LA GRANDE IMPOSTURE

Mardi 9 juillet 19

Voilà, les copies des EAF sont corrigées, le jury s’est réuni, il a envoyé son rapport.

La propagande officielle ne va pas tarder à reprendre son antienne triomphante, à peine entamée par la polémique de ces derniers jours sur la rétention de copies : cette année, sûrement, les résultats du bac 2019 seront encore meilleurs que ceux de l’année précédente, ou presque aussi bons, rendormez-vous bonnes gens!

Et le professeur Normal, qui pourtant aime son métier, se sent vaguement dégoûté d’avoir joué son rôle dans cette grande imposture.

Heureusement, l’été est là.

Il va oublier.

Il va voyager.

Dans un grand bus ou sur un petit vélo.

« Hi hi, me dit-il, en se trémoussant sur LSD, c’est sans doute pour cela que les grandes vacances sont si nécessaires dans l’Education Nationale : pour permettre aux élèves de se reposer et aux profs d’oublier qu’on les transforme en imposteurs.

Et toute cette masse de thunderclouds
Je leur dis
Oh no no
Ces thunderclouds
Oh no no!


BERTHE MORISOT

Jeudi 4 juillet 19

Très belle exposition Berthe Morisot au musée d’Orsay.

Le choix qu’a fait la commissaire, Sylvie Patry, de centrer l’expo sur le thème du portrait et de la figure (en écartant le paysage pur) souligne la modernité de cet itinéraire de femme peintre.

On sait que les deux cadettes Morisot (elles avaient une sœur aînée) étaient toutes les deux également douées pour la peinture. Mais l’une a abandonné son art, pour se marier très jeune avec un officier de marine et vivre en province jusqu’à quatre-vingts ans. L’autre l’a approfondi, devenant peintre professionnelle dans une époque qui ne tolérait les femmes que comme peintre amateur, posant d’un air farouche pour ses amis, finissant par se marier avec le frère tolérant de l’un d’entre eux mais continuant à signer ses œuvres de son nom de jeune fille, ayant une fille qu’elle aima et peignit avec passion, mourant à cinquante ans d’avoir voulu la soigner d’une mauvaise grippe.

Berthe, que nous connaissons, mais finalement pas si bien que ça, c’est cet autre, l’artiste.

Berthe Morisot Femme dans un parc avec enfants et chien

Elle écrit dans son carnet, au début de sa vie, qu’elle se doute qu’il lui faudra énormément de persévérance pour s’émanciper ; et, à la fin de sa vie, qu’elle n’a jamais rencontré un homme qui lui ait parlé d’égal à égal, alors que c’était la seule chose qu’elle demandait aux hommes, parce qu’elle savait qu’elle les valait ; pourtant elle a fréquenté certains des hommes les plus ouverts d’esprit de son temps. Elle s’inscrit donc parfaitement dans la réflexion contemporaine sur l’égalité homme/femme.

Mais ce qui est fascinant, c’est qu’elle est rebelle et artiste en vivant et en peignant une vie bourgeoise. Elle ne refuse pas le conformisme, elle le fait éclater de l’intérieur. Elle se marie, mais à trente-cinq ans, et avec un le frère d’un peintre qu’elle a choisi soigneusement, dont elle a vérifié en peignant avec lui pendant tout un été qu’il la laisserait mener sa vie et son art à son idée : elle ne l’a pas essayé dans un lit mais derrière un chevalet.

Elle vit dans un immeuble parisien mais elle le fait construire elle-même, en réservant la place centrale pour son atelier.

Elle loue des maisons de campagnes, où elle dirige des bonnes, des gouvernantes et des cuisinières, mais elle les fait poser, sans mièvrerie. Elle prend le temps de regarder ces femmes humbles qui l’entourent et de poursuivre en les regardant travailler ses recherches de peinture. Elle est la seule femme au milieu des impressionnistes.

Berthe Morisot fait très peu poser les hommes, notamment son mari, Eugène Manet, le frère d’Edouard. Mari progressiste, il l’encourage à poursuivre sa carrière de peintre professionnelle mais modèle peu complaisant, il « prend le spleen » quand elle lui demande de poser trop longtemps.

Qu’est-ce que veut dire ce terme baudelairien de « spleen » qu’il emploie pour dire ce qu’il ressent quand il pose pour Berthe ?

Question de caractère personnel, sans doute : trop longtemps immobile, il se trouve confronté à l’ennui, voire à l’angoisse du vide.

Mais question aussi de statut social? Il n’est pas convenable, ni glorifiant, aux yeux d’un homme et d’un bourgeois de poser pour un sujet de genre, surtout devant sa femme. Peut-être y a-t-il là une inversion des rôles qui, malgré l’amour et l’admiration qu’il éprouve pour Berthe, le met profondément mal à l’aise ?

Donc, c’est déjà beau qu’il accepte de le faire quelquefois. On a quelques toiles où il joue avec sa fille, où il lui fait la lecture, où il s’occupe d’elle à la place de sa femme ou de leurs bonnes. Et ainsi ce personnage secondaire d’Eugène devient, sans s’en rendre compte, l’une des premières images d’un père moderne.

Berthe Morisot Le père et sa fille dans le jardin 1883

Mais Berthe va plus loin en faisant poser son mari. Elle ne se contente pas de représenter une évolution future de la société en enregistrant le regard inquiet qu’il lui jette. Elle niche le père et la fille au milieu d’un cocon de branches et de feuilles, qui les protègent du soleil, qui s’insinuent sur leurs épaules et leurs nuques, d’où ils émergent à peine, d’où ils sont issus, dans lequel peut-être ils se perdent. Les êtres paisibles et les plantes, elle les brosse des mêmes touches vives, parce qu’ils procèdent de la même vie. Elle est poète.

Ainsi, elle ne peut guère faire poser son homme, sauf en tant que père. C’est dommage, parce qu’elle n’a pas l’occasion de nous montrer ce qui l’attire en lui (si jamais il l’attire), c’est-à-dire d’aborder sa vision du masculin et du désir (je me dis que ce n’était d’ailleurs sans doute pas possible pour une artiste femme du XIXe siècle et que celles de la fin du XXe seront les premières à jouir de cette possibilité).

Alors Berthe place des femmes devant elle. D’abord ses sœurs et ses cousines bourgeoises (qui sont sûrement habituées par état à attendre docilement sur des chaises ou à regarder pendant des heures par la fenêtre). Puis des modèles professionnelles, dont on ne connaît plus le nom aujourd’hui mais auxquelles elle donne, surgissant de leurs robes ou des plantes qui les entourent, une présence discrète et d’autant plus mystérieuse.

Berthe Morisot Eté ou jeune fille près de la fenêtre 1879 (Montpellier, musée Fabre)

Cette femme observe la vie des femmes de son époque et de son milieu. Un tout petit monde, finalement, mais qu’elle approfondit assez pour lui donner de la profondeur.

Elle regarde le surgissement de l’intimité, la façon dont la peau et la chevelure d’une femme entrent en résonance avec les plantes, les tissus, le bois et le verre qui l’entourent, dans une vibration sensuelle où le seul point fixe est la perle d’une boucle d’oreille.

Berthe Morisot Femme à sa toilette 1880 (Chicago The Art Institute)

Elle regarde la construction délibérée de l’identité sociale, et la façon dont une guirlande de fleur passée en travers d’une robe transforme une femme en plante au milieu des plantes. Mais en plante inquiète au regard tourné vers le hors-champ d’un homme à séduire ou d’une société à satisfaire (ou de quelque chose d’autre de plus secret?).

Berthe Morisot Jeune femme au bal 1879 (Paris, musée d’Orsay)

Elle prend sa vie quotidienne comme sujet de peinture, mais, en la regardant de son œil aigu de peintre, elle rêve sa vie, elle la transforme en un mélange plus dense de matières et de natures. J’ai saisi cette phrase au vol sur l’un des cartons : « Le rêve, c’est la vie et le rêve est plus vrai que la réalité : on y agit soi, vraiment soi -si on a une âme, elle est là. ».

Comme cette « Jeune fille dans un parc » du début des années 90, d’une densité onirique, proche d’un Bonnard ou d’un Douanier Rousseau, et qu’accentuent encore aujourd’hui les craquelures de la toile dessinant comme des nervures sur son visage.

Berthe Morisot Jeune fille dans un parc 1888-93 (Toulouse, musée des Augustins)

Et surtout elle est une artiste. Une grande artiste novatrice, audacieuse. Toujours en recherche.

L’exposition, organisée par thèmes, donne en même temps à voir son évolution chronologique, et c’est assez incroyable. Elle cherche obstinément à saisir l’instant, à fixer la spontanéité d’un instant quotidien, et pour cela, elle invente. Elle ne peint pas toute la toile, la laissant délibérément inachevée, mêlant peau, plantes et tissus dans des touches de plus en plus nerveuses et dépouillées, qui l’amènent parfois au bord de l’abstraction. Elle supprime tout ce qui n’est pas surgissement. Elle capte la vibration. Elstir, c’est elle, aussi. Elle me paraît beaucoup plus inventive, presque plus moderne, que Monet, Renoir et les autres génies qui l’entourent.

Comme dans cette « Isabelle au jardin », peinte quelques années à peine avant sa mort (alors qu’elle avait encore tant à expérimenter, conne de grippe).

Berthe Morisot Isabelle au jardin

Ou cet autoportrait, qu’elle brosse en une matinée, et qu’elle roule au fond d’une armoire, sans le montrer à personne.

Berthe Morisot Autoportrait 1885

Une femme coiffée bizarrement, qui se moque d’être belle, 44 ans et pleine de force, une artiste au travail, un regard, planté droit dans celui du spectateur, droit dans le monde.  Juste un foulard sombre et quelques fleurs sur sa jaquette pour se donner l’air d’un noble espagnol, ancêtre de Picasso.

Une femme-chevalier de la peinture, armée de sa seule palette, sans peur et sans reproche.

TOY STORY 4

Mardi 3 juillet 19

Graine-de-moutarde téléphone elle-même à son père pour lui demander s’il n’aurait pas envie de venir voir avec le reste de sa famille, dont il ne fait plus partie, le dernier Toy Story, comme quand il en faisait partie. En VF évidemment. Elle est persuadée qu’il va dire non, et il dit oui, sans se faire prier. Elle est surprise qu’il ait autant envie qu’elle de retrouver Woody le cow-boy.

Elle lui rappelle que son plus ancien souvenir est lié à Toy Story. Elle s’écriait « Vers l’infini ! » en se raidissant de tous ses membres ; son père, lui répondant : « Et au-delà », la faisait voler dans les airs comme Buzz l’éclair. Quel âge pouvait-elle avoir ? Trois, quatre ans ? Avec son frère et sa soeur, elle a regardé si souvent les DVD qu’aujourd’hui encore ils sont capables d’enchaîner les répliques par trois ou quatre.

Lui, le père, repense à l’étonnante longévité de cette série, qui a marqué les principales étapes de sa vie plus, finalement, qu’aucun autre évènement sérieux : il a vu le 1 avec sa femme et leur fille aînée, qui était alors leur fille unique, âgée d’à peine trois ans (c’était son premier film, ils se demandaient si elle allait être sage, et, debout dans la travée pour mieux voir, les mains agrippées au siège de devant, elle n’avait pas moufté de toute la projection, complètement fascinée). Puis le 2 il y a vingt ans : ils étaient alors quatre depuis peu. Pour faire plaisir à Graine-de-moutarde, déjà âgée de presque dix ans, qui voulait avoir son Toy Story comme ses aînés, ils sont allés voir le 3 tous ensemble. Puis ce fut le trou noir. Comme Lasseter lui-même, il s’est mal conduit. Aujourd’hui sort le 4 pour lui dire que la vie continue, qu’il est temps de passer à autre chose et d’assumer ses actes ?  

Dans ce dernier opus, les créateurs jouent encore une fois avec malice sur le cliché rebattu de la fin de l’enfance mais cette fois-ci pour le renverser : ce sont les jouets qui passent à autre chose et qui deviennent adultes, en assumant les ruptures et la liberté exigeante qu’elle leur ouvre. S’ils sont crédibles avec eux-mêmes, les auteurs ont définitivement conclu la série. Pourtant, il doit s’avouer qu’il irait volontiers voir un Toy Story 5 dans quelques années avec Graine-de-moutarde et, qui sait, son premier petit fils.

Ce quatrième opus ne lui paraît pas indigne des précédents. Cette série-là au moins ne s’est pas abîmée avec le temps, comme l’amour, la famille et tout le reste. Elle est restée enfantine sans être bêbête, bourrée d’humour nostalgique malgré son rythme. Et les personnages féminins, constate avec satisfaction Graine-de-moutarde, ont suivi l’évolution du monde en étant moins cuculs qu’avant.

Le plus amusant, c’est que, dans la salle, Graine-de-moutarde et son père ne sont pas les seuls à être sous le coup de la nostalgie. Lorsque la lumière se rallume dans la salle, ils remarquent qu’elle n’est pas remplie seulement d’enfants et de familles, mais aussi de nombreux jeunes gens en couple : nichés dans les bras l’un de l’autre, les yeux brillants, un sourire de délicieuse régression aux lèvres, ils en oublient même de se bécoter. Comme quoi, même quand ils viennent pour qu’on leur raconte une dernière fois la fin de l’enfance, ces Peter Pan du nouveau millénaire trouvent encore une occasion de la prolonger.

En sortant du cinéma, il fait la bise à tout le monde, même à son ancienne compagne, et il part seul rejoindre sa nouvelle écuyère, en les laissant entre eux. Mais ils ont vécu ensemble un très doux moment de cinéma de divertissement et de nostalgie pure, comme seul le cinéma américain sait en procurer à ceux qui l’aiment depuis toujours.

JEUX D’INFLUENCE

Dans cette maison, nous avons tous (enfants aussi bien que parents, même ceux qui avaient autre chose à faire le jeudi soir 😉) été accros à cette série diffusée sur Arte du documentariste Jean-Xavier de Lestrade (celui-ci, autre projet passionnant, étant en train d’achever une mini-série inspirée de Laëtitia, le roman-enquête de Jablonka sur l’affaire Laëtitia Perrais).

Même son de cloche dans la cantine de mon lycée.

Claire Lansel, une journaliste politique, est engagée par une entreprise de lobbying qui travaille essentiellement pour Saskia : ce géant de l’agrochimie cherche à commercialiser un nouveau pesticide, tout en échappant au procès que tente de lui intenter un agriculteur victime d’une leucémie. Claire, au rebours de ses convictions, va devoir s’attaquer à un député intègre, qui veut faire interdire les pesticides, et à son entourage. La situation se tend encore lorsqu’un des dirigeants de Saskia est retrouvé noyé dans la Seine…

Sujet évidemment d’actualité : les turpitudes fictives de Saskia rappelant celles bien réelles de Monsanto.

C’est ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans cette série : les mécanismes du lobbying et de l’action politique, qui m’ont paru décrits de façon crédible (j’en entends parler aussi ces derniers jours avec l’enquête de Nathaniel Rich, qui sera elle aussi, d’après ce que je comprends, adaptée à l’écran).

Il y a dans cette première saison de Jeux d’influence d’autres ficelles narratives un peu plus grosses : par exemple, la journaliste violée par le ministre (et allez hop, un peu de me-too), l’attaché parlementaire propre sur lui mais venant d’une cité révoltée en 2005 (et allez hop, un peu de crise des banlieues) etc… Les méchants sont vraiment des méchants de cinéma : les lobbyistes sont prêts à enlever et assassiner comme de vulgaires maffieux. Je me demande pourtant si l’aspect le plus inquiétant du lobbying industriel n’est sa capacité à utiliser les moyens les plus légaux pour faire pression sur les dirigeants, les milieux scientifiques et les opinions publiques, bref de détourner à son profit exclusif les mécanismes mêmes de la démocratie. Ces ficelles ajoutent évidemment de la tension dramatique, on suit les épisodes pour le suspense, mais, à mon sens, elles diluent un peu le propos, le faisant basculer dans un thriller politique plus efficace mais plus banal.

Cette réserve faite (les autres téléspectateurs autour de moi ne partageant d’ailleurs pas du tout mon avis), Jeux d’influence est une série ambitieuse et forte, qui montre que la télé française est tout à fait capable d’aborder de front l’actualité, pour peu qu’elle s’en donne les moyens. J’attends la deuxième saison avec impatience (comme la troisième de Baron Noir). Elle est bien tournée aussi (belle atmosphère grise).

Dernier atout, la qualité de l’interprétation, dominée par Alix Poisson, qui arrive parfaitement à faire saisir l’énergie et les doutes du personnage de la journaliste, et par Jean-François Sivadier, qui, en plus d’être un génial metteur en scène de théâtre, compose avec délectation les méchants les plus inquiétants des séries françaises (je me souviens encore de son regard dans Revenants).

C’est bien, beau travail, nécessaire. Allez, au boulot pour la suite, en vous efforçant de nous rendre encore plus palpitants et vivants les mécanismes même de la machine politique (comme a su si bien le faire Schöller dans Exercice de l’Etat et Pommerat, au théâtre, dans La fin de Louis) !

