Hier, réunis au Jardin, mes amis ont prononcé pour la première fois, sans vraiment rire ou en riant jaune, les mots de « guerre civile ».
Hier, un homme ordinaire à la peau blanche prénommé Kevin est allé tirer à l’arme automatique dans les rues de Trappes, où il a tué un jeune homme homme ordinaire à la peau noire prénommé Pengo, blessé trois autres personnes dont une fille de douze ans qu’il a criblé de huit balles. Le déjà ex-président Macron et la future présidente Le Pen se sont hâtés de condamner la tuerie abjecte avant les autres leaders politiques. Cet acte de terrorisme raciste dont les motivations ne sont pas encore claires mais qui s’inscrit vraisemblablement dans une idéologie identitaire intervient dans un contexte explosif.
Scènes de pillages dans la rue commençante Sainte-Catherine et dans les petites rues parallèles, à Bordeaux, 17 octobre 2026. MORGAN FACHE/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
Le Citoyen Lambda, qui ne fréquente plus les manifs depuis une bonne quinzaine d’années, est en promenade dans une forêt du Loir l’après-midi du samedi 17 octobre, où a lieu la grande journée de convergence des luttes, dans laquelle les lycéens sont rejoints par les anciens Gilets Jaunes et les autres protestataires. Ce qui fait qu’il n’en a qu’un écho assourdi par la ramure des sapins plantés à tour de bras par l’ONF dans cette ancienne chêneraie. C’est le calme dans la forêt mais c’est le chaos à Paris et dans toutes les grandes villes du pays.
1. Thelyson, ex-jeune auteur prometteur, s’excuse des plagiats commis dans les années 2010 (accusation impossible à nier) mais se défend d’avoir fait écrire par une IA (accusation impossible à prouver) le roman qui aurait dû lui valoir le Goncourt et qui témoigne de « sa blessure et de celles des migrants » : cette réponse vient trois semaines après les accusations et, autre effet navrant de « l’ère du soupçon », elle ne paraît pas très convaincante.
Qu’est-ce que ça veut dire, se demande Ulysse, que, dans ce tournant des années 2020, autant de réalisateurs (Xavier Giannoli avec Les Rayons et les Ombres, Antonin Gaudry et ses deux films sur De Gaulle) se tournent de nouveau vers cette période des années 1940 ?
Les deux jeunes femmes sont assises en terrasse, dans un rayon de soleil, et elles parlent avec tellement d’animation que Charles, indiscret de profession puisqu’il est poète, n’est presque pas obligé de tendre l’oreille pour saisir leur conversation. Il aime écouter les femmes réfléchir, surtout entre elles, surtout lorsqu’elles ne parlent pas de mecs mais de ce qui les concerne beaucoup plus profondément, leurs enfants et leurs mères.
Le mouvement de colère lycéenne a commencé au début de la semaine, à Créteil, puis en Seine Saint-Denis. Grâce à l’action conjuguée des réseaux sociaux et des élus LFI, il s’étend rapidement à toute la France et touche même dès le jeudi Trifouilly-la-forêt, qui est pourtant une ville assez bourgeoise, et son lycée Michel Houellebecq où le professeur Normal achève sa carrière.
Ulysse s’éveille en sursaut, taraudé par son doute. Il faut qu’il en ait le coeur net mais il ne peut s’empêcher de frémir en ouvrant le fichier de son propre roman en cours. Il le pangramme en tremblant. Et, évidemment, absurdement, horreur, horreur encore plus que stupéfaction : lui aussi écrit par Claude ! A l’insu de son plein gré, il le jure ! Comment Claude a-t-il réussi à prendre le contrôle de l’ordinateur personnel d’Ulysse ? Ou de son cerveau qu’il croyait jusque-là personnel ?
Son idée maléfique, il la met aussitôt à exécution, depuis son lit. Il sort son téléphone, où il a pris en photo le premier chapitre des romans en lice pour des prix ou même en ayant déjà remporté un, il les tape, c’est long, c’est chiant (qui a donné à Fitoussi, le chroniqueur derrière « Balance ton Claude » le PDF du roman complet pour qu’il puisse le pangramer si vite?) mais il peut les passer à la moulinette du détecteur de mensonge IA (ce fameux Pangram qui donne, paraît-il, des résultats très fiables mais dont personne ne sait comment il fonctionne, ni quels critères il utilise, une « boite noire » (pour reprendre l’image de son concepteur) aussi énigmatique finalement qu’un cerveau humain).
Le samedi précédent, Ulysse avait écouté une émission sur France Culture, où des critiques avaient célébré C’était ça ou mourir, le roman d’un jeune auteur haïtien, poète, racontant avec une verve désenchantée les tribulations d’un migrant féru d’histoire chassé de son pays par la guerre des gangs et parcourant une douzaine d’autres pays pour trouver un refuge, le tout dans une langue originale et puissante, un roman qui était en train de faire un carton auprès de la critique et des lecteurs, un roman qui allait sans doute recevoir le Goncourt, le premier roman d’un futur grand.
Très intéressé, Ulysse s’apprête dès le lundi à franchir la porte de sa librairie favorite pour se le procurer quand il apprend qu’un site jusque là inconnu, « Balance ton Claude », vient de révéler que le roman génial en question a été écrit entièrement par une IA. Ulysse détourne les pas de sa librairie et entre se réfugier dans une épicerie, un lieu où trouver du solide, histoire de se donner le temps de réfléchir.
Le sentiment qui domine, c’est la déception : Ulysse, lui, un jeune poète haïtien racontant les tribulations à travers une douzaine de pays d’un migrant féru d’histoire dans une langue originale et puissante, il avait a priori envie de l’aimer ! Il se sent rempli d’amertume aussi : il en veut à ce Thélyson Claude Orélien mais il en veut presque encore plus à ces gens de France Culture coupables de s’être fait avoir comme des bleus. Il n’a pour eux que du mépris ironique : est-ce qu’ils l’ont lu au moins, ces cons de critiques, ce roman que leurs préjugés idéologiques plutôt que leur conscience de lecteur professionnel leur enjoignait d’encenser? D’autres media, canadiens cette fois, se mettent à révéler en cascade que le génie en question n’est depuis une quinzaine d’années qu’un plagiaire. Le cas Orélien parait entendu. Reste le cas Claude : comment une IA peut-elle écrire un bon bouquin ? Comment autant de lecteurs avertis et sincères ont-ils pu se laisser avoir ?
Alors, quelques jours plus tard, Ulysse se décide à reprendre le chemin de sa librairie pour voir exactement de quoi il s’agit…
Le Citoyen Lambda qui ne lit plus Libé depuis longtemps achète son ancien journal pour la une en l’honneur de Catherine Ringer, la chanteuse des Rita Mitsouko qui vient de mourir, à l’âge de soixante-huit ans, d’un cancer (comme Marcia dans leur premier tube et comme Fred Chichin lui-même). La photo, qu’il ne connaissait pas, est magnifique : une jeune femme au regard interrogateur et nostalgique, au chignon extravagant porté en équilibre instable sur l’un des côtés du crâne. Elle résume bien ce qu’il percevait de la personnalité de l’artiste à travers ses chansons : une femme libre, fantasque, se moquant des diktats pour créer son propre style. Il espère qu’elle a été cela aussi dans sa vie : fantasquement heureuse. Sa chanson préférée, c’est, disons…