LETTRE OUVERTE A MADAME SNCF

Pontorson 31 juillet 19

Chère madame SNCF

Je sais que tu es une vieille dame respectable : tu as été conçue dans l’euphorie du Front Populaire (où les mots « service public » voulaient sûrement dire quelque chose d’exaltant) et tu t’es chargée pendant des décennies de conduire vers leur boulot, leurs affaires, leurs amours, leurs vacances des dizaines de millions de mes concitoyens, sur tes petites et sur tes grandes lignes. Pour tout ça, tu as mon affection et mon respect.

Mais, en ce mois de juillet 2019, je te le dis carrément, tu m’emmerdes (et je ne suis manifestement pas le seul). 

D’avoir circulé en cyclotouriste sur la voie qui mène vers le Mont Saint-Michel en une période de canicule et d’orage m’a permis de te fréquenter plus que je ne l’avais prévu, et ce que j’ai cru deviner de ton évolution, ma vieille, est consternant.

D’abord, j’ai roulé, jusqu’à Alençon, pendant des dizaines de kilomètres sur une charmante « voie verte », qui utilisait le parcours d’une ancienne de tes lignes, encore ponctué de gares et de passages à niveau. J’ai trouvé ça chouette. Et puis je me suis dit : « Ce n’est pas un peu bête, non, de désaffecter ces petites lignes que le XIXe siècle avait pris la peine de tracer à travers le paysage ? Comment font les gens du cru ? Ah oui, ils prennent leur voiture. Comme au XXe siècle. »

L’ancienne gare de Rémalard, sur la Voie Verte vers Alençon, transformée en lieu d’exposition par les enfants du village

Ensuite j’ai voulu emprunter l’une de tes lignes actuelles, pour aller d’Alençon jusqu’à Bagnoles de l’Orne. Là, problème : tu as le souffle court, et le porte-monnaie serré, alors tu as décidé de ne plus monter jusqu’à l’ancienne station thermale, qui, elle, est pourtant en train de se réinventer en une station de loisir moderne. Plus aucun train n’y va. Tu laisses faire le boulot à des cars. D’abord tu imagines que persuader un chauffeur de car d’embarquer cinq vélos de randonnée chargés, ce n’est pas si évident, mais enfin, eux, ils ne sont pas comme tes contrôleurs, ils sont sympas. En roulant dans ce véhicule climatisé et polluant, je me disais :  » Il a l’air rempli. Il y a du monde qui emprunte ces cars. Pas de quoi remplir un train avec de nombreux wagons, certes, mais, quand même, les gens sont là, eux, toujours. » C’est toi, SNCF, qui n’es plus là. C’est toi qui désertes. Ne serait-il pas plus intelligent de t’adapter, je ne sais pas moi, je ne suis pas un spécialiste, mais des trains d’un ou deux wagons, aussi fréquents que des cars et moins polluants ?

L’ancienne gare de Bagnoles, où n’arrivent plus que des cars, dont certains affrétés… par la SNCF!
http://www.lagaredebagnoles.sitew.fr/#Gare_de_Bagnoles_1.A

En fait, c’est ça, le mot que tu n’as plus l’air de comprendre, alors qu’il devient de plus en plus essentiel : t’adapter. Quand j’emploie ce mot, je ne veux pas dire, comme les gens qui nous gouvernent, « faire en sorte que les dépenses publiques diminuent et qu’augmentent les profits des riches », mais « faire en sorte que la vie des gens soit plus vivable ». Faire que le monde aille dans le bon sens, cela aussi pourrait être l’ambition d’une société de transport responsable, non ?

Enfin, il y a eu le 31 juillet 2019. Oh, c’est ce matin-là, sur le coup de dix heures, que tu m’as mis très en colère, madame SNCF. Je t’explique. Nous étions sur le quai de la gare de Pontorson, à quelques kilomètres du Mont Saint-Michel, prêts à prendre ton train du retour, après dix jours sans voiture. Nous avions réservé nos billets trois mois à l’avance. Au milieu des autres voyageurs, nous étions dix cyclistes : un grand-père et ses deux petits-fils, un couple de Suisses alémaniques, et nous, une famille de cinq. Oui, figure-toi qu’il y a de plus en plus de gens qui n’ont plus envie de faire les touristes en bagnoles, et qui souhaiteraient de nouveau fréquenter tes lignes. Si tu comprenais quelque chose à ce qui est en train de se passer autour de toi, tu devrais accompagner ce mouvement. D’ailleurs, tu commences à le dire, dans tes pubs, pour jouer la moderne, que tu aimes les vélos, qu’ils sont les bienvenus.

Oh la belle photo bien publicitaire
cf https://www.weelz.fr/fr/france-difficulte-voyager-train-velo-multimodalite/

Mais c’est faux. Tu mens. La multimodalité, c’est au quotidien, et pas seulement dans une agence de communication, que ça se construit!

Donc, ton train arrive. Ta contrôleuse descend sur le quai, nous aperçoit et nous apostrophe : elle a déjà trois vélos dans son train, elle ne peut en accepter que deux de plus. Elle nous menace d’une amende de 150 euros, si nous tentons de monter quand même, voire, pourquoi pas, d’appeler la sécurité. Elle nous lance que nous n’avons qu’à prendre le train suivant, qui passe dans deux heures. Nous allons manquer notre correspondance à Granville, mais, d’après elle, ce n’est pas très grave. Elle ajoute que nous n’aurons pas droit à un remboursement puisque nous avons des vélos (sous-entendu : puisque nous sommes des coupables).

Le papi, qui connaît la vie, n’essaie même de parlementer : il s’engouffre avec ses deux gamins dans le wagon de tête (d’ailleurs, nous l’aurions sans doute laissé faire). Nous restons à sept sur le quai, le couple d’Alémaniques, qui n’a pas très bien compris les explications de ta délicieuse porte-parole, et notre famille de cinq. Nous vérifions les horaires. Là, cerise sur le gâteau, nous découvrons que le prochain train ne passe pas dans deux heures, aux alentours de midi, mais à 18h40 et des poussières (tu ne proposes plus que trois trains par jour, même en période d’affluence). Ta représentante a menti, délibérément, pour se débarrasser de nous. Nous constatons pour finir que la gare de Pontorson est entièrement fermée le mardi et le mercredi : personne ne peut donc nous aider à trouver une solution.

Ne t’inquiète pas, nous finissons par la trouver nous-mêmes : le gérant du café du coin (le bien nommé « La Baie des gourmandises» car ses chocolats sont excellents), n’est pas un de tes contrôleurs, alors il prend le temps de nous aider. Il nous informe que le supermarché le plus proche loue des camionnettes, à bord de laquelle nous pourrons rejoindre Granville avec nos vélos, et il nous trouve même un de ses copains, qui acceptera de ramener le véhicule à son point de départ. Ce parcours du combattant nous fera sûrement rire, dans quelques jours.

Evidemment, à Granville, nous devrons racheter des billets. Résultat des courses : 250 euros environ de surcoût. Le couple de Suisses, qui a choisi de se dérouter vers Rennes et d’acheter deux billets de TGV, en sera pour encore plus cher.

Et je te fais entière confiance, madame SNCF, pour avoir inventé une procédure de remboursement qui te permettra de ne rien nous rembourser. Là, pour une fois, je suis sûr que tu seras efficace !

L’ancienne gare de Pontorson, ah non, elle est encore en service, mais sûrement plus pour longtemps…

Comme tu me laisses du temps à errer en pestant autour de ta gare bien close, j’en profite pour réfléchir. Ce qui me choque dans cet incident, ce n’est pas seulement la désinvolture d’une contrôleuse, qui a considéré que son unique mission était d’éjecter du train les gêneurs qui auraient pu l’empêcher de respecter son sacro-saint horaire. Parce que nous avions des vélos, elle ne nous a pas considérés comme des usagers, ni même comme des clients, mais comme des emmerdeurs. Après tout, ce n’est pas bien grave, nous ne sommes que des cyclotouristes, que tu laisses en galère deux ou trois fois par an. Mais les gens du coin, eux, de tous les coins de France, c’est tous les jours que tu les laisses tomber. Tu les traites comme des merdes. D’ailleurs, je peux te le confirmer, pour en avoir discuté avec eux, ils ne t’aiment plus. Ils ne croient plus en toi. Et qui pourrait le leur reprocher ?

Car le problème va bien au-delà de ça du cas de cette imbécile, à qui je souhaite de manger une huître de la Baie avariée un jour où sa voiture sera en panne, d’être obligée de faire trente-cinq kilomètres en vélo pour trouver un service d’urgences qui ne l’acceptera pas et de finir étouffée dans son propre vomi. Ce petit trip en dehors des grandes lignes (et pourtant vers une destination très touristique) m’a permis de constater, madame SNCF, que tu n’assurais plus tes missions. Tu es devenue une entreprise désuète, méprisante vis-à-vis de ses usagers, mue uniquement par la rentabilité commerciale à court-terme, et pas du tout par le soutien aux nouvelles mobilités. Tu es une entreprise du passé, qui ne prépare pas l’avenir. Pourtant, il y a des gens, en France, qui sont en train de rétablir du lien là où toi, tu en supprimes, de sortir de cette logique du profit immédiat qui nous précipite vers la catastrophe. Mais toi, madame SNCF, tu n’en fais sûrement pas partie.

J’imagine bien que ce gouvernement est en train de tout faire pour préparer l’opinion à la mise en concurrence des transports ferroviaires. Comme si avoir trois ou quatre société commerciales de chemin de fer à la place d’une seule allait amener la solution (ce qui est comique, ou tragique, avec les libéraux, c’est que la pointe du progrès, pour eux, se résume à s’inscrire encore dans la logique des années 1980). Tes futures rivales vont se battre pour te disputer la ligne grande vitesse entre Rennes et Paris, mais celle entre Pontorson et Grandville, et toutes les petites lignes de France entre Machinson et Trucville, elles les abandonneront dédaigneusement, avec les ploucs qui les empruntent, à des entreprises de cars. Il me semble qu’un gouvernement digne de ce nom, soucieux de l’intérêt de tous, ne concèderait la ligne Rennes-Paris qu’à la société qui s’engagerait à assurer aussi la ligne Pontorson-Grandville, même si elle ne rapporte pas grand-chose : on peut donc avoir pleine confiance dans le pouvoir actuel pour faire exactement le contraire.

Sache, madame SNCF, que je ne regretterai pas que tu crèves la gueule ouverte. Tu n’es plus digne de ton monopole. Tu es vieillotte, dans ta fausse modernité, complètement dépassée, complètement en dehors du mouvement qui est en train de se créer et qui seul pourra nous sauver.

Enfin, quand je dis que tu es vieillotte dans ta fausse modernité et complètement dépassée, je me trompe. Ce n’est pas toi qui l’es, madame SNCF, ce sont les crânes d’œufs cravatés qui te gèrent et te dénaturent. Ces abrutis n’ont rien compris au N de SNCF, ils pensent que l’urgence n’est pas d’adapter cet extraordinaire réseau que tu as édifié depuis le XIXe siècle aux usages du XXIe, mais de le démanteler le plus vite possible. Et, quand ils t’auront toute cassée, il faudra te reconstruire (exactement comme, dans les villes, on est en train de reconstruire à grand peine les lignes de tramway d’antan) ? Ah là là, le temps que ces technocrates surqualifiés nous font perdre ! Ils sont encore plus nuisibles que ta contrôleuse de Pontorson, et, crois-moi, madame SNCF, ce n’est pas peu dire !

LA VELOSCENIE : DE NOGENT AU MONT SAINT-MICHEL

27-31 juillet 19

Nogent-le-Rotrou-Le Mêle sur Sarthe

Sur la Voie Verte vers Alençon

Journée délicieuse : la température est tombée et la « voie verte » qui suit le parcours d’une ancienne voie ferrée sur 70 kilomètres, de Rémalard jusqu’à Alençon, est particulièrement agréable.

Le soir, nous poussons jusqu’au petit camping paisible de la Mêle sur Sarthe, « La Prairie », qui donne sur une base nautique où nous nous pouvons nous baigner.

Le plan d’eau du Mêle sur Sarthe

Pendant que certains écrivent au bord du plan d’eau, une autre peint une aquarelle. Et le dernier savoure les yeux grand ouverts le bonheur de cette journée.

Le Mêle sur Sarthe-Alençon

Une ½ étape, pour faire un peu de tourisme.

Mais Alençon est une ville gentiment morte en ce dimanche de juillet.

Nous finissons par dégoter un resto ouvert, « L’oriental », à la déco inspirée de Delacroix kitchissime ; mais nous rigolons bien avec le serveur, un jeune rebeu qui arbore une coiffure « plusieurs-couleurs » de joueur de football et s’entraîne au marathon en servant à lui tout seul une trentaine de couverts. Comme nous l’applaudissons pour sa dextérité à servir le thé à la menthe, il nous ressert fissa des pâtisseries en même temps qu’un clin d’oeil.

Plus personne dans les rues piétonnes à 22h. Peut-être qu’un autre jour de la semaine d’un autre mois d’une autre année Alençon ressuscite ?

Alençon-Bagnoles de l’Orne, en train.

Nous sommes en retard, et l’étape promet d’être dure à certains de nos petits mollets. D’où nouveau périple ferroviaire. Lors de notre deuxième changement, nous découvrons qu’il n’y a plus de train qui va vers Bagnoles (le jeu de mot ne nous fait pas du tout rire). Il faut prendre un car. Nous envoyons parlementer avec le chauffeur notre spécialiste en relations humaines et il finit par accepter, comme son collègue d’Illiers, de nous charger avec nos cinq vélos. Mais c’est quand même bizarre : le car a l’air d’être bien rempli. Beaucoup d’essence consommée, de CO2 envoyé dans l’atmosphère, à une époque où je croyais que, précisément, il serait bon que notre pays, comme les autres, fasse le contraire…

Bagnoles de l’Orne-Mortain.

Parcours sur une « voie verte », très facile.

Le midi, nous montons à Domfront, joli village médiéval accroché au flanc d’un château. Alors qu’il était encore perdu au milieu des forêts de cette région-frontière, des générations de comtes, de ducs, de rois de France et d’Angleterre y perfectionnèrent pendant des siècles les moyens de se taper sur la gueule, Aliénor d’Aquitaine y donna une grande fête pour le baptême de sa fille, et un certain Chrétien de Troyes y rêva son Lancelot : dans ces ruines encore pleines des fureurs des siècles passés, on peut aujourd’hui faire la sieste.  

A un moment de l’après-midi, nous nous rendons compte que, ça y est, nous sommes en Normandie : devinez un peu pourquoi !

Le soir, grimpette terrible (tout le monde met pied à terre sauf notre champion, Olaf-le-Viking, qui se hisse en haut à force de zig-zag) jusqu’à Mortain, sinistre village de granit sombre, entièrement reconstruit après les combats de 1944. Petit camping bondé. Atmosphère de tempête. Demain, pour notre dernier jour de vélo, l’orage approche : il veut que nous méritions la Merveille !

Mortain-Le Mont Saint Michel

1ière partie du parcours jusqu’à Pontaubault très facile.

Après le pique-nique, ça se corse. Nous roulons contre un vent pervers (qui apparemment se concentre sur l’une d’entre nous) et le parcours accumule les faux plats. Mais en point de mire, nous avons le Mont.

Nous parvenons au camping « Aux Pommiers » de Beauvoir, où nous avons été bien avisés de réserver un « tithome » (c’est une sorte de mixte bizarre entre la tente et le mobil home). Un quart d’heure après notre arrivée, les orages annoncés commencent à tomber. Heureusement, nous sommes à l’abri!

Dîner de fin de rando bien mérité au restaurant « Le pré salé ».

Puis visite de la Merveille tard le soir entre deux averses. Nous sommes les derniers visiteurs à y être admis et l’atmosphère est magique, même si la nuit déjà tombée sur la terrasse dissimule le paysage somptueux de la baie le soir, qui m’avait submergé lorsque je l’avais découvert il y a deux ans.

Le scriptorium

Le son et lumière est moins kitsch que le précédent : malgré quelques projections d’œuvres saint-sulpiciennes, il se contente de mettre en valeur l’architecture, et je préfère (j’aurais juste rajouté quelques murmures mystérieux dans les coins pour faire vivre l’histoire du lieu).

Au moment où nous pénétrons dans l’église, Mozart, le début du Requiem.

Plusieurs siècles de distance et pourtant la sensation d’un accord miraculeux, comme si cette musique-là avait été écrite spécialement pour ce lieu-ci -et peut-être même pour cette minute précise, à laquelle je ne suis invité que par hasard, par erreur sans doute, ou par une grâce imméritée. J’ose à peine m’avancer. Les deux ou trois autres visiteurs, dont une Japonaise, restent comme moi : saisis et, à la fois, transportés.

La Merveille à une heure où elle mérite pleinement son nom

Le lendemain, c’est le retour.

Le retour au réel et aux galères de la SNCF, de plus en plus (in)fidèle à elle-même.

LA VELOSCENIE : DE PARIS A NOGENT

22-26 juillet 19

Paris-Rambouillet

Véloscénie : les machines

La coulée verte, familière. Puis quelques kilomètres un peu confus jusqu’à Saint-Rémy (en fait, il vaut mieux prendre le RER pour commencer ici, où le parcours devient vraiment bucolique). Les longues traversées fraîches de la forêt de Rambouillet, et l’arrivée au camping Huttopia, niché dans la forêt au bord d’un étang.

Rambouillet-Chartres

Etape encore vallonnée.

Maintenon ne vaut que par le beau château ordonné et paisible de l’épouse secrète. Le reste de la ville est livré à des masses de bagnoles particulièrement importunes un jour de chaleur. Impression de faire une halte dans les foutues années 70.

Chartres : à l’ombre de la cathédrale

A Chartres, on peut se dispenser du camping (qui, malgré son nom bucolique, « Au bord de l’Eure », a plus de moustiques que de charme). En revanche, halte indispensable à l’aquapark « l’Odyssée », où même la foule ne nous empêche pas de faire un grand plein de fraîcheur. Et puis il y a des super toboggans !

Le soir, nous sommes tellement KO que nous n’avons plus le courage d’aller admirer la façade illuminée de la cathédrale.

Nuit à la belle étoile. 

Chartres-Illiers

Il fait 41° !

De quoi faire un malaise, n’est-ce pas, les bras en croix dans les plaines de la Beauce !

Le curé d’Illiers, qui nous trouve en train de pique-niquer à l’ombre de son église, nous invite à finir notre repas à l’intérieur pour nous rafraîchir. D’après lui, Dieu aime ceux qui aiment les tomates et les olives (nous lui en proposons, c’est son péché mignon). Malgré l’interdiction de la municipalité, dont ce curé de choc se plait à braver les oukases, il nous fait grimper à l’étage par un escalier branlant, pour admirer les peintures XIXe de la charpente, qu’il nous commente en détail.

Illiers : la charpente peinte de l’Eglise

Après avoir déclaré pour nous choquer que les admirateurs de Proust sont des « idolâtres », il nous indique la travée où le petit Marcel venait s’asseoir avec sa grand-mère, pour que nous puissions, pendant quelques instants, voir le monde du point de vue du Narrateur.

Illiers : l’église vue par le petit Marcel

Même si ce n’est pas du Proust, il nous donne à lire les réflexions bien senties qu’il a pondues dans le bulletin paroissial sur les affaires de pédophilie à l’intérieur de l’Eglise. Nous serons les derniers touristes à qui il aura fait visiter l’édifice, car il est sur le point de changer de paroisse. Bon vent à toi, don Camillo d’Illiers ! Le sort de l’église catholique m’indiffère depuis longtemps, mais, si elle s’appuyait plus sur des prêtres de ton acabit, peut-être ses affaires n’iraient-elles pas plus mal ?

Dans la paisible maison de la tante Léonie, la seule pièce un peu fraîche est la salle d’exposition consacrée au prix Goncourt 1919 obtenu par A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Nous nous y endormons à l’ombre du fameux cliché de Proust sur son lit de mort pris par Man Ray. Au réveil, nous prenons des photos moins funèbres de nos poses avachies, en chahutant si bien que l’adolescente languide qui garde ce musée désert est obligée de venir nous rappeler à l’ordre. Nos enfants se font une joie de nous signifier que nous venons de profaner un sanctuaire.

Le dieu de la littérature nous punit aussitôt : nous décidons de prendre le train pour Nogent-le-Rotrou et nous découvrons… qu’il est supprimé : le conducteur a fait un malaise. Le jeune homme à qui l’on a confié cette gare, peut-être parce qu’il est le dernier employé valide de la SNCF dans toute la région, nous propose de l’eau et du café, ou n’importe quoi pour se faire pardonner. C’est «A la recherche du train perdu » : nous attendons des heures un car hypothétique, en espérant que le chauffeur voudra bien prendre nos cinq vélos. Ce qu’il fait. Dans la France de province, on a gardé des valeurs : on n’abandonne pas les familles en déshérence.

Nogent-le-Rotrou 

Journée de repos pour laisser passer l’orage.

Hôtel du Lion d’Or, sur la place de l’Hôtel de Ville, désuet mais charmant. La dame nous installe dans deux chambres qui communiquent par la terrasse et d’où nous voyons les toits, comme en Italie.

En passant dans la rue de la Herse, une voix de fumeuse nous hèle depuis la terrasse d’un café : « Entrez ici, vous ne le regretterez pas ! ». Nous faisons bien d’écouter l’appel rauque du hasard : le café associatif du « Circonflexe » est un lieu comme je les aime, plusieurs salles remplies de bouquins jusqu’à ras bord, dans lequel des gens de tout âge viennent boire des coups mais aussi suivre des activités, de l’aide au devoir… jusqu’au tricot.

Elisabeth, la responsable, est tellement passionnée qu’elle énumère les projets de son assoc au lieu de prendre notre commande. Elle nous apprend que le Circonflexe vient de recevoir une subvention de la municipalité et d’organiser un festival du thriller. Cela m’amuse, parce que ce lieu dans cette ville évoque tout sauf le thriller, mais l’enthousiasme de la petite équipe est vraiment rafraichissant. L’association a pu embaucher récemment à la cuisine une jeune en fin d’apprentissage (fan de Justin Bieber mais bonne pâtissière). Elisabeth précise : « Et nous l’avons embauchée en CDI !». En écoutant la fierté dans sa voix, je pense à toutes ces entreprises si performantes qui multiplient les contrats précaires pour pouvoir mieux rétribuer leurs actionnaires et qui tentent de nous persuader, dans les medias dont elles ont pris le contrôle, que c’est cela désormais qu’il faut appeler le progrès économique et social. Moi, je crois, au contraire, que c’est Elisabeth et son gang d’amies pacifiques qui sont dans le vrai : elles ont des raisons d’être fières d’accrocher toutes ensemble un convivial circonflexe au-dessus du nom de Nôgent.

Sous un délicieux crachin, nous allons visiter l’impressionnant château de la dynastie des Rotrou, qui n’est plus assiégé que par des moutons. L’heure de la fermeture sonne mais la gardienne du musée est elle aussi tellement passionnée qu’elle continue, au lieu de nous virer, à nous donner des explications.

Bref, Nogent-le-Rotrou, ce n’est pas un trou. Nous envisageons même de changer les paroles de notre hymne national.

ESCAPADE AU MONT SAINT-MICHEL (PAR LA VELOSCENIE)

Du lundi 22 juillet au mercredi 31 juillet 19

9 jours de vélotrip.

J’adore cette façon de voyager (qui me fait penser à certaines des pages les plus délicieuses de La force de l’âge de Beauvoir). On parcourt plus de distance qu’à pied, on traverse des villes et des petits coins de campagne, on alterne l’effort physique et les visites culturelles, les campings et les hôtels, les petits déjs à même le sol et les restaurants, les étapes de cinquante kilomètres et les jours de repos, on voit changer les paysages, on fait des rencontres.

D’avoir effectué ces neuf jours de randonnée à travers la canicule, puis l’orage, avant de trouver la douceur, et de finir par une dernière journée venteuse d’orage en arrivant au Mont Saint-Michel, a rendu le périple plus sportif que prévu. Cela nous a obligés à nous adapter, à être attentifs à la météo, à raccourcir ou allonger nos étapes, guetter les coins d’ombre et les fontaines, surveiller les nuages, fréquenter aussi les piscines, réserver dans des hôtels ou des bungalows pour ne pas être mouillés, nous ménager une journée de repos incongrue et finalement salvatrice, prendre le train et même le car (à cinq vélos !), pour finalement atteindre notre but.

Improviser, optimiser, nous adapter. Curieusement, cela m’a paru être en lien avec le travail d’écriture romanesque, la façon au moins dont je le conçois. Encore un pont entre ce blog et la fiction.

Et puis (malgré, hum, la dispute du premier jour) ça a été génial de le faire à cinq.

Et de remplir chacun à notre tour le journal d’aventure. C’est moi qui y ai le moins bien écrit.

PS pratique : nous avons préparé la rando à partir du site hyper complet de la Véloscénie. Sur place, outre l’appli « Géovélo », nous nous sommes servis de l’excellent guide papier de Michel Bonduelle, publié aux éditions Ouest France, qui propose des cartes, un descriptif précis des étapes et, pour chaque étape, des adresses acceptant les vélos où nous avons été très bien accueillis. En ce mois de juillet 2019 où nous l’avons parcouru, l’itinéraire était encore peu fréquenté, ce qui lui rajoute encore du charme.

ET PENDANT CE TEMPS-LA

… tout va bien : le vendredi 19 juillet 2019, en marge de la finale de la CAN entre l’Algérie et le Sénégal, à Lyon, une bande de néonazis a attaqué une famille algérienne, en les traitant de « sales bougnoules »

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/07/21/ouverture-d-une-enquete-apres-l-agression-raciste-d-une-famille-a-lyon_5491880_3224.html

tandis que, près de Rouen, un supporter algérien a tué sous les yeux de sa femme un automobiliste guinéen, après l’avoir traité de « sale noir ».

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/07/21/ouverture-d-une-enquete-apres-la-mort-d-un-homme-agresse-pres-de-rouen_5491825_3224.html

Deux fait-divers lamentables, où le football sert de prétexte au défoulement de la bêtise identitaire la plus crasse.

Contrairement à ce qui commence à se dire sur les réseaux sociaux, les médias français ne taisent ni l’une ni l’autre affaire. En témoignent les deux articles du Monde trouvé sur le site du journal ce lundi 21.

Doit-on noter la différence dans les titres : le fait que l’adjectif « raciste » soit mentionné dans un cas, et pas dans l’autre ? Pour le reste, il sera intéressant de voir quelle va être l’issue des deux affaires : comment elles vont être traitées par la justice, le pouvoir, les médias, les réseaux sociaux.

ESCAPADE A PORT-ROYAL DES CHAMPS

14 juillet 19

La ballade commence à la sortie du RER Saint-Rémy lès Chevreuse (enfin une station bien adaptée pour les vélos!).

Après avoir grimpé (tant bien que mal ) la côte vers les ruines du Château de la Madeleine, nous progressons à travers bois sur l’idyllique « Chemin Jean Racine » : il suit sur une dizaine de kilomètres l’itinéraire que parcourait le jeune Jean (à pied ou à cheval ?), entre l’Abbaye de Port-Royal des Champs et le Château de la Madeleine, dont son cousin, intendant du duc de Luynes, l’avait chargé de surveiller les travaux.

Peut-être dans ces bois se récitait-il les passages d’Euripide ou des Ethiopiques qu’il apprenait par cœur, en se cachant de ses chers maîtres jansénistes, parce que ces œuvres parlaient d’amour ? Peut-être sur ces chemins si français rêvait-il déjà aux paysages de la Grèce où ses amoureuses allaient bientôt brûler des passions les plus coupables ? Le brillant jeune homme a écrit des odes à ces paysages :

« Saintes demeures du silence
Lieux pleins de charmes et d’attraits »

et ce qui m’amuse, c’est que les vers cités sur le chemin sont dignes d’un sous-préfet aux champs. Dans une lettre de la même période, il confie en prose : « Ici, il n’y a que des gueux et je vais au cabaret trois fois par jour. ». Où est l’accent le plus sincère, où est la vérité de notre futur génie, dans l’ode ou dans la lettre ?

Nous parvenons enfin aux ruines de l’abbaye. Nous montons jusqu’à la ferme, où les Solitaires se replièrent pour laisser la place aux sœurs, et où ils firent construire le bâtiment modeste des Petites Ecoles et un verger.

En ce jour de fête nationale, où la République fait défiler sur les Champs-Elysées les plus coûteux de ses gadgets technologiques en matière d’armement (tiens, une idée qui me passe par la tête, si l’année prochaine nous innovions vraiment, en faisant défiler nos dernières dépenses en matière de paix, de science et d’art?), le musée désuet consacré aux Solitaires est totalement désert, hanté seulement par un gardien fantomatique.

On y trouve des portraits sombres de religieux austères exécutés par Philippe de Champaigne, une reproduction de la machine à calculer de Pascal et une autre de son masque mortuaire.

Racine, âgé de 17 ans, était encore là, en 1656, lorsque Pascal y séjourna pour achever dans la fièvre ses Provinciales. Se sont-ils parlés au moins une fois sérieusement ? Et pour s’y dire quoi, qui nous intéresserait encore aujourd’hui ?

C’est si difficile, dans ce calme, d’imaginer qu’une poignée d’intégristes, de professeurs et de religieuses aient pu inquiéter à ce point le pouvoir royal et les autorités que ces derniers n’aient eu de cesse de faire détruire cette abbaye retirée . Si difficile de se représenter les tempêtes idéologiques qui se déchainaient sous les crânes dans la France catholique et royale : elle est si éloignée de nous aujourd’hui.

Non, ce qui reste de vivant, de présent, c’est le calme.

Ou bien l’agitation des tragédies profanes de Racine, qu’il a écrites contre ses maîtres et qu’il a reniées ensuite pour leur complaire. Etonnant de se dire que cet écrivain génial a renoncé au théâtre pour consacrer les vingt dernières années de sa vie à deux œuvres sans intérêt : une histoire officielle du règne de Louis XIV, dont tout le monde se contrefoutrait même si elle n’avait pas été perdue dans un incendie, et un Abrégé de l’Histoire de Port-Royal, qu’on a retrouvé après sa mort soigneusement dissimulé dans ses manuscrit mais dont tout le monde aujourd’hui se contrefout. La seule chose qui me touche, c’est que ce courtisan soit revenu à ses maîtres alors qu’on les persécutait.

Les idées s’évanouissent, la politique et la théologie. Ce qui ne vieillit pas, c’est la passion, l’amour, la haine, la chute, la fidélité.

Ce qui reste des idées qui se sont élaborées en ce lieu, ce sont les vibrantes Pensées. Heureusement que Pascal n’a pas eu le temps de les noyer dans la monumentale Apologie de la Religion Chrétienne qu’il projetait et que plus personne aujourd’hui ne lirait.

Les systèmes meurent, restent les fragments. Reste le vertige, qui pousse à les rêver. Reste « le silence éternel de ces espaces infinis » qui continue à nous effrayer.

Restent les humbles « Cent Marches », au bord desquelles oublier le vertige cosmique et se faire une petite halte peinarde. Les Solitaires les descendaient chaque jour pour aller à l’église et les remontaient en se mortifiant, nous nous contentons de nous allonger dans l’herbe. Et de nous partager un « Kit et Kat » datant de 1656.

Moment de calme hors du temps, avant de reprendre nos bécanes et de replonger dans le 21ième siècle.

Au retour, nous trouvons la Véloscénie, qui nous permet d’éviter la route nationale en empruntant des itinéraires de traverse. Pour nous remercier de notre visite, les Solitaires ont permis à Racine et Pascal de nous raccompagner en vélo jusqu’au RER.

ET PENDANT CE TEMPS-LA

…. tout va bien : le 14 juillet 2019, Franky Zapata (dont le nom me fait penser, plutôt qu’au révolutionnaire, au clown chéri de mon enfance), après avoir menacé d’aller poursuivre ses expérimentations aux States, a été invité à faire une démonstration de son skate board volant pendant le défilé militaire (comme il a de l’humour, ou de la rancune, il était armé… d’une réplique en plastique du fusil de l’armée américaine).

Même Marty Mac Fly a été impressionné.

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