DUFY ET LA MELODIE DU BONHEUR

Dimanche 13 septembre 26

Retour aux Franciscaines de Deauville, deux ans après l’expo Zao Wou Ki, un an après l’expo Salgado.

Dans l’ancien cloître, transformé en patio, ambiance toujours aussi détendue. Un quadragénaire en tong, vautré sur une banquette, dévore une BD comme un ado, en se papouillant le ventre d’aise. Des dames papotent en parcourant des magasines. Des familles boivent des limonades au restaurant. Dans un coin, un couple d’âge dépareillé nourrit un bébé : avant peut-être d’être lancé dans sa première exposition de peinture (« que pourra-t-il bien en retirer ? » se demande Ulysse, blasé), ce dernier assis dans sa poussette, touché sans doute par le charme du lieu, engloutit sa compote en faisant des bulles. Les Franciscaines qui ont prié pendant des siècles dans ce lieu seraient-elles scandalisées ou touchées de le voir livré à des activités aussi profanes mais aussi paisibles ?

La petite expo consacrée à Dufy, en collaboration avec Beaubourg, est intitulée « la mélodie du bonheur ». A juste titre -même si cette mélodie s’épanouit encore plus d’englober quelques dissonances. Les premières œuvres qui accueillent le visiteur sont passionnantes pour comprendre l’itinéraire de l’artiste. 

Il s’agit de trois autoportraits, l’un réaliste et tourmenté à dix-huit ans,

l’autre cubiste et arrogant à vingt cinq,

le troisième simplement dufy à soixante dix :

La notice précise que la teinte bleuâtre qui obscurcit le visage sous les stries blanches et rouges des rides et des cernes évoque la progression inexorable de la maladie chez ce vieil homme, Ulysse ressent plutôt que la teinte bleutée qui irrigue le visage sous les signes superficiels du temps évoque le parcours persistant de la sève chez ce « Raoul » de « 48 » qui se sent encore jeune ou du moins rempli d’énergie créatrice. C’est ce qui est beau avec le langage de la couleur : chacun le voit à sa façon.

Ulysse apprend beaucoup sur la formation complète d’un artiste qui évoquait jusque-là pour lui l’idée d’expression libre, presque spontanée, d’un naïf. En fait, dans sa jeunesse, comme tout peintre de son époque qui voulait se confronter à la lumière, surtout lorsqu’il était né en Normandie, Dufy a commencé par faire l’impressionniste, puis, ébloui en 1905 par la fameuse toile de Matisse, « Luxe, calme et volupté », il est devenu fauve, avant, en 1908, sous l’influence de Braque, de connaître sa période cubiste, voire, l’année suivante, à l’occasion d’un séjour à Munich, de frôler l’expressionnisme. Âgé d’une trentaine d’années, il a pu se dire qu’il avait enfin achevé sa formation et joué honnêtement le jeu des avant-gardes : il ne lui restait plus qu’à devenir lui-même. Autrement dit, se dit Ulysse, c’est après avoir été un peu savant qu’on peut le mieux devenir naïf. Laissant tomber l’armature des théories picturales qui bridait sa main et la taie des écoles qui voilait ses yeux, Dufy a tout simplifié sur ses toiles et tout décorseté : il est revenu à une spontanéité presque instinctive dans le dessin qui lui permettait d’exprimer librement son goût pour la couleur : ses célèbres bleus qui débordent de la mer sur les choses et sur les êtres, ou ces verts qui, de la pelouse de l’hippodrome de Deauville, envahissent la colline et le ciel alentours.

Dufy Deauville, le champ de courses 1928 https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/oeuvre/cGXbEB

Dans cette période des années 1910 à 1950, où s’enchaînent les guerres, les révolutions politiques, les totalitarismes, les enthousiasmes, et les horreurs, il s’est contenté de poser sur le monde, ses cérémonies officielles et ses célébrations ludiques, un regard heureux. Et tant mieux. Tout pour la couleur.

Mais Ulysse découvre aussi le goût du peintre pour le noir, chargé d’exprimer l’éblouissement ultime de l’œil, notamment dans cette étrange série des « Cargos noirs » qui l’obsèdent à la fin de sa vie.

Prenant au mot La Rochefoucauld, l’austère moraliste classique qu’il n’avait sans doute pas lu (« Ni la mort ni le soleil ne se peuvent regarder en face »), Dufy a voulu regarder le soleil en face et c’était peut-être une belle manière pour un peintre de voir lucidement arriver la mort dans le port.

Artiste complet, il s’est intéressé aussi à la tapisserie, à la décoration de théâtre, à l’illustration de livres, à la céramique : Ulysse admire un beau vase consacré à la figure d’Orphée,

plein de vent et de légèreté, comme si les accords de sa lyre ne faisaient pas danser les arbres et les fauves, comme dans le mythe, mais ses vêtements et lui-même.

Ulysse sort enchanté de cette petite exposition. D’autant plus que le bébé, qui l’a parcouru dans sa poussette non loin de lui, et presque sur le même rythme, n’a pleuré à aucun moment, mais s’est contenté de pousser quelques rugissements d’aise devant les toiles les plus délicieuses du maître, notamment sa dernière, « le Dépiquage », si pleine de vie jaune et de lumière, d’autant plus émouvante que le peintre fauché par la mort l’a laissée inachevée sur son chevalet en 1953.

Dufy « Le Dépiquage » (1953) https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/oeuvre/cXj4xA

Peut-être la peinture lui a-t-elle paru aussi succulente que sa compote ? Comme quoi, constate Ulysse, presque réconcilié avec les humains en très bas âge, le bon goût n’attend pas forcément le nombre des années.