Lundi 31 août 26
Le professeur Norman Normal, qui a fait preuve toute sa carrière d’une ponctualité exemplaire, est arrivé en retard de deux heures à sa dernière réunion de pré-rentrée.
C’était à la limite du foutage de gueule. Mais un temps d’attente anormalement long dans le RER et une suite d’autres hasards malencontreux lui avaient fait comprendre dès le matin que le monde, dans son inattendue bienveillance, souhaitait lui épargner les derniers développements statistiques sur la place de son établissement dans le bassin et la dernière annonce des retards dans le début les travaux de rénovation. Assis dans l’obscurité au fond de la salle, il a simplement profité d’être pris dans la masse rassurante de ses collègues. Même état d’esprit debout sous le soleil dans la cour pendant la traditionnelle photo. C’était presque agréable de flotter ainsi. Il n’a pas dit un mot pendant le conseil d’enseignement, qui lui a paru durer à peine un quart d’heure, il a souri tout du long. Il avait fait une tarte aux quetsches pour le repas.
Il ne lui reste plus qu’à rencontrer les élèves de ses différentes classes. Il en a presque envie. Il se demande quelle tête ils feront lorsqu’il leur annoncera que, dans son inattendue bienveillance, il a décidé de ne pas leur faire un seul devoir de toute l’année et de ne pas corriger une seule copie. Sans aucun souci des programmes officiels, il leur fera étudier uniquement les textes qu’il trouve les plus beaux. Ils ne les étudieront pas d’ailleurs, ils se contenteront de les lire, et de tenter de se dire à eux-mêmes et aux autres pourquoi on peut les trouver beaux.
Même état d’esprit pour les réunions avec les parents : il les regardera en souriant et il leur lira le premier des Petits Poèmes en prose de Baudelaire, celui sur l’étranger et les nuages, les merveilleux nuages qui passent là bas… Et puis, remettant le livre de poche dans sa poche, il leur proposera d’aller se promener en parlant de la vie et du temps qui passe.