LE TEMPS DES CERISES

Vendredi 28 juin 19

Il a installé un bar de crudités au milieu de la cantine et les élèves, depuis deux ans, ont pris l’habitude de venir s’en servir la quantité qu’ils désirent : plus de légumes consommés, moins de déchets.

Il se fournit auprès de producteurs locaux.

Sur l’un des murs, il a affiché une carte des fermes bio de l’Ile-de-France.

Même aux quelques profs qui font passer le bac, il sert des fruits de saison : hier des fraises, aujourd’hui des cerises. Des fruits aussi bons qu’au marché.

Ce quadra alerte, en veste de travail blanche, au sourire franc et à l’œil matois, c’est le cuisinier de la cantine scolaire du lycée Monod de Clamart.

Il a un petit sourire, lorsque le professeur Normal lui déclare, sous forme de boutade, qu’il n’est pas seulement un cuisinier, mais aussi un enseignant et un politique. Il lui glisse : « Et, contrairement à ce qu’on dit, ce n’est pas plus cher.

-Ah bon ?

-Non. « 

Norman ne sait pas comment ce type se débrouille mais, effectivement, son jury n’a pas payé plus cher que les collègues qui interrogent dans son propre lycée, à quelques kilomètres de là (et qui, eux, ont eu droit pendant deux jours à des raviolis ! )

Après l’avoir remercié, Normal va manger. Il croque les cerises mais il en note à peine le goût. Il est trop occupé à lire sur son smartphone l’article de Diacritik consacré à l’essai de Nathaniel Rich : Losing Earth. Perdre la terre : une histoire récente.

L’auteur américain y montre que l’humanité a perdu beaucoup de temps, peut-être même laissé passer sa chance. Son enquête sur la décennie 79-89 prouve qu’il était à ce moment-là encore possible de changer. Les scientifiques avaient lancé déjà tous les cris d’alarme et indiqué toutes les solutions mais les lobbies industriels ont réussi à persuader des establishments politiques faibles et des opinions publiques indifférentes qu’il valait mieux continuer à les laisser faire leurs profits comme si de rien n’était.

Norman Normal manque de s’étrangler avec un noyau.

Il se dit : « Bon, s’il est déjà trop tard, désactive ce smartphone et intéresse-toi un peu à ce que tu as sous la dent. Profites-en ! Car il est bien court, le temps des cerises, même pour qui a la chance de déjeuner à la cantine du lycée Monod.

Le moindre des respects pour la Terre, que nous sommes en train de perdre, c’est de sentir son goût.

ENFANTES DE LA PATRIE

Jeudi 27 juin 19

Avec le Bûcheron, nous avons regardé dimanche dernier France-Brésil à côté d’un vieil Américain que sa casquette et ses traits émaciés faisaient ressembler à Henry Miller. Il venait de débarquer de Californie pour les matches à élimination directe et s’était procuré des billets pour tous les tours suivants, afin d’assister à la compétition jusqu’à son inévitable dénouement : le quatrième triomphe de l’US Team.

Il n’avait pas l’air très impressionné par l’ambiance qui régnait dans le café, ni par le spectacle que lui proposaient les Bleues (on pouvait le comprendre). Même s’il nous a rappelé avec un sourire que la France avait été la seule à battre l’US Team cette année (évidemment, il s’agissait d’un match amical et le parfum de la compétition n’avait rien voir, surtout concernant l’US Team).

Comme ce fichu bar français paraissait ne pas avoir le wifi, il nous a demandé le chemin pour aller en voiture vers Reims assister le lendemain au triomphe de ses favorites sur l’Espagne et nous a donné rendez-vous pour les quarts de finale, qui serait sûrement un très beau match (même si l’on sentait que, dans son esprit, le résultat en était déjà joué).

Après son départ, Bûbûche m’a avoué qu’il avait dû résister à la tentation de l’envoyer sur l’autoroute de Rennes, plutôt que sur celle de Reims, histoire de lui compliquer un peu une Coupe du monde autrement beaucoup trop simple. La self-esteem de l’Us team, ce qu’on pourrait appeler la self-USteam, était apparemment aussi développée chez ses supporters que chez ses joueuse. C’était même, d’après le Bûcheron, notre principale chance de créer la surprise.

Demain soir, je déclare forfait ; je ne pourrai pas suivre le match avec mon pote pour cause de spritz amoureux. Mais, que ce soit la victoire de Valmie (oui, oui, au féminin) contre les tenantes du titre de noblesse ou la Bérézina face aux assauts irrésistibles des cosaques américaines, il m’a demandé d’avoir une pensée pour soutenir les Bleues dans leur tâche de Titanes.

Surtout qu’après la self US Team, il faudra encore se fader les Anglaises en demi-finale et les Allemandes en finale. Mais bon, conclut Bûbûche d’une voix bonhomme, il suffit d’y croire, et ne pas être trop sûres de soi !

Allons enfantes de la patrie !

UNE OEUVRE IMPORTANTE

Mercredi 26 juin 19

C’est une femme de cinquante ans, perdue au milieu des adolescents. Ou plutôt assise seule en face de leur groupe qui attend, bien qu’attendant comme eux.

A la fin de l’épreuve, elle confiera au professeur Normal qu’il y a vingt-cinq ans, elle a quitté l’école sur un échec, sans décrocher son bac pro. Ensuite elle a connu des succès : elle s’est mariée, elle a eu cinq enfants, elle a fondé « sa petite famille ». Il ne peut s’empêcher de sourire du rapport entre « petite famille » et « cinq enfants » : elle le regarde et elle sourit aussi. Elle a réussi une partie de sa vie qui aurait suffi à beaucoup de ses amies mais il y en avait une autre qui se taisait et qui n’était pas satisfaite. Alors elle a décidé de reprendre ses études après tant d’années d’interruption. Elle s’est préparée seule, coachée par son fils et sa fille aînées, qui ont tous les deux eu leur bac et poursuivent leurs études, à l’université pour l’une, en BTS pour l’autre. Elle ne prétend pas les égaler, évidemment, mais elle aussi vise un BTS, dans le domaine des relations humaines. Elle l’a déjà trouvé. Il ne lui reste qu’à avoir son bac. C’est un gros morceau, parce qu’il faut s’y remettre.

A son âge, elle repasse le bac de français de première, ça doit faire drôle au professeur, comme à elle sûrement. Malheureusement, elle se présente sans liste de textes. Elle a apporté seulement une œuvre. Mais « une œuvre importante », lui dit-elle : c’est Incendies de Wajdi Mouawad, dans la mince édition de poche qu’il possède lui aussi dans sa bibliothèque.

La façon dont elle dit : « une œuvre importante » donne envie à Norman de lui donner sa chance. Il bricole une question à la va-vite sur un passage dont il a remarqué qu’elle l’avait coché, « la lettre au père » et « la lettre au fils », sur la vision de la famille qui s’y révèle. Elle le remercie de son choix. Il la regarde de temps en temps pendant la préparation. Elle se creuse la cervelle pour jeter quelques mots sur sa feuille de brouillon jaune. Pendant l’exposé, elle tente maladroitement de répondre à la question qu’il lui a posée mais elle s’arrête au bout de deux minutes. Il tente avec bienveillance de la relancer dans l’analyse de l’extrait mais cela tourne de nouveau court. Ils sont tous les deux déçus par cette « promesse non tenue », comme dirait Mouawad,cette chance offerte et manquée.  

Alors il lui demande : « Pourquoi m’avez-vous dit tout à l’heure que c’était une œuvre importante ? ». Elle lui répond du tac-au-tac, comme si elle attendait qu’il lui pose enfin une question dans les bons termes : « Je ne peux pas dire si c’est une œuvre importante dans la littérature, je ne suis pas assez savante, mais c’est une œuvre importante pour moi. »

Il l’invite à continuer. Elle lui explique que sa fille a étudié cette pièce il y a deux ans en classe, et lui a dit : « Il faut que tu lises ça, maman, ça va te plaire. ». Elle l’a lue. Mais ça ne lui a pas plu. Ca a fait plus que ça. Ca l’a bouleversée. Difficile de parler de quelque chose qui vous bouleverse, elle s’en rend compte.

Pourtant elle a eu du mal au début avec les flashes-back et puis elle a plongé. A partir de la scène où la grand-mère de Nawal lui explique qu’elle est destinée à vivre la même chose que sa mère, et que sa grand-mère, et la mère de sa grand-mère et ainsi de suite, sans jamais rien changer au destin des femmes. Pour rompre le fil, Nazira, la grand-mère sur son lit de mort, dit à sa petite fille : « Apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler. Apprends. ». En lisant cette phrase, les larmes lui sont presque venues aux yeux. Elle s’est mise à réfléchir sur les femmes de sa propre famille et sur sa fille qui lui avait recommandé cette lecture. Cela lui a donné encore plus envie de faire comme Nawal mais en petit, de changer, d’apprendre. En petit et en heureux. Elle ne fait pas comme sa mère en reprenant ses études, elle fait comme sa fille.

