La Première Femme nue : le sacre de la beauté

Belle critique de François Xavier sur le site du Salon Littéraire : elle me plaît beaucoup parce qu’il ne fait pas de ce roman un péplum désuet mais repère bien les motivations actuelles qui m’ont poussé à l’écrire. Un lecteur tonique et engagé!

La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)
La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)

La Grèce. Fortement d’actualité depuis plus d’un an mais, n’en déplaise aux tyrans du FMI et aux caciques du ministère de l’Education nationale, elle fut, est et sera toujours l’un des berceaux de l’humanité, notamment celui qui modifia en profondeur l’univers de l’Art. Il n’y a donc aucune raison pour la rayer des cadres. D’ailleurs, Christophe Bouquerel, sans en oublier sa langue et sa pensée, nous rappelle que c’est bien d’Athènes que jaillit à la face du monde la toute première femme représentée entièrement nue dans sa beauté première.
Jeune prostituée qui croisa le regard du sculpteur Praxitèle en quête d’un modèle pour son projet de statue de Lêtô : insolente et indolente, aux yeux crachant littéralement le feu, cette sauvageonne au tempérament de braise irradia le jeune maître en quête d’absolu. Seize ans à peine mais déjà intrigante, elle joua son va-tout crânement et, perfide, empoisonna l’âme de l’artiste au point qu’elle participera à son élévation : ces deux-là allèrent révolutionner et la cité et la sculpture !

 

Surnommée le crapaud (Phryné), sans doute à cause de sa peau bistre, cette scandaleuse hétaïre ne fut pas qu’un modèle sublime mais aussi une prêtresse et une muse politique, partageant le destin de l’un des premiers pères de la démocratie qui osa s’opposer aux Macédoniens. Une barbare venue de Perse sacrée la plus belle femme de la Grèce Antique ?
Il n’en fallait pas plus pour que Christophe Bouquerel se lance dans l’aventure, frappé par la grâce de son visage, après avoir contemplé  la Tête Kaufmann, une copie de Praxitèle exposée au Louvre, mais aussi par le reflet qu’elle proposait entre cette société disparue et notre époque…
Un monde habité par le sacré, en quête permanente de beauté, conscient d’arriver à une croisée des chemins, et refusant d’affronter la réalité en continuant les banquets et les jeux, s’opposant à la modernité, qui n’est pas sans rappeler nos sociétés d’aujourd’hui déchirées par l’indécision et la perte totale de repères.

Cette femme romanesque par nature, moderne par essence, nous vient par la magie d’un livre-tout monumental qui relève à la fois de la fresque historique, de l’étude hagiographique, du conte de fées, du roman de guerre… Les superlatifs ne manqueront pas pour vous accompagner après sa lecture, et en parler à vos amis, les poussant irrémédiablement à oser s’attaquer à cette montagne de papier qui cache bien des trésors.
Papier bible et grand format pour enchâsser ces mille deux cents pages denses mais fluides, érudites mais vaporeuses grâce au style précis, posé et envoûtant que Christophe Bouquerel utilise pour peindre la vie de cette femme extraordinaire qui traversa les siècles au point que l’on retrouve la belle Phryné dans une toile de Gérôme ou des poèmes de Baudelaire.

Alors pourquoi tant de haine envers la Grèce ces temps-ci ? Peut-être, justement, par ce qu’elle se fiche du matériel et tente de demeurer sur l’écho de sa légende : beauté et divinité célébrées quoi qu’il en coûte… Or, si nos gouvernants falots et soumis en arrivent à imposer aux enseignants l’étude de l’islam obligatoire et celle du christianisme médiéval facultative, l’abandon des langues anciennes (alors que dès les premières pages il saute aux yeux ce que l’immense richesse de notre langue doit à la culture grecque !),  il demeure un contre-pouvoir fulgurant et tout aussi puissant : l’édition. Ainsi il en va d’Actes Sud depuis des années, qui osent publier des livres importants, indispensables, piliers de notre Histoire qui se meurt de perdre sa mémoire et d’avoir honte de ce qu’elle a accompli. Ce livre-ci rentre donc de plain-pied dans la résistance au projet d’annihilation de notre civilisation par des bureaucrates asservi au Capital.
N’oublions jamais la phrase de l’historien tchèque Milan Hübl que l’on devrait méditer : « Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever leur mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Puis quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. »

Alors, plutôt que de lire un énième polar ou un navet sur la CIA et la guerre contre le terrorisme, cet été, bien calé dans votre hamac, transat, matelas bord de mer, amusez-vous tout autant en vous instruisant, régalez-vous de splendeurs, frissonnez en découvrant les légendes et les batailles d’antan, imaginez les joutes verbales dans le petit théâtre de Delphes ou les orgies à Corinthe ; bref, lisez intelligent, lisez vrai !

