Lundi 26 octobre 26
Stéphane Bucheron se félicite qu’après une douzaine d’années passée à distribuer des ballons d’or jusqu’à plus soif aux deux mêmes stars à l’ego surdimensionné (Messi-Ronaldo- Messo-Ronaldi), les journalistes sportifs récompensent depuis trois ans (Rodri, Dembélé, Kane) des joueurs intelligents dont les passes sont encore plus belles que les buts, des capitaines altruistes et discrets qui mettent leur talent au service de leur équipe et non pas leur équipe au service de leur talent et qui, cerise sur le gâteau, ne passent pas la majeure partie de leurs journées de repos à se faire remarquer sur les réseaux sociaux comme de vulgaires influenceurs.
Peut-être Mbappé et Lamal devraient-ils en tirer des leçons, non pas sur le plan du jeu (tous deux, affirme Bûche, ont commencé leur mue collective) mais dans leur plan com ?
Au lieu de ça, lui répond le citoyen Lambda, Mbappé continue à donner son avis sur le monde à sa façon naïve, c’est à dire en parlant sans réfléchir.
Après avoir heurté la susceptibilité des Français d’extrême-droite et des Argentins (quelquefois on a l’impression que ces deux catégories sont équivalentes), voilà qu’il heurte le sentiment national unanime de 1 411 819 745 de personnes, en rigolant avec trois potes sur le mème d’un « dictateur chinois » dont manifestement il ignore tout.
Patatras, le dictateur en question, c’est Mao, considéré par les dirigeants actuels du PCC comme une icône intouchable (si on s’attaque à Mao, ne s’attaquera-t-on pas ensuite au dogme du Parti unique et infaillible, c’est à dire au pouvoir sans partage de ces mêmes dirigeants actuels?). Les trois entreprises chinoises avec lesquelles Mbappé était en contrat publicitaire lui envoient aussitôt le même communiqué officiel de protestation et les télévisions chinoises menacent de rompre le contrat de diffusion de la Liga espagnole, comme elles l’ont fait il y a sept ans avec les matches de NBA, lorsque un dirigeant du basket US avait pris parti pour Hong-Kong.
Heureusement dans le cas de Mbappé il ne s’agit pas d’une prise de position politique mais du simple déconnage entre potes de quelqu’un qui ne connaît pas l’oeuvre du président Mao et qui n’en a rien à péter. Aussitôt il s’excuse de ce dérapage malencontreux et Javier Tebbas, le fanfaron qui préside la Liga, s’excuse encore plus piteusement que lui. Bienvenue, s’exclame Lambda, dans le monde du futur dirigé par la Chine, où l’on paiera cher la moindre remise en cause de la vérité officielle du Big Brother de Beijing (et où ses IA scanneront tout le monde, même les plus modestes blogueurs sur WordPress).
D’après Lambda, les dirigeants chinois feraient d’ailleurs bien d’accepter les humbles excuses de la star et du dirigeant de la Liga avant que l’on ait le temps de trop rappeler la réalité du règne de Mao. Lambda trouve que Mbappé a eu bien tort de s’excuser de le traiter de « dictateur » puisque le Grand Timonier lui-même s’en targuait (les communistes chinois de l’époque s’appuyant, comme chacun sait, sur le dogme marxiste de la « dictature du prolétariat » et proposant une critique radicale de la démocratie). Mbappé aurait même dû s’excuser de n’avoir traité que de « dictateur » l’un des plus terribles autocrates produits par les totalitarismes du vingtième-siècle qui, dans un bilan comptable comparable à celui de Hitler ou de Staline, a provoqué des dizaines de millions de morts à coups de famines et de purges lors des funestes épisodes du « Grand bond en avant » (1958-60) et de la « Révolution culturelle » (1966-76), faisant perdre à son pays sûrement plusieurs décennies.
Xi Jin Ping, continue Lambda, et les dirigeants actuels du PCC sont d’ailleurs eux aussi des dictateurs, pour le pire (la liberté d’expression, les chars de Tien-an-men, la colonisation du Tibet, la répression des Ouighours, l’utilisation de l’IA et des technologies de pointe dans la surveillance globale de la population) ou pour le meilleur (l’un des amis de Lambda qui avait eu l’occasion de voyager dans le nouvel Empire du Milieu lui racontait récemment que dans les plus immenses mégalopoles la pollution et les nuisances sonores avaient beaucoup baissé à cause de l’électrification rapide de tous les véhicules) : à tous les sens du terme, le silence règne en Chine et l’anecdote grotesque de Mbappé et du « dictateur chinois » révèle simplement que le PCC pense avoir désormais la puissance nécessaire pour exiger la même qualité chinoise de silence dans le monde entier (n’ont-ils pas réussi à faire taire jusqu’au Tartarin de Mar-a-Lago?).
Pendant ce temps, Harry Kane continue à donner son avis sur le monde à sa façon subtile, tweetant à la suite de son ballon d’or une phrase de développement personnel attribuée, d’après mon cher ami Claude, au musicien Frank Ocean :
Tous ceux qui devraient se sentir visés vont sans doute faire semblant de n’avoir rien entendu et continuer à faire du vacarme sur les réseaux sociaux. Les Chinois, eux, seront ravis : les trois entreprises qui viennent de rompre avec Mbappé n’ont qu’à proposer sa place à Kane, dont les aphorismes de maître Frank s’avèrent dignes de ceux de maître Kong et inférieurs seulement à ceux de maître Xi.