Ensuite, bien sûr, cette pièce lui parle d’un coin du monde qui la touche énormément mais elle n’a pas tellement envie de développer, c’est trop personnel.

Elle a suivi Nawal dans sa quête, parce que Nawal, d’une certaine manière, depuis la scène avec la grand-mère, c’était elle, et elle a suivi celle des deux enfants, Jeanne et Simon, qui lui rappelaient ses deux aînés, dont elle veut bien, avec un sourire de fierté, confier au professeur les prénoms.

Elle a été horrifiée par l’épisode de l’incendie du bus, par la décision de son héroïne (il note en passant le pronom personnel) de commettre des attentats, et, évidemment, par les tortures et les viols dans la prison. Difficile de parler de quelque chose qui vous révolte.

Et puis il y a eu le dénouement. Elle commençait à se douter de quelque chose mais il l’a laissé sans voix. Notamment le passage sur lequel Normal l’ai interrogé, et qu’elle aurait tellement aimé mieux lui expliquer. Celui où Nihad reçoit les deux lettres, la lettre au père et la lettre au fils, la lettre au bourreau et la lettre à la victime, qui sont une seule et même personne. Ce dénouement, si elle a le droit de dire ce qu’elle ressent, l’a scandalisée. L’a heurtée profondément. En fait, elle ne peut pas s’empêcher de continuer à y penser, à le refuser, à souhaiter qu’il soit différent, qu’il y ait une suite, une autre fin, même si sa fille, avec qui elle en a beaucoup discuté, lui a expliqué que cela ne pouvait pas être autrement, sa propre prof lui ayant expliqué que c’était inspiré de l’histoire d’Œdipe. Œdipe est la prochaine pièce qu’elle lira, cet été (elle reconnaît que, malheureusement, elle manque beaucoup de culture, ce qui l’empêche de comprendre certaines choses). Inévitable, donc, ce dénouement, mais inacceptable : là, le professeur Normal se dit que, contrairement à ce qu’elle croit, elle a tout compris à la tragédie.

Elle continue à penser à cette pièce, qui lui a même donné envie d’écrire une « lettre à l’auteur », pour tenter de lui expliquer ce qu’elle a ressenti. Mais elle ne craint de ne pas en être capable. Peut-être pourrait-elle simplement coucher sur le papier ce qu’elle est en train de dire au professeur, avec ses mots à elle, et tout en désordre (sûrement l’auteur qui recevrait cette lettre saurait trier).

Tandis qu’elle parle (bouche bée, Norman n’a besoin de la relancer que de quelques mouvements de tête), il note aussi que sa voix a changé. Elle reste douce mais elle n’est plus, comme au début de l’entretien, hésitante et maladroite. Le deux mots (apparemment) contradictoires qui lui viennent à l’esprit : humble et ferme.

Elle s’arrête. Elle a largement tenu les dix minutes de l’entretien sans qu’il ait eu besoin de lui poser une deuxième question. Cela les fait rire. Elle se demande si elle a réussi à lui faire comprendre ce qu’elle voulait dire et s’excuse d’avoir été si confuse et si personnelle. Il a plutôt envie de la remercier d’avoir été si claire et si personnelle.

En tant que candidate à l’oral de français, évidemment, cette mère de famille reprenant ses études et se présentant sans le fameux « descriptif des lectures et des activités » n’est pas du tout dans les clous. Mais, en tant que lectrice, il semble au professeur qu’elle emprunte la voix royale qui mène droit à l’essentiel. Dans la vaste imposture qu’est l’actuel bac de français pour les séries technologiques, ces dix minutes de discussion ont été les seules d’une éprouvante semaine qui aient eu quoi que ce soit à voir avec la littérature. Avec les chemins secrets de la transmission de la culture. Avec l’idée même d’une éducation nationale, de ce qu’elle pourrait et devrait être, si elle acceptait de se regarder un peu elle-même les yeux dans les yeux.

Le professeur se dit aussi que, peut-être, Wajdi Mouawad aurait été heureux d’être assis à côté d’eux, malgré la canicule, et d’écouter cette femme lui expliquer pourquoi Incendies était une « œuvre importante ».

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