Vendredi 4 septembre 26
Premier vendredi de cours, dernière heure : il fait chaud, ils en ont tous assez, le professeur comme les élèves. C’est le premier bon moment pour s’échapper, aller plus loin, dans le futur (où il ne fera sans doute pas plus frais). Il leur propose d’écrire un autoportrait mais qui commencera par les mots suivants :
« Le 4 septembre 2036, je… ».
Ils sont interloqués, rétifs, ils demandent s’ils ont le droit de faire ceci ou cela (« un auteur ne demande pas la permission, il la prend ») puis ils se prêtent au jeu. Ils écrivent quinze minutes ; ensuite, chacun lit.
Comme d’habitude, les élèves qui viennent du collège défavorisé du coin, là-haut sur la colline, proclament qu’ils seront riches. Ceux parmi eux qui ont la peau noire habiteront toujours pour la plupart aux Etats-Unis. Cette année, deux petites beurettes se proposent comme les autres de « devenir riche » mais insistent surtout sur leur désir « de ne plus vivre en France » (sans préciser pourquoi, ni où elles iront). Ceux qui ont la peau blanche et qui viennent du collège favorisé de la plaine ont parfois déjà un projet d’orientation : « orthophoniste », « ingénieur en développement informatique », « architecte-paysager ». Un petit jeune homme pâle, déjà presque effacé, prévoit seulement qu’il travaillera « dans un bureau » et aura « une paye assez correcte ». Une fille volubile aura réussi comme actrice de cinéma, vivra à Beverly Hills dans une grande maison « à côté de celle de Kim Kardashian », aura « une piscine intérieure et extérieure » et, ajoute-t-elle triomphante, donnera « de l’argent à des associations », tandis que son voisin, lui, sera « un adulte normal », avec « un travail » et « une voiture », menant « sûrement une vie tranquille ». Le 4 septembre 2036, Jeanne, une jeune fille à la fois timide et décidée sera en plein démêlé téléphonique avec l’URSSAF qui lui aura prélevé 8 400 euros de trop, elle sera devenue journaliste mais ses revenus ne seront pas assez réguliers pour lui permettre de vivre à Paris, si bien qu’elle sera obligée d’habiter en banlieue et de dîner chez ses parents deux jours par semaine, mais elle adorera son métier.
Marcus est l’un de ceux qui n’a écrit que quelques mots : « je viverais au Stat, je jourais en NBA et je serais le plus riche » mais le professeur n’est pas sûr que l’emploi du conditionnel au lieu de l’indicatif futur soit délibéré. Une petite discrète a écrit elle aussi une seule phrase qu’elle colle tout en bas du panneau collectif : « Je ne serai plus au lycée ». Une autre, qui n’a pas encore lu Montaigne mais qui s’en régalera peut-être un jour lui répond de façon presque aussi laconique : « Le 4 septembre 2036 je ne sais pas où je serai ni ce que je ferai mais je vivrai le moment présent. Je saurai parler toutes les langues des pays que je visiterai. ».
Etant donné que le professeur les a prévenus à l’avance qu’ils liraient leur texte devant leurs camarades, aucun ne parle d’amour, un seul ose qu’il fera « le tour du monde avec la femme de sa vie » mais c’est la seule phrase de son récit qu’il ne lit pas à voix haute. La dernière à le faire, réfugiée au fond de la classe, est applaudie parce qu’elle a commencé par « le 4 septembre 2036 je vais réussir à dépasser le deuil de papa » et conclu par « j’achèterai une moto avec laquelle j’irai parcourir le monde».
Les rêves (ou les absences de rêve) de ces adolescents sont-ils significatifs de la France de 2026 ? Et leur difficulté (ou facilité) d’expression ?
Pour finir, les élèves demandent au professeur ce que lui fera le 4 septembre 2036. Il improvise : « Peut-être serai-je en train de manger les pissenlits par la racine depuis quelques années et aurai-je lentement appris à en savourer le goût ? ». Ils sont interloqués, soit parce qu’il leur parle de mort (sujet aussi tabou que l’amour), soit, plus vraisemblablement parce qu’ils ne connaissent plus l’expression « manger les pissenlits par la racine ». Il ajoute : « Ou alors peut-être profiterai-je d’une retraite bien méritée en jouant avec ma fille, en cuisinant pour ma femme, en écrivant tous les matins, en me promenant l’après-midi, et en rêvant parfois à ce que sont devenus mes anciens élèves. ». La dernière proposition les fait sourire, avec le même attendrissement amusé devant un étrange spécimen d’humanité que lui lorsqu’ils sont partis et qu’il regarde le panneau où sont collés tous leurs autoportraits du futur, avant de l’afficher au fond de la classe.
A la fin de l’année, un autre après-midi où il fera trop chaud et où ils auront tous besoin de s’échapper du présent, il leur fera peut-être écrire un autre autoportrait, qui commencera par :
« En juin 2047, je... »
Dans vingt ans jour pour jour, que seront-ils tous devenus ? Et lui ?