La Première Femme Nue au Maroc

Compte-rendu dans « Aujourd’hui Maroc ». Najib Abdelhak, je trouve qu’il a sacrément bien lu le roman! J’ai été épaté par la liberté de ton, surtout dans ce contexte où un autre magazine du Maroc proposait, dans une réaction effrayante de bêtise aux provocations des Femen, de « brûler les homos ». Cette qualité de réflexion, cela m’a fait plaisir pour mon roman, mais cela m’a permis aussi d’avoir une autre image, plus moderne et plus fraternelle, du Maroc. Alors doublement merci à Najib!

Sexe, philosophie et féminisme dans la Grèce antique

Livre, «La première femme nue» de Christophe Bouquerel
Aujourdhui.ma | 2-06-2015 11:32:20
Par Najib Abdelhak

Christophe Bouquerel

C’est un roman puissant, vous êtes avertis. Il est aussi long et fourni. Une bonne lecture estivale pour passer de nombreuses heures au soleil, un livre entre les mains. Mais ce n’est pas n’importe quel roman. C’est l’histoire de Phrynê, qui déjà à seize ans avait la beauté du diable.  C’est là que le jeune Praxitélês pose pour la première fois les yeux sur elle. Nous sommes déjà devant deux figures de l’histoire antique.

Praxitélês n’est certes pas encore le plus grand artiste de son temps. Phrynê, de son côté, est encore loin de devenir l’hétaïre la plus scandaleuse d’Athènes. Mais le destin s’écrit déjà en filigrane. On devine ce qui se passera, avec de nombreuses situations incroyables, faisant de ce texte une fresque à la fois historique et humaine de grande facture. Bref, ni l’un ni l’autre ne devine encore qu’il suffira d’une idée, d’un geste pour déshabiller la belle et voilà les portes de la gloire et de la postérité ouvertes pour l’éternité. Et ce premier regard partagé entre une beauté divine et un artiste fou vont donner corps à l’une des histoires les plus fortes de l’antiquité.

Mais la force de ce roman est dans cette manière de donner dans la profusion des situations et des personnages. On passe d’un lieu à l’autre, toujours avec cette cohorte de figures. Et tout défile alors: banquets riches  et débridés, étreintes physiques dans la chaleur de l’atelier du sculpteur, guerres ensanglantée et cadavres jonchant le sol, voyages incertains jusqu’aux confins de l’Orient, naissance de la philosophie grecque  avec tout son poids sur la cité, les codes sociaux, la morale et le scepticisme, c’est un ouvrage dense où l’Histoire flirte avec les anecdotes les plus simples dans une feria de langage et de situations humaines.

Christophe Bouquerel écrit ici un roman d’une rare profondeur. Il s’inspire d’un personnage dont la légende a traversé les siècles pour tracer la trajectoire hors du commun d’une femme de chair et de passions et ayant une volonté d’affirmer qui elle est dans un monde régi par les hommes. Une femme qui a ouvert la voie à l’histoire de toutes les femmes qui veulent se prendre en main, inspirer des artistes, amorcer des changements et jouir de la beauté de la vie et du monde. «La première Femme nue» est une fresque historique d’une rare beauté. C’est aussi un roman d’initiation avec une héroïne subversive, qui fait fi des codes et de l’ordre établi et vole de ses propres ailes quitte à se les brûler.

http://www.aujourdhui.ma/lifestyle/livre/sexe-philosophie-et-feminisme-dans-la-grece-antique–118761#.VW8_1aYWLDk

Trois souvenirs de ma jeunesse

C’est un film bizarrement construit : trois souvenirs d’un même personnage, Paul Dédalus, de très inégale longueur, et dont on se demande quel est le lien. Le thème et le genre qui sont proposés par les premières minutes, l’usurpation d’identité et le film d’espionnage, ne sont pas véritablement traités. Mais chacun de ces souvenirs a happé Ulysse par son intensité et sa poésie sombre. Notamment le premier : un jeune garçon sur le palier d’un escalier de maison bourgeoise, un couteau à la main, qui tente de protéger sa soeur et son frère, en empêchant de les rejoindre à l’étage une jeune femme séduisante et maléfique, dont on finit par comprendre qu’elle est leur propre mère! Scène courte et saisissante. Le deuxième souvenir est la façon dont le jeune Paul, devenu lycéen, lors d’un voyage scolaire en URSS dans les années 80, aide des refuzniks juifs en leur donnant son propre passeport. Le troisième souvenir, qui finit par envahir les trois quarts du film, est l’histoire d’amour de Paul, âgé de 19 ans, et d’Esther, une lycéenne de 16 ans, qui pourrait n’être que banale et qu’il trouve magique. On dirait du Truffaut, à cause de la voix off. Quelques longueurs, peut-être, mais les deux acteurs sont d’une fraîcheur et d’une impudeur assez stupéfiantes. Et puis Ulysse trouvé les dialogues très bien écrits (ce dont on ne se rend pas forcément compte dans la bande annonce).

Plusieurs jours après, il repense à ce film étrange. Il se demande ce qui lie ces trois souvenirs. La difficulté d’être un « protecteur », d’assumer un rôle dans la vie des autres : pour sauver ceux qui te touchent, tu dois prendre le risque de te perdre toi-même?

« La première femme nue » dans les coups de coeur d’Historia

La Première Femme nue de Christophe Bouquerel
(Actes Sud, 1200 p, 28 €)
Un roman impressionnant pas seulement par son poids. Phrynè, exerçant ses charmes à Athènes au IVe siècle, était le modèle
préféré de Praxitèle. Grâce au récit de sa vie dont elle ne nous cache aucun des secrets, c’est toute l’histoire de la Grèce qui nous
est contée dans une somme fascinante de culture et de lyrisme.

Joëlle Chevé

Historia, juin 2015