pourra-t-il bien en retirer ? » se demande Ulysse, blasé), le bambin assis dans sa poussette, touché sans doute par le charme du lieu, engloutit sa compote en faisant des bulles. Les Franciscaines qui ont prié pendant des siècles dans ce cloître seraient-elles scandalisées ou touchées de le voir livré à des activités aussi profanes mais aussi paisibles ?
La petite expo consacrée à Dufy, en collaboration avec Beaubourg, est intitulée « la mélodie du bonheur ». A juste titre -même si cette mélodie s’épanouit encore plus d’englober quelques dissonances. Les premières œuvres qui accueillent le visiteur sont passionnantes pour comprendre l’itinéraire de l’artiste.
Dans son tram, Fanny lit sur son smartphone un article qui la traumatise. Un certain Jacob Coxon, un mathématicien anglais de vingt-sept ans, totalement inconnu du grand public mais qui a travaillé successivement chez Open AI et chez Anthropic, vient de démissionner avec fracas de cette deuxième entreprise, en alertant par quelques tweets l’humanité entière sur les dangers que l’IA lui fait courir :
En quelques heures, ces tweets d’un inconnu font le tour des media et de la planète jusqu’à toucher Fanny au fond de son tram parisien.
Ulysse chope presque à la dernière minute avant qu’elle ne disparaisse de la plate-forme Arte une série sortie en mars (à un moment où il avait autre chose à faire sûrement) : Quelqu’un devrait interdire les dimanches après-midi. Il la recommande à ses amis et il est tout heureux que Sarah et Thomas, Norman et Adèle la bingent in extremis car il y a plein de raisons de tomber sous son charme.
Premier vendredi de cours, dernière heure : il fait chaud, ils en ont tous assez, le professeur comme les élèves. C’est le premier bon moment pour s’échapper, aller plus loin, dans le futur (où il ne fera sans doute pas plus frais). Il leur propose d’écrire un autoportrait mais qui commencera par les mots suivants :
Le professeur Norman Normal, qui a fait preuve toute sa carrière d’une ponctualité exemplaire, à la limite de la maniaquerie, est arrivé en retard de deux heures à sa dernière réunion de pré-rentrée, à la limite du foutage de gueule.
Méta, l’entreprise de Mark Zuckerberg, vient de céder aux quarante-sept Etats de l’Union lui ayant intenté un procès et d’accepter des mesures pour limiter l’accès des mineurs à ses réseaux sociaux qui se rapprochent fortement de la régulation européenne : celle-ci a pourtant valu en décembre 2025 à Thierry Breton et à quatre de ses collègues d’être interdits de séjour par l’administration Trump aux USA sous l’accusation de censure.