« ON VEUT PAS T’ABANDONNER, TU SAIS »


Mercredi 16 septembre 26


Le Citoyen Lambda qui ne lit plus Libé depuis longtemps achète son ancien journal pour la une en l’honneur de Catherine Ringer, la chanteuse des Rita Mitsouko qui vient de mourir, à l’âge de soixante-huit ans, d’un cancer (comme Marcia dans leur premier tube et comme Fred Chichin lui-même). La photo, qu’il ne connaissait pas, est magnifique : une jeune femme au regard interrogateur et nostalgique, au chignon extravagant porté en équilibre instable sur l’un des côtés du crâne. Elle résume bien ce qu’il percevait de la personnalité de l’artiste à travers ses chansons : une femme libre, fantasque, se moquant des diktats pour créer son propre style. Il espère qu’elle a été cela aussi dans sa vie : fantasquement heureuse. Sa chanson préférée, c’est, disons…


Histoires d’A, dont les couples loufoques et à peine esquissés lui paraissaient, finalement, croquer un portrait en creux assez juste de sa génération. Presque une chanson-blog.


Le professeur Normal, à qui il a signalé cette une, en a été touché lui aussi. Le titre l’a surpris mais il est bien trouvé : « Catherine Ringer, on veut pas t’abandonner ». Evidemment, ça joue sur les paroles de C’est comme ça, sa chanson préférée des Rita, dont les couplets bizarres le faisaient penser à certains poèmes de Michaux (« Ca le susurre à mes entournures, ah ah, faut que j’me move, ça le grince jusque pendant la nuit »)


mais il aime bien que le journaliste ait remplacé le « je » par le « on », pour mettre en valeur l’émotion collective, celle d’une génération peut-être. Ou même de plusieurs ?

Pour le savoir, il a photocopié la une, comme l’un de ses collègues dans la salle des profs, et l’a affichée au fond de la salle où il fait cours, à côté des « autoportraits du futur » (ce 4 septembre 2036 que Ringer ne connaîtra pas). Aucun de ses élèves ne paraît la remarquer, à part la jeune Jeanne, qui, semble-t-il, adresse un geste en direction de la photo, lui envoyant quelque chose comme un baiser furtif de la main ou peut-être rien ? En se retournant, elle ne fait aucun commentaire et le professeur oublie de la retenir à la fin du cours pour lui demander quelle chanson elle préfère. Peut-être Andy, parce que, pour une fois, c’est une fille un peu lourde qui poursuit un garçon et que c’est encore un peu drôle dans ce sens-là ?


Stéphane, lui, n’a jamais lu aucun journal, même quand on les vendait encore sur papier et qu’on pouvait frimer en tenant Libé ou Les Inrocks. C’est l’une de ses ex qui l’a appelé pour lui apprendre la nouvelle. Il se dit que les Rita Mitsouko ont la chance très rare d’avoir à la fois marqué leur époque et de n’avoir pas trop vieilli : est-ce qu’on ne peut pas entendre encore parfois Marcia dans des bars ou dans des fêtes ?


Mais  c’est pour la génération des années 80 que cette chanson a été vraiment un choc, par l’énergie latina de la musique, la force étrange des paroles mêlant la danse et la mort, un cancer d’un nouveau genre, pris sous son bras, qui évoquait à l’époque la menace omniprésente du Sida, et l’extravagance visuelle des prestations du duo. Il se demande même s’il n’a pas vécu les meilleurs moments de sa vie en écoutant Marcia. Cette chanson ne lui a-t-elle permis d’aborder quelques filles originales, qu’il réussissait, après les déhanchements de rigueur, à entraîner dans une analyse toujours renouvelée du sens des paroles ? C’était quand même du bol pour un étudiant en lettres même peu assidu comme lui de tomber sur une chanson de danse poétique !

Ce soir, l’ancien fêtard se sent presque dégrisé : il se dit qu’il est aussi décati que Catherine et que Fred alors qu’il a beaucoup moins vécu qu’eux. Est-ce qu’il ne serait pas temps de dire enfin adieu à sa jeunesse ? Soudain, en se retournant pour la saluer une dernière fois, il s’aperçoit qu’elle s’est enfuie sans retour depuis plusieurs décennies. Allons bon ! Finalement, Marcia a moins vieilli que lui. Curieux que les chansons soient par essence si éphémères mais que l’une, parfois, survive à ses créateurs et à la génération qui l’a produite, comme si elle avait capturé l’énergie de tous ceux qui ont dansé sur elle et qu’elle en était la dernière émanation, la lumière encore visible d’une étoile révolue.


Quant à Ulysse, lui aussi, dans son coin, cette nouvelle lui donne du vague à l’âme. Il écoute en boucle depuis quelques heures Ding Dang Dong ringin’ at your bell , qu’il n’a découverte qu’après la mort de Fred Chichin, ce qui fait qu’elle ne chante pas à ses oreilles seulement la joie d’être vivant et d’aimer mais le retour de la joie après le deuil ou son souvenir.

Elle est liée aussi pour lui à un certain dimanche matin de printemps et de bonheur parfaitement ensoleillé en compagnie d’une certaine personne, qui, ce soir, peut-être, ne peut s’empêcher elle aussi d’écouter et de réécouter cette ritournelle sensuelle, quelque part dans le monde. Rien de plus nostalgique que le bonheur, parfois au moment même où on le vit. Cette vérité-là aussi, elle peut rester accrochée aux notes d’une chanson gaie.