 

François Xavier

 

Christophe Bouquerel, La Première Femme nue, Actes Sud, mai 2015, 1200 p. – 27,00 euros

Bio

IMG_2356

« Christophe Bouquerel est né en 1962.

Après Normale Sup et une agrégation de Lettres, il enseigne le français, le théâtre et le grec ancien dans un lycée de la région parisienne.

Romancier, il est l’auteur de La boîte à orages (édition du Panama, 2007), Ce n’est qu’un début (Actes Sud, 2009) et La première femme nue (Actes Sud, 2015). »

Tout ceci est très extérieur. Si j’essayais d’être plus personnel? Au fil de ma vie, comme ça me vient:

Photo blog
Photo blog

Je suis né en 1962, à Thonon. Je n’ai jamais vécu en Haute Savoie mais j’ai passé tous mes étés d’enfant et d’adolescent au bord du lac Léman. Ce lieu est lié pour moi à mes grands-parents, à une conscience du temps familiale dépassant le strict vécu individuel, et qui s’étendrait en ce qui me concerne à la première guerre mondiale.

J’ai habité à Lyon jusqu’à l’âge de 21 ans. La place Bellecour a été longtemps le centre de mon univers, des légendaires parties de football dans l’enfance jusqu’aux ballades hallucinées d’une adolescence solitaire. Scolairement, j’ai fréquenté, sur la colline de Fourvière puis dans la Presque Île, les différents établissements du Centre Saint Marc, une école jésuite (ils forment, dit-on, les meilleurs athées mais ont dû se contenter dans mon cas d’un agnostique de bonne composition). Puis l’hypokhâgne et la khâgne du lycée du Parc. Je n’ai pas vu grande différence entre cette école privée et ce lycée public formant l’élite lyonnaise. Je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir à l’élite lyonnaise et je crois n’avoir laissé, dans ces différents établissements, que le souvenir d’un élève assez doué mais rétif, enfermé dans son monde intérieur. Le football m’aidait un peu à en sortir : le jeune bourgeois que j’étais traversait toute la ville pour aller jouer dans un club populaire de Vénissieux.

Puis je suis « monté » à Paris, au lycée Molière : celui-là, je l’ai tellement peu fréquenté que je suis bien certain de n’y avoir laissé aucun souvenir. Quelques filles, pourtant, plus vivantes que moi.

En 1984, j’ai fini par intégrer l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Une école prestigieuse, qui n’a eu que très peu à se féliciter de mon passage. J’y ai bien animé une soirée de façon incongrue mais mon apport intellectuel y a été nul. Je me souviens seulement d’y avoir croisé des gens brillants, aussi bien dans le domaine scientifique que littéraire. Et, pour les plus profonds d’entre eux, sachant jeter un pont entre les deux. J’y ai lu Nerval aussi, et Kundera. Découvert le cinéma de Rohmer. C’est à peu près tout. A cette époque, l’agitation gauchiste des années 70 était retombée, j’avais l’impression d’arriver trop tard. Le groupe le plus actif, le plus bruyant, le plus vivant, était celui des « homos », tous ces jeunes gens studieux qui faisaient leur coming out joyeux. C’était juste avant le sida. Il y a eu aussi « Touche pas à mon pote », et puis quelques grandes manifestations, dont celle qui a coûté la vie à Malik Oussekine. A ce moment-là, moi qui me voyais bien célibataire, j’ai rencontré la femme qui partage encore ma vie aujourd’hui (« ça fait déjà un fameux bail »). Quelques années après, à ma grande stupéfaction, je me suis mis à lui faire des enfants. Mes précieux. Je n’en dirai pas plus.

