JOUR D’EMEUTE A PARIS ET DANS LA FORET

Dimanche 18 octobre 26

Scènes de pillages dans la rue commençante Sainte-Catherine et dans les petites rues parallèles, à Bordeaux, 17 octobre 2026. MORGAN FACHE/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Le Citoyen Lambda, qui ne fréquente plus les manifs depuis une bonne quinzaine d’années, est en promenade dans une forêt du Loir l’après-midi du samedi 17 octobre, où a lieu la grande journée de convergence des luttes, dans laquelle les lycéens sont rejoints par les anciens Gilets Jaunes et les autres protestataires. Ce qui fait qu’il n’en a qu’un écho assourdi par la ramure des sapins plantés à tour de bras par l’ONF dans cette ancienne chêneraie. La manif rassemble plusieurs centaines de milliers de manifestants dans tout le pays mais tourne à l’émeute urbaine qu’annonçait le gouvernement depuis le début du mouvement. C’est le calme dans la forêt mais c’est le chaos à Paris et dans toutes les grandes villes du pays.


Pendant que des groupes de jeunes pilleurs saccagent des magasins, des groupes de jeunes politisés s’attaquent à des mairies et à des lieux publics : l’hôtel de ville de Limoges est en flammes ainsi que l’office du tourisme de Lyon, filmés par des émeutiers réjouis de la story qu’ils vont pouvoir diffuser sur les réseaux sociaux. La police, qui a peut-être épuisé son stock de grenades et de LBD devant les lycées les jours précédents, paraît soudain débordée, peinant à défendre même le palais de l’Elysée, ce qui ne manque pas de surprendre Lambda, voire de l’inquiéter (c’est peut-être, se dit-il dans un accès de mauvais esprit, le but recherché par le pouvoir autant que par les émeutiers ?).

Il est très hostile à Macron, notamment depuis que celui-ci a confisqué deux ans auparavant le résultat de la dissolution qu’il avait lui-même décidée et tué du même coup le Front Républicain, il se sent en phase avec les revendications des lycéens, il sait que, malheureusement, le seul moyen d’être entendu dans ce pays est de casser, pourtant, dans l’obscurité éclairante et le silence de la forêt, Lambda se trouve seul face à lui-même et ne peut plus se mentir sur ses convictions : il se sent révolté comme un bourgeois républicain du dix-neuvième siècle par ces pillages et ces destructions. Il se surprend même par instants à avoir envie de casser la gueule aux casseurs.

Le lendemain, après une autre promenade étrange, il se réchauffe dans un café de la brusque survenue de l’automne en lisant le « Monde » sur ce brusque coup de chaud politique : si Mélenchon et LFI sont acclamés dans les cortèges, s’ils y viennent en terrain conquis, s’ils sont les seuls audibles par la jeunesse, Lambda est sensible aussi à la prédiction de Robin Richardot : « Ces événements et la réaction des « insoumis » clarifient un peu plus la stratégie de LFI dans la conquête de l’Elysée : cimenter un socle de premier tour pour espérer éliminer tous les partis dits de gouvernement. Mais, à trop jouer le clivage, Jean-Luc Mélenchon pourrait avoir toutes les peines à élargir cette base dans un hypothétique second tour. ». Ainsi, alors que Raphaël Gluksmann proteste contre les pillages, une député insoumise lui intime l’ordre de « se taire » : il est hors de question que quiconque, à gauche, ait le droit de parler, à part Jean-Luc évidemment. Est-ce qu’ils ne feraient pas froid dans le dos, se demande Lambda, ces démocrates-là, s’ils arrivaient au pouvoir, combien de temps mettraient-ils à réhabiliter la guillotine ?

Eric Collier dans un autre article parcourt les rues du quartier de la République à la recherche des passants et des slogans dignes de 68 tagués par les jeunes bobos du centre-ville pour prêter un discours politique aux gamins venus de la banlieue dévaliser des boutiques de téléphone et de chaussures de sport :

« Il fait noir au pays des Lumières »

« J’baiserais la France jusqu’à ce qu’elle m’aime. » (avec la confusion entre le conditionnel et le futur si caractéristique de cette génération),

« Le bruit et l’odeur de Chirac
le Kärcher de Sarko
les sans-dents de Hollande
ceux qui ne sont rien de Macron
Nique leur mépris!

Raphaëlle Bacqué, elle, écrit un bel article décalé sur la juxtaposition des deux mondes dans le quartier des Halles, entre ceux qui pillent et ceux qui boivent un verre aux terrasses, les touristes faisant des selfies devant les vitrines cassées, comme si les émeutes étaient « le dernier avatar de la société du spectacle », et les pompiers étendant une bâche sur le corps sans vie d’un SDF, « qui signe la vraie tragédie de cette soirée ».


Quant à Marine Le Pen et au RN, comme d’habitude, ils n’ont pas grand-chose à dire pour continuer à gagner le premier et le deuxième tour d’une élection présidentielle de plus en plus déjà jouée avant même d’être débattue. Il suffit à Lambda pour s’en convaincre de lever la tête de ses articles du « Monde » et de prêter l’oreille aux commentaