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L’ILE AU TRESOR

Vendredi 11 octobre 19

Lundi dernier, journée traditionnelle de projection « Lycéens au cinéma » à l’espace 1789 de Saint-Ouen. Les cinéphiles du lycée déjeunent tous ensemble au « Montmartre », le petit resto près de l’église. Le professeur Normal se dit qu’il est heureux de faire partie de cette petite équipe qui prend plaisir à se retrouver et à parler cinéma.

L’année dernière, il avait été littéralement ébloui par Makala, le documentaire d’Emmanuel Gras. Cette année, il a un coup de cœur pour L’île au trésor de Guillaume Brac : un autre documentaire, sorti l’année dernière, en 2018, et qu’il avait manqué à l’époque. Brac filme la saison d’été dans la base de loisirs populaire de Cergy, regardant et écoutant les ados dragueurs, les enfants resquilleurs, les familles, les adultes solitaires, les gardiens, les animaux, le lac, le soleil, la pluie.

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LE SOMMET DE PEDAGOGIE

Vendredi 21 juin 19

Norman Normal m’a dit qu’il avait été heureux de se lever à l’aube pour assister à une réunion préparatoire à la correction du bac. « Ainsi, m’a-t-il expliqué, j’ai eu la chance d’assister à un sommet de déma, euh, de pédagogie. ». Il m’a ensuite livré quelques morceaux choisis de cet échange mais il m’a demandé de ne pas les rapporter ici. Il était sensible à la prudence de l’inspecteur qui leur avait interdit de transmettre une quelconque trace écrite des recommandations qu’il leur prodiguait.

-Ah bon, pourquoi ?

-Pour éviter qu’elles ne se retrouvent dans la presse.

-Ce serait mal ?

-Je ne sais pas, m’a-t-il avoué, après quelques instants de réflexion. Peut-être que l’opinion publique est moins accoutumée que le corps professoral à la déma, je veux dire, à la pédagogie.

-Tu n’exagères pas un peu ?

-Si, bien sûr, tu me connais. Mais entendre des professeurs de français se battre les flancs pendant trois quarts d’heure pour arriver à se persuader qu’écrire à une épreuve du bac vingt-cinq lignes de description sur Las Vegas bourrées de fautes de langue valait 10, excuse-moi, je ne parviens pas à m’y faire. Laisser un élève de filière technologique ne pas être capable d’écrire trois lignes sans faire dix fautes d’accord, c’est le condamner à un métier où il n’aura jamais à écrire. Il sera technicien, et pas ingénieur. Hé bien, c’est parfait, qu’il reste à sa place, le front collé contre le plafond de verre! Nous n’allons quand même pas lui transmettre les connaissances qui lui permettraient de péter plus haut que son derrière ? Ainsi, nous pouvons contribuer en toute bonne conscience à la perpétuation de cette ségrégation sociale, qui fait le charme de notre pays et de son éducation nationale. Et tout sera pour le mieux dans le meilleur des Las Vegas.

-Tu n’es pas un peu contradictoire ? Il y a quelques jours, tu te désolais que tes élèves soient passés à côté de la poésie, et aujourd’hui tu veux réduire l’enseignement du français aux règles de l’orthographe et de la syntaxe ?

-Les deux. Je voudrais que l’enseignement soit les deux. Ouvrir au sens de la beauté mais aussi transmettre les codes de l’expression écrite et orale à ceux qui, par leur famille, ne les possèdent pas. C’est notre mission sociale sacrée. Est-ce que nous la respectons ? Regarde la réforme : elle introduit l’étude de la langue au lycée, ce qui prouve bien qu’elle n’est pas assimilée au collège, et qu’il y a un gros problème. Dieu sait si je ne suis pas dupe des objectifs comptables de Blanquer (réduire les heures et les postes), mais sur ce plan-là au moins il prend acte de la faillite du système. Nous devrions avoir honte devant ce candidat de lui coller un 10 au bac pour une copie qui prouve si manifestement qu’il ne sait pas accorder un sujet et un verbe. Nous devrions lui présenter nos excuses. L’imposture ne vient pas de lui, mais de nous !

-Et ça, tu veux bien que je l’écrive ?

-Pourquoi pas ? Ce ne sont pas les recommandations officielles d’un inspecteur zélé mais les récriminations officieuses d’un prof de base ronchon. Rien de plus.

A LA DANOISE

Lundi 27 mai 19

Notre collègue et ami, R., est venu donner aux élèves du professeur Normal une heure de grec « à la danoise ».

Tout le monde est sorti de la classe pour aller sous le préau, parce que les élèves allaient devoir se déplacer, ce qui, d’ordinaire, met le professeur français Normal mal à l’aise. R. devait leur faire réviser les pronoms personnels grecs (sujet a priori peu excitant). L’exercice était le suivant : il leur a distribué à chacun un petit papier, sur lequel étaient écrites au recto une forme et au verso son explication et sa traduction. Les élèves devaient circuler et s’interroger deux par deux. Quand ils avaient donné la bonne réponse, ils échangeaient le papier et trouvaient un nouveau partenaire de récitation. En 10 minutes, il s’agissait de revoir le plus possible de formes.

Ils se sont pris au jeu et ils se sont bien amusés -avec les pronoms personnels grecs !

Et ils ont appris -les pronoms personnels grecs !

Ils sont revenus dans la classe, enchantés, et ils ont rapidement complété le tableau tous ensemble.

Presque tous enchantés. T., le meilleur élève du système français, avait quand même l’air un peu désorienté, mais il s’est prêté au jeu avec sa bonne grâce habituelle.

Ensuite ils ont tous discuté du sens de l’exercice :  

-Chacun d’eux avait dû être actif.

-Pour ceux qui ne sont pas très forts en morphologie, c’était moins stressant de ne pas être interrogés devant toute la classe et par le professeur. Pour les élèves forts, c’était stimulant, à la fois de trouver la bonne réponse mais aussi de la faire réviser, voire de l’expliquer aux divers autres.

-Pour ceux qui ont du mal à rester assis toute la journée sur une chaise, c’était agréable et tonique de pouvoir bouger.

Ensuite R. a proposé un deuxième exercice de révision sur l’histoire grecque, un peu plus complexe, mais où le principe restait le même : une phase d’activité, où les élèves s’échangent les réponses qu’ils connaissent, sous la forme d’une enquête ludique, et une phase de vérification commune avec le professeur.

D’accord.

Mais il s’agissait d’un petit groupe d’une quinzaine de très bons élèves. Comment on fait, là où ce serait vraiment utile, dans une classe de français hétérogène à 36 élèves ? Or, l’un des plus sûrs résultats de la réforme du lycée, c’est que, désormais, toutes les classes seront à 36. Normal, avec son mauvais esprit, se demande même si elle n’est pas faite pour.

La réforme du lycée : se proposer des objectifs progressistes, à la danoise, mais en réduisant les moyens d’y parvenir, à la française.

Prétendre vouloir un enseignement individualisé, respectueux de la personne de l’élève, comme dans les pays scandinaves, tout en peinant à financer un enseignement de masse : n’est-e pas la contradiction fondamentale de l’Education Nationale française, non pas depuis cette réforme mais depuis cinquante ans?