Accessoirement, j’ai raté puis j’ai réussi l’agrégation de lettres classiques, en 1987. Depuis ma vie se partage entre l’écriture et l’enseignement. J’ai commencé à enseigner à des étudiants souvent plus âgés que moi, aujourd’hui j’ai l’âge d’être le père de mes lycéens. Ils me maintiennent en contact avec la jeunesse, et mes propres 17 ans.

En 1987, je suis parti faire ma coopération au Japon, à Tokyo. J’y ai passé dix-huit mois. Je n’ai pas beaucoup appris le japonais mais j’ai eu le temps de me sentir flotter à la surface de l’Empire des Signes. A cette époque-là, Tokyo fascinait les Français comme l’incarnation même de la mégalopole hypermoderne. Il y a avait ça bien sûr, le métro de Shinjuku, mais j’ai été surtout sensible à la douceur désuète de Kagurazaka, la « Colline du Plaisir des Dieux », où j’habitais.

A mon retour en France, en 1989, j’ai commencé un travail de recherche sur le théâtre grec et un monitorat à Paris X Nanterre. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à dévier de mon itinéraire tout tracé d’intellectuel et de futur prof d’université. Au lieu d’écrire ma thèse, j’ai créé une petite troupe de théâtre, l’AThéA, avec des étudiants et des amis. J’y faisais le chef de troupe, l’auteur, le metteur en scène. Dans ces deux dernières fonctions, je n’étais qu’un imposteur. Je ne savais pas diriger les acteurs, et je n’avais pas « l’oeil » d’un metteur en scène. Ce qui me fascinait dans le théâtre, et qui me fascine encore aujourd’hui, où je continue à monter un spectacle chaque année avec mes lycéens, c’était la dimension collective de l’aventure. Le contraire de cette nécessaire solitude du romancier. Le problème, c’est que mes comédiens avaient vingt ans, et moi trente. Déjà père de famille. Une deuxième fois, l’impression d’être en retard. Au bout de quelques années, j’ai fini par me rendre compte que je n’avais aucune envie d’être un chercheur et aucun talent de metteur en scène. En 1995, j’ai sabordé la petite compagnie de théâtre et j’ai demandé ma réintégration dans le secondaire. Je me suis retrouvé brutalement dans la vraie vie : un collège, à Montrouge, puis à Mantes. Quelques autres établissements plus ou moins difficiles de la région parisienne.

Années très dures, d’un point de vue personnel. L’impression d’être coupé de la création. De passer à côté de mon destin. Mais années très formatrices, pour ce que j’y ai découvert de la société française et des adolescents. En 2001, au moment de quitter le collège, j’ai décidé d’écrire mes réflexions sur ce que j’avais vécu. L’essai, à ma grande surprise, est devenu un roman. La boîte à orages (symbole du collège). L’histoire d’un prof désinvesti, qui, en rencontrant une collègue un peu trop investie, se met à s’intéresser de nouveau aux jeunes âmes orgueilleuses qui lui sont confiées. J’ai mis deux ans à l’écrire et quatre à trouver un éditeur. Il a fini par être publié (c’était une grande joie, après une décennie de traversée du désert dont j’étais le seul à être conscient) : en 2007, aux éditions du Panama, qui venaient de se créer. Et qui, d’ailleurs, ont fait faillite dès 2009 (mais il me semble que la crise bancaire a joué un plus grand rôle que la sortie discrète de mon roman dans cet échec).

J’avais écrit un deuxième roman, Ce n’est qu’un début, dont je voulais qu’il paraisse en mai 2008, au moment du quarantième anniversaire de mai 68, que je comptais célébrer à ma manière sardonique. L’histoire délirante d’Ernesto-Léon, fils de soixante-huitard ayant toujours détesté mai 68 et qui va se trouver plongé, par une rupture du continuum spatio-temporel due à l’ingestion de quelques verres de Pomerol en trop, en plein milieu des Evénements. L’occasion pour moi de régler mes comptes, mes comptes d’agacement mais aussi de fascination, avec cette période que je n’ai pas vécue. Malheureusement, Ernesto-Léon a trouvé le moyen d’être en retard même sur la commémoration : après l’échec de Panama, il m’a fallu trouver un nouvel éditeur, et le roman n’est sorti qu’en septembre 2009, dans l’anonymat le plus complet. Il m’a quand même valu de rentrer chez Actes Sud, et de faire la connaissance de Myriam Anderson, mon éditrice, qui a une indulgence coupable pour mes dingueries, puisque cette année 2015, je suis ressorti du silence qui m’avait englouti pour lui apporter un roman sur l’Antiquité de plus de mille pages.

Depuis 2002, j’ai posé mon cartable de professeur au lycée Rabelais de Meudon, dans une banlieue plus bourgeoise que celles que j’ai fréquentées pendant mes années collège. J’y suis chargé des cours de français, de grec, et de théâtre. Bref, de tout ce qui est considéré comme démodé, dépassé, inutile, gratuit, par la plupart des gens sérieux. Bref, de tout ce que je considère, moi, comme totalement essentiel, tant pour ma survie personnelle que pour celle de mes élèves. J’essaie de développer à la fois leur rigueur intellectuelle et leur goût de créer. En retour, ils m’apprennent à ne pas oublier qui je suis.

La première femme nue sur les montagnes suisses

Joëlle Brack
Edelweiss, juillet-août 2015

La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)
La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)

L »Aphrodite de Cnide a un nom, Phrynè, et une réputation étrange : elle est la première figure féminine entièrement nue de la statuaire grecque, révélée  dans toute sa beauté au IVe siècle avant J.C.  par le talent du sculpteur Praxitèle, également son amant. Lui comme tant d’autres, car la  jeune captive réduite à la prostitution allait devenir la plus brillante et célèbre hétaïre d’Athènes, rivalisant de courage et d’esprit avec les citoyens les plus fameux de son temps,  ses clients.

D’une plume foisonnante et remarquablement érudite, mais sans pédanterie, Christophe Bouquerel brosse un tableau époustouflant de la vie antique – intellectuelle ou misérable- et rend la parole à une femme lumineuse et étonnante qui se fit marbre pour résister à la misogynie et flamme pour inspirer son artiste.

Un extraordinaire «pavé» à dévorer au soleil!

Le sculpteur et la putain

Daphné Bétard
« Beaux Arts » magazine juillet 2015

La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)
La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)

« Il s’appelle Praxiteles.  ll a 25 ans, presque dix de plus que moi. Si je ne suis qu’une petite putain anonyme, lui n’est qu’un jeune artiste prometteur. »

Certains auteurs sont trop souvent bridés par le poids de l’histoire et peinent à en tirer parti. Chez Christophe Bouquerel, c’est tout le contraire. L’auteur a puisé sans scrupules dans les sources de la Grèce antique pour écrire en toute liberté la relation amoureuse du sculpteur Praxitèle et de la courtisane Phrynè, beauté féminine sans égale qui lui aurait inspiré l’Aphrodite de Cnide, nu le plus célèbre de l’Antiquité. Du sexe, de la violence et des larmes, un brin de philosophie, de rites païens et quelques séances de pose dans l’atelier de l’artiste font le sel de cette fresque étourdissante vue à travers les yeux d’une jeune héroïne sulfureuse prête à tout pour maîtriser son destin.

D.B.

La Première Femme Nue par Christophe Bouquerel éd. Actes Sud • 1188 p 27 e

Pour la gloire de Phryné

Le « péplum » noble et sensuel d’une hétaïre de légende

Révélation. Christophe Bouquerel se glisse dans la peau de la légendaire courtisane. Pour notre plus grande délectation.

PAR JEAN-PAUL ENTHOVEN
« Le Point » 25 juin 2015

A ceux qui, ces jours-ci, se demandent si l’apprentissage du grec est encore de quelque utilité (pour l’intelligence, pour le plaisir…), conseillons sans tarder de passer quelques heures en compagnie de la mythique Phryné, dont M. Bouquerel, helléniste de formation, a fait l’héroïne d’un roman dément, démodé, lettré, atypique et passionnant.
Pourquoi Phryné? Parce que l’histoire de cette hétaïre du IVe siècle avant Jésus-Christ, légendaire entre toutes, quoique désormais inconnue du grand public, vaut tous les feuilletons, toutes les téléréalités, toutes les sagas sentimentales dont le spectacle contemporain est friand. On pourrait en faire, de chic, une héroïne de prime-time ou une créature hollywoodienne avec, à la clé, un oscar pour Angelina Jolie dans le rôle titre. Car Phryné était sublime. Incontestable aïeule de Nana et de la Dame aux camélias, elle hante l’imagination érotique de l’Occident. Et sa vie, pur appel de fiction, vaut que l’on s’y penche…
Née en Béotie, d’une stupéfiante beauté, joueuse de flûte à ses débuts, cette jeune fille devint – malgré son patronyme, Mnésarétè, signifiant en vieux grec : « celle qui se souvient de la vertu » – l’une des plus célèbres courtisanes de l’Attique. Ses prestations, dit-on, étaient hors de prix (Aristophane lui donna 10 ooo drachmes pour une seule nuit), ses amants – le sculpteur Praxitèle, l’avocat Hypéride, le peintre Apelle… – se recrutaient parmi les mâles les plus en vue. Et, à force d’étreintes, puis au fil de banquets par elle sensuellement mis en scène, elle amassa une fortune si considérable qu’elle proposa de faire reconstruire à ses frais les murailles de Thèbes détruites par Alexandre. Son prénom, Phrynè -littéralement « crapaud», sans doute à cause d’un teint jaunâtre qui ajoutait de l’étrangeté à son éclat -, devint un étendard plus glorieux que ceux de Solon ou de Périclès, et il résonne jusqu’à nous à travers les poèmes de Baudelaire ou de Rilke et la musique de Saint-Saens, qui lui consacra un opéra en 1893. Rien dans son destin ne surpasse pourtant le fait qu’elle servit de modèle à Praxitèle pour sa fameuse Aphrodite de Cnide, après avoir posé pour la Vénus anadyomène d’Apelle. Sur ces épisodes, si propices aux thèmes et versions-exercices scolaires du temps jadis, quasi disparus au début du XXe siècle-, M. Bouquerel brode, ourle, digresse, retouche. Il sait tout. Sa langue est classique et prend son temps (1200 pages). Ce romancier doit admirer la Marguerite Yourcenar des « Mémoires d’Hadrien ». Il y a pire.
Attirons cependant l’attention du lecteur pressé sur ce morceau de bravoure que fut le procès de Phryne : des jaloux lui reprochaient, en effet, de vouloir importer à Athènes le culte du dieu Isodaitès, variante thrace de Dionysos, et l’affaire menaçait de mal tourner quand son avocat-amant Hypéride, à court d’arguments, arracha devant l’Aréopage la tunique de Phrynè, dont les formes splendides lui valurent aussitôt l’acquittement. Cette scène a été immortalisée par des peintres délicatement kitsch comme Jean Léon Gérôme (photo) ou Gustave Boulanger. Nous disposons désormais de la version romancée de l’épisode.On peut bouder ce genre de « péplum ». On peut aussi y barboter pendant l’été, juste avant de plonger, heureux, dans l’éternelle mer Egée.

« La premiere femme nue », de Christophe Bouquerel
(Actes Sud, 1198 p., 27 e).

 Gérôme "Phrynè dévoilée devant l'Aréopage"

 

Bon, je pensais avoir écrit tout autre chose qu’un « péplum » mais après tout, pourquoi pas? 😉

Les deux Aphrodites

C’est dans le livre XXXVI de son Histoire Naturelle (paragraphes 20 à 24), consacré aux pierres, et au marbre dont se servent les sculpteurs, que Pline évoque la création de la statue la plus célèbre de l’Antiquité. Il y raconte l’anecdote des deux versions du chef-d’oeuvre :

« Ante omnia est non solum Praxitelis, verum in toto orbe terrarum Venus, quam ut viderent, multi navigaverunt Cnidum. Duas fecerat simulque vendebat, alteram velata specie, quam ob id pratulerunt, quorum condicio erat, Coi, cum eodem pretio detulisset, severum id ac pudicum arbitrantes; rejectam Cnidii emerunt, inmensa differentia famae. (…) Illo enim signo Praxiteles nobilitavit Cnidum. »

