LE ROMAN DE THELYSON CLAUDE ORELIEN : UNE CLAQUE !


Vendredi 25 septembre 26

Le samedi précédent, Ulysse avait écouté une émission sur France Culture, où des critiques avaient célébré C’était ça ou mourir, le roman d’un jeune auteur haïtien, poète, racontant avec une verve désenchantée les tribulations d’un migrant féru d’histoire chassé de son pays par la guerre des gangs et parcourant une douzaine d’autres pays pour trouver un refuge, le tout dans une langue originale et puissante, un roman qui était en train de faire un carton auprès de la critique et des lecteurs, un roman qui allait sans doute recevoir le Goncourt, le premier roman d’un futur grand.

Très intéressé, Ulysse s’apprête dès le lundi à franchir la porte de sa librairie favorite pour se le procurer quand il apprend qu’un site jusque là inconnu, « Balance ton Claude », vient de révéler que le roman génial en question a été écrit entièrement par une IA. Ulysse détourne les pas de sa librairie et entre se réfugier dans une épicerie, un lieu où trouver du solide, histoire de se donner le temps de réfléchir.

Le sentiment qui domine, c’est la déception : Ulysse, lui, un jeune poète haïtien racontant les tribulations à travers une douzaine de pays d’un migrant féru d’histoire dans une langue originale et puissante, il avait a priori envie de l’aimer ! Il se sent rempli d’amertume aussi : il en veut à ce Thélyson Claude Orélien mais il en veut presque encore plus à ces gens de France Culture coupables de s’être fait avoir comme des bleus. Il n’a pour eux que du mépris ironique : est-ce qu’ils l’ont lu au moins, ces cons de critiques, ce roman que leurs préjugés idéologiques plutôt que leur conscience de lecteur professionnel leur enjoignait d’encenser? D’autres media, canadiens cette fois, se mettent à révéler en cascade que le génie en question n’est depuis une quinzaine d’années qu’un plagiaire. Le cas Orélien parait entendu. Reste le cas Claude : comment une IA peut-elle écrire un bon bouquin ? Comment autant de lecteurs avertis et sincères ont-ils pu se laisser avoir ?

Alors, quelques jours plus tard, Ulysse se décide à reprendre le chemin de sa librairie pour voir exactement de quoi il s’agit…

Il n’a évidemment plus le projet de lire le premier roman d’un futur grand de la littérature française mais de décrypter le style d’une IA sans même l’aide d’un quelconque logiciel. Il va se délecter, avec un plaisir un peu pervers, à voir comment un vulgaire agent Smith a pu se faire passer pour Neo afin de mieux investir la Zion littéraire. Il déniche l’ouvrage en question dans le coin modeste du présentoir consacré à la rentrée littéraire où il a peut-être été relégué depuis quelques jours par les libraires embarrassés. Il y a toujours le bandeau promotionnel : « Un texte puissant. Un baume autant qu’une claque. Gaël Faye. ». Ulysse ne peut s’empêcher de ricaner in petto : pauvre Gaël, toi aussi tu t’es fait couillonner, aveugler par tes biais ?

Et là, stupéfaction. Il lit d’une traite le premier chapitre, celui qui raconte l’incendie du quartier par les jeunes des gangs, et il le trouve vachement bien ! Plein de détails authentiques, cruellement signifiants, les citations en créole, l’anecdote de l’ancien élève qui laisse passer son ancien professeur au lieu de le buter en lui conseillant de s’en aller, celle de la mère qui tient ses deux enfants en laisse, comme ça, si l’un se fait tuer, elle n’aura pas à chercher l’autre, et puis très bien écrit, très personnel, dans une langue vraiment originale et puissante ! « Mais c’est pas vrai , c’est pas vrai ! » pense-t-il. Et il est obligé de se répondre : « Si, mon pote, c’est faux mais c’est vrai, bienvenue dans ton époque ! ». Ulysse vient de se prendre une claque, comme Gaël Faye, sauf que lui, il sait que c’est Claude et pas Thelyson qui la lui a balancée. Elle fait d’autant plus mal, cette claque, qu’elle n’est pas aussi un baume mais plutôt un poison : les IA en sont-elles déjà à pouvoir écrire, non pas des romans de gare calibrés mais des chefs-d’oeuvre d’auteurs, des romans terriblement personnels (à tous les sens du mot « terriblement ») ?

Troublé, gêné, profondément mal à l’aise (il paraît que Claude aime bien le rythme ternaire, comme Cicéron) Ulysse parcourt aussitôt d’autres débuts de romans de la rentrée littéraire en lice pour des prix ou même en ayant obtenu un : il a tellement besoin de retrouver une voix humaine authentique ! Nouvelle stupéfaction, nouveau malaise : tous ces débuts de romans humains, la vérité c’est qu’ils sont carrément moins bien : moins bien envoyés, moins bien vus, moins, oui, « personnels » !

Cette double découverte le dégoûte tellement qu’Ulysse rentre chez lui sans avoir acheté un seul roman de la rentrée, ni le faux, ni les vrais, parce qu’il n’a pas été foutu de voir une différence, ou alors en faveur du faux.

Le soir dans son lit, il y repense.

Et c’est là que lui vient une idée maléfique…

(à suivre)