LUCIE ET SA GOOD ENOUGH MOTHER

Vendredi 9 octobre 26


Les deux jeunes femmes sont assises en terrasse, dans un rayon de soleil, et elles parlent avec tellement d’animation que Charles, indiscret de profession puisqu’il est poète, n’est presque pas obligé de tendre l’oreille pour saisir leur conversation. Il aime écouter les femmes réfléchir, surtout entre elles, surtout lorsqu’elles ne parlent pas de mecs mais de ce qui les concerne beaucoup plus profondément, leurs enfants et leurs mères.

Ainsi, l’une des deux, qui porte le prénom de Lucie, s’enchante de revenir pour la première fois dans son ancien café favori, sans son bébé ni son compagnon. Elle est tellement heureuse de prendre un simple verre avec sa meilleure amie, qui, certes, n’a pas encore d’enfant (et dont le petit sourire en coin révèle qu’elle compte bien n’en avoir jamais, ou en tout cas pas dans les années à venir, enfin bref, on verra, et déjà il faudrait rencontrer le papa) mais qui l’écoute très attentivement lui parler du sien. Ainsi Lucie parvient à s’expliquer à elle-même plus clairement ce qu’elle vient de traverser et elle en éprouve un grand plaisir de compréhension, un peu comme si elle refaisait marcher son intelligence pour la première fois depuis un an, comme si, depuis un an, son cerveau avait fonctionné d’une façon différente, les idées, les dates, les infos, elle les oubliait aussi vite qu’elle les avait entendues ou qu’elle les avait formulées, ça n’imprimait pas, ça n’imprimait plus, maintenant il commence à être temps de se remettre à penser pour elle, de redevenir un peu elle-même, de reprendre de la distance.

Elle explique que, pendant le premier mois, elle s’est inquiétée à chaque instant. Dès qu’elle ne comprenait pas quelque chose, au moindre pleur dont elle ne devinait pas la cause, elle se disait : « C’est foutu, mon bébé va être traumatisée à jamais! ». Elle croyait que tout était décisif, que le moindre évènement pouvait avoir des conséquences catastrophiques pour un être incapable de supporter la moindre contrariété, comme si les pleurs étaient le signe d’une douleur irrémédiable et non un moyen de communication. Elle se disait : «Est-ce que je vais être aussi nulle que ma mère, qui n’a pas compris plein de trucs pendant mes premières années, notamment mon angoisse de séparation ? ». La meilleure amie sourit d’un air entendu, elle doit connaître la mère en question, ou alors elle pense à la sienne.

Maintenant, au bout d’un an, Lucie a enfin dépassé ça. Elle a mis douze mois à comprendre qu’elle était lancée dans un très long processus, qui lui demanderait de sans cesse s’actualiser, comme un logiciel. Que l’on peut toujours s’améliorer et qu’il y a très peu de problèmes irrémédiables. Maintenant elle se dit : « Est-ce que je ferai aussi bien que ma mère, qui a réussi à être là sans arrêt pour moi et à tenter de me comprendre, même en se plantant, pendant les quinze premières années de ma vie ? Aujourd’hui encore, je l’appelle, elle vient. ». On fait rarement des conneries énormes comme dans la série qu’elle a revue récemment, Il faudrait que quelqu’un interdise les dimanches après-midi . En fait, maintenant, elle espère juste être aussi présente que sa mère : abattre comme elle ce travail de titan de ne pas être parfaite.

Pourtant, pendant sa grossesse, pour se préparer, elle avait lu Winnicot, « The good enough mother ». Mais elle a quand même été dans ce fantasme de répondre à tout tout le temps pendant les premières semaines. Peut-être, lui demande son amie, les femmes sont-elles reprogrammées hormonalement pour cela ? Peut-être est-ce grâce à ce fantasme que l’humanité a réussi à faire survivre ses bébés depuis les cavernes ?

Il y a une grande différence, constate Lucie, entre le fait de lire quelque chose, de le comprendre, et celui de l’expérimenter. C’est un peu comme lire une scène de sexe quand on n’a jamais fait l’amour et le faire vraiment, tu comprends ? La meilleure amie secoue la tête avec conviction et elle ajoute : « En même temps, lire, s’informer sur le sexe avant, ça permet parfois ne pas trop le rater pendant, non ? ». Les deux jeunes femmes, qui doivent penser à des choses qu’elles se sont déjà racontées, échangent un sourire complice.

Puis elles continuent à réfléchir sur l’expérience, qui ne s’enseigne pas, qui ne se partage pas  non plus, qui peut seulement se transmettre. Mais, poursuit Lucie, pour être transmise, vraiment comprise, elle doit d’abord être vécue de son côté par celle qui la reçoit. On ne comprend qu’après ce qu’on a appris avant mais peut-être qu’apprendre avant, ça permet de ne pas trop merder pendant ? Leurs deux regards divergent, chacune doit penser à quelque chose de différent. Ensuite, la conversation retombe, elles évoquent des garçons, la meilleure amie raconte à Lucie ses histoires de coeur, qui ne fonctionnent jamais très bien, c’est moins profond.

Elles se séparent. La meilleure amie part vers un autre rendez-vous dans le rayon de soleil. Lucie sort un bouquin de son sac (Charles a entendu dire récemment qu’il n’y avait presque plus que les femmes qui lisaient), peut-être l’essai de Winnicott qu’elle avait laissé tomber et que cette conversation lui a donné envie de reprendre ? Pourtant, au bout de quelques instants, elle range le livre, se lève et s’éloigne à son tour, en sortant son téléphone. Peut-être, se dit Charles, éprouve-t-elle un brusque désir d’appeler sa mère, histoire de recevoir en dissimulant plus ou moins bien son agacement un ou deux conseils qu’elle ne pourra pas suivre ? Ou bien simplement dire merci à sa definitively good enough mother, de la part d’une jeune mother en train de faire de son côté son apprentissage du good enough ?

Charles finit son café en la regardant s’en aller. Il n’a jamais eu d’enfant, maintenant il est un peu trop tard, mais il a bien aimé faire un peu de philosophie féminine en compagnie de ces deux amies-là.