« Devant toutes les oeuvres, non seulement de Praxitèle mais de la terre entière, se trouve la Vénus que beaucoup ont traversé la mer jusqu’à Cnide pour admirer. Il en avait fait deux et il les mit en vente en même temps. Les formes de l’une étaient voilées; c’est pour cette raison que la préférèrent ceux qui lui avaient passé commande, les envoyés de Cos. Elle coûtait le même prix, mais ils firent le choix de l’austérité et de la pudeur. Les Cnidiens achetèrent la négligée. Immense différence de réputation (…) Par cette seule statue, en effet, Praxitélès fit la gloire de Cnide. « 

Ce qui m’a passionné ici, c’est de constater, que, dès sa conception, cette statue était si problématique qu’elle a donné lieu à deux versions différentes et même contradictoires. Mais la postérité artistique (« fama », la réputation, et « nobilitavit » : rendit illustre) donne raison à la statue immorale, à celle qui ne respecte pas les impératifs d’austérité et de pudeur que l’on réclame aux femmes réelles.

(à suivre)

 

 

Lingua Quartii Imperii

En écoutant à la volée il y a quelques semaines sur France Inter l’émission historique de Jean Lebrun consacrée à la résistance allemande au nazisme, j’entends reparler de Viktor Klemperer et de son projet LTI : Lingua Tertii Imperii, c’est à dire la « Langue du Troisième Reich ». C’est resté depuis dans un petit coin de ma tête.

Une simple recherche sur Wikipedia m’apprend des choses intéressantes : Klemperer, fils de rabin, se convertit au protestantisme en 1912. Il se marie avec une goy et participe à la première guerre mondiale. Il est alors nationaliste : « La germanité est tout, la judaïté rien. » Il tente donc d’abord de s’intégrer par le rejet de sa culture d’origine. Parallèlement, à la fin de la guerre, il étudie le français, la langue de l’ennemi, pour laquelle il se prend de passion, au point de devenir un spécialiste de la littérature française du XVIIIe. Pas complètement nationaliste, donc. Il enseigne à l’université de Dresde en tant que « romaniste », spécialiste des langues romanes. Un philologue. Un intellectuel allemand assez classique.

C’est l’avènement du IIIe Reich qui bouleverse cette vie académique et qui oblige Klemperer à repenser ses choix, pour leur donner un nouveau sens. D’abord, il est déchu de sa chaire en 1935 à cause de ses origines juives et contraint d’habiter avec sa femme, Eva, dans une « Judenhaus ». Il ne devra bientôt qu’à son mariage avec une aryenne de n’être pas déporté. Les nazis veulent donc l’obliger à se définir par une appartenance au judaïsme qu’il a refusée lui-même. En cela, il me rappelle ce que raconte Primo Lévi dans le premier chapitre de Si c’est un homme. Ce qui est intéressant, c’est la réaction de Klemperer. Il déclare (je cite la phrase de mémoire) que, se sentant plus Allemand que les nazis eux-mêmes, il refuse de se convertir au sionisme, parce que ce serait à ses yeux « une comédie que n’était pas son baptême ».  Autrement dit, cette intégration, cet abandon de sa culture juive d’origine, il l’assume, même confronté aux nazis. Refusant de se conformer à l’image que l’on veut donner de lui, le Juif, il fait de celle qu’il s’est donnée, l’Allemand, un choix doublement revendiqué, qui prouve d’abord sa liberté individuelle d’échapper à son milieu d’origine et auquel ensuite il reste fidèle même face à ceux qui dénaturent cette culture choisie. Il va lutter contre les nazis au nom de l’Allemagne et de la langue allemande. Un peu comme si aujourd’hui, un intellectuel luttait contre le Front National au nom de la langue française, parce qu’il refuserait que le FN s’approprie la France.

C’est là que se situe le projet LTI. Klemperer tient un journal intime depuis ses seize ans. De 1933 à 1945, celui-ci devient son seul espace de liberté mais le philologue professionnel l’oriente dans une direction très particulière : une étude pratique de la formation et de l’évolution de « la langue du IIIe Reich », c’est à dire de cette appropriation par les nazis de la culture allemande, qu’ils transforment en un simple outil de propagande pour tenter d’agir sur les consciences et de transformer la perception de la réalité sociale et historique. Sa situation de paria, confiné à l’écoute de la radio et des conversations, Klemperer en fait une position d’observateur privilégié du phénomène, et cette attention à l’évolution de la langue un acte de résistance. Peut-être le fait qu’il se soit dès sa jeunesse consacrée à l’étude du français a-t-il contribué à ce qu’il ne soit pas tout à fait dupe de cette fausse germanité des nazis ? Peut-être lutte-t-il aussi un peu contre les nazis au nom de son amour du français ?

