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L’Eurozone et la fin de l’idée européenne?

Je ressens beaucoup d’amertume, et même de la colère, depuis la fin des négociations avec la Grèce et la prétendue réussite de cet accord qui n’est qu’un désastre démocratique et un coup d’état libéral, dans la lignée de ceux perpétrés par les « assassins financiers » que décrit John Perkins. Je n’y ai vu que la négation des valeurs sur lesquelles s’était édifiée la communauté européenne, comme le souligne Thomas Piketty. Ou du moins des valeurs dont on avait réussi à nous faire croire pendant longtemps qu’elles étaient au coeur de son projet. Je n’y ai vu nulle solidarité mais du mépris pour la Grèce (et l’on a bien l’impression que ce mépris pourrait facilement devenir celui des Européens du Nord pour les Européens du Sud, sans que l’on sache exactement de quel côté la France se situerait ou serait située par ses voisins d’Outre-Rhin). Je n’y ai vu nul respect de la démocratie mais un mépris pour les consultations populaires et la preuve que les groupes de chefs d’état, de technocrates et de banquiers de l’Eurozone sont plus importants que les citoyens, qu’ils ont seuls voix au chapitre dans le secret de leurs bunkers. Bref, j’y ai vu la confirmation brutale d’une vérité de plus en plus aveuglante depuis quelques années : cette Europe-là, cette Eurozone, n’est plus (ou n’a jamais été?) qu’un  monstre froid (je note aussi cette métaphore de « l’Hydre » qui apparaît chez plusieurs commentateurs). Ce que l’on entend d’ailleurs très bien dans ce terme d’Eurozone, qui limite l’idée européenne à l’espace grisâtre d’une monnaie unique. J’ai été un peu moins lucide que beaucoup d’autres, j’ai refusé pendant longtemps d’y croire. J’aimais bien me dire Européen. Dans ma génération, celle qui est née dans les années 60 et qui est arrivée à la citoyenneté dans les années 80, celle qui était encore jeune au moment de la Chute du Mur, l’Europe était le dernier grand rêve. Mais je crois qu’il est bien mort, cette fois. Et d’une mort assez moche. Je regrette aujourd’hui d’avoir voté oui au traité de Maastricht et je me jure de ne plus jamais me déplacer pour une seule de ces pseudo-élections européennes. Tout simplement, ces institutions, ces grands buildings prétentieux de Bruxelles, cela ne me concerne plus. Cette « Eurozone » des deux croque-morts, Merkel et Hollande, qui se satisfait très bien des paradis fiscaux mais qui n’est pas capable de concéder la moindre place à Varoufakis, cela ne me concerne plus. Dommage.

La Première Femme nue : le sacre de la beauté

Belle critique de François Xavier sur le site du Salon Littéraire : elle me plaît beaucoup parce qu’il ne fait pas de ce roman un péplum désuet mais repère bien les motivations actuelles qui m’ont poussé à l’écrire. Un lecteur tonique et engagé!

La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)
La première femme nue (roman, Actes Sud, mai 2015)

La Grèce. Fortement d’actualité depuis plus d’un an mais, n’en déplaise aux tyrans du FMI et aux caciques du ministère de l’Education nationale, elle fut, est et sera toujours l’un des berceaux de l’humanité, notamment celui qui modifia en profondeur l’univers de l’Art. Il n’y a donc aucune raison pour la rayer des cadres. D’ailleurs, Christophe Bouquerel, sans en oublier sa langue et sa pensée, nous rappelle que c’est bien d’Athènes que jaillit à la face du monde la toute première femme représentée entièrement nue dans sa beauté première.
Jeune prostituée qui croisa le regard du sculpteur Praxitèle en quête d’un modèle pour son projet de statue de Lêtô : insolente et indolente, aux yeux crachant littéralement le feu, cette sauvageonne au tempérament de braise irradia le jeune maître en quête d’absolu. Seize ans à peine mais déjà intrigante, elle joua son va-tout crânement et, perfide, empoisonna l’âme de l’artiste au point qu’elle participera à son élévation : ces deux-là allèrent révolutionner et la cité et la sculpture !

 

Surnommée le crapaud (Phryné), sans doute à cause de sa peau bistre, cette scandaleuse hétaïre ne fut pas qu’un modèle sublime mais aussi une prêtresse et une muse politique, partageant le destin de l’un des premiers pères de la démocratie qui osa s’opposer aux Macédoniens. Une barbare venue de Perse sacrée la plus belle femme de la Grèce Antique ?
Il n’en fallait pas plus pour que Christophe Bouquerel se lance dans l’aventure, frappé par la grâce de son visage, après avoir contemplé  la Tête Kaufmann, une copie de Praxitèle exposée au Louvre, mais aussi par le reflet qu’elle proposait entre cette société disparue et notre époque…
Un monde habité par le sacré, en quête permanente de beauté, conscient d’arriver à une croisée des chemins, et refusant d’affronter la réalité en continuant les banquets et les jeux, s’opposant à la modernité, qui n’est pas sans rappeler nos sociétés d’aujourd’hui déchirées par l’indécision et la perte totale de repères.

Cette femme romanesque par nature, moderne par essence, nous vient par la magie d’un livre-tout monumental qui relève à la fois de la fresque historique, de l’étude hagiographique, du conte de fées, du roman de guerre… Les superlatifs ne manqueront pas pour vous accompagner après sa lecture, et en parler à vos amis, les poussant irrémédiablement à oser s’attaquer à cette montagne de papier qui cache bien des trésors.
Papier bible et grand format pour enchâsser ces mille deux cents pages denses mais fluides, érudites mais vaporeuses grâce au style précis, posé et envoûtant que Christophe Bouquerel utilise pour peindre la vie de cette femme extraordinaire qui traversa les siècles au point que l’on retrouve la belle Phryné dans une toile de Gérôme ou des poèmes de Baudelaire.

Alors pourquoi tant de haine envers la Grèce ces temps-ci ? Peut-être, justement, par ce qu’elle se fiche du matériel et tente de demeurer sur l’écho de sa légende : beauté et divinité célébrées quoi qu’il en coûte… Or, si nos gouvernants falots et soumis en arrivent à imposer aux enseignants l’étude de l’islam obligatoire et celle du christianisme médiéval facultative, l’abandon des langues anciennes (alors que dès les premières pages il saute aux yeux ce que l’immense richesse de notre langue doit à la culture grecque !),  il demeure un contre-pouvoir fulgurant et tout aussi puissant : l’édition. Ainsi il en va d’Actes Sud depuis des années, qui osent publier des livres importants, indispensables, piliers de notre Histoire qui se meurt de perdre sa mémoire et d’avoir honte de ce qu’elle a accompli. Ce livre-ci rentre donc de plain-pied dans la résistance au projet d’annihilation de notre civilisation par des bureaucrates asservi au Capital.
N’oublions jamais la phrase de l’historien tchèque Milan Hübl que l’on devrait méditer : « Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever leur mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Puis quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. »

Alors, plutôt que de lire un énième polar ou un navet sur la CIA et la guerre contre le terrorisme, cet été, bien calé dans votre hamac, transat, matelas bord de mer, amusez-vous tout autant en vous instruisant, régalez-vous de splendeurs, frissonnez en découvrant les légendes et les batailles d’antan, imaginez les joutes verbales dans le petit théâtre de Delphes ou les orgies à Corinthe ; bref, lisez intelligent, lisez vrai !

 

François Xavier

 

Christophe Bouquerel, La Première Femme nue, Actes Sud, mai 2015, 1200 p. – 27,00 euros