C’est donc en tant que philologue espion qu’il mène secrètement, jour après jour, ce travail de déconstruction de la propagande intime à laquelle le nazisme soumet l’Allemagne à travers sa langue, mêlant dans son journal les scènes quotidiennes aux réflexions plus abstraites. Après la guerre, il retravaillera son journal pour en faire une sorte d’essai, Lingua Tertii Imperii (qui doit être très intéressant à lire en intégralité). Je me souviens avoir vu il y a quelques années un documentaire sur le sujet.

En février 45, il échappe par miracle à l’arrestation, à cause du bombardement de Dresde, qui se déchaine la nuit même où il devait être arrêté avec sa femme et les autres couples judéo-aryens. Il fuit à travers l’Allemagne plongée dans la débâcle. Après la guerre, revenu à Dresde, il décide de rester en RDA, préférant « être avec les nouveaux Rouges qu’avec les anciens Bruns » (phrase terrible pour la RFA d’Adenauer). Il deviendra même député de la démocratie est-allemande : ce serait intéressant de savoir si, après avoir décrypté la novlangue nazie, il s’est montré capable de faire le même travail sur la novlangue communiste ou s’il a utilisé cette dernière dans la naïveté, ou même la duplicité, la plus totale.

Ce qui m’intéresse ici, c’est que, confronté à un phénomène historique en train de se passer et à une déformation criminelle de la réalité, il trouve une réponse de philologue : il se consacre à l’étude de la langue. Résonnance avec l’actualité : lutter contre le néo-libéralisme, c’est aussi lutter contre sa langue. Lingua Quartii Imperii. La langue du Quatrième Empire. Réfléchir sur la façon dont ce système tente de s’approprier la langue pour nous faire accepter son projet catastrophique. Un mot qui me vient tout de suite à l’esprit : « réforme ». Mot autrefois de gauche, et désormais utilisé comme un mantra par les libéraux qui nous gouvernent, même quand ils se disent socialistes, pour dissimuler toutes les régressions sociales. C’est à dire pour signifier exactement le contraire de ce qui se produit en réalité. Aujourd’hui, chaque fois que l’on entend un politique parler de « réforme », on soupçonne qu’il s’agit en réalité de détruire un acquis réformiste.

La réponse d’un romancier peut être un peu différente de celle du philologue : non plus réfléchir sur la langue mais explorer l’imaginaire. Explorer l’imaginaire néo-libéral. Démonter l’imaginaire capitaliste. Analyser au niveau concret le capitalisme comme une machine à fabriquer des rêves. Un peu le travail auquel se livre Naomi Klein lorsque, dans le chapitre 5 de Tout peut changer, elle aborde l’exploitation mortifère de Nauru, l’île paradisiaque transformée en enfer, et remonte jusqu’à l’imaginaire de la machine à vapeur comme moyen de n’être plus soumis ni aux forces de la nature ni aux populations ouvrières. L’imaginaire de Watt, le créateur de la machine à vapeur, et plus généralement l’imaginaire de la révolution technologique, comme moyen d’imposer son pouvoir à la nature et aux hommes, sans plus avoir à se soucier d’être en équilibre avec eux.

Travailler sur l’anticipation de façon moderne, ce pourrait être ça : explorer les différents imaginaires du futur qui sont à l’œuvre et qui s’opposent. Quel rêve du futur élabore chaque camp ? Quel rêve du futur élaborent les néolibéraux et les climato-sceptiques ? Quel rêve du futur élaborent face à eux les environnementalistes ? Et le rêve de futur des citoyens lambda ? Le rêve de futur des Européens (s’ils en ont encore un) face au rêve de futur des réfugiés ? Trouver un moyen romanesque de circuler d’un rêve à l’autre.

Les deux mots employés pour décrire les histoires racontés par ces rêves : l’un scientifique « modélisation », l’autre littéraire « scénario ». Intéressant d’étudier comment sont élaborés ces modèles et ces scénarios, et puis comment ils interviennent dans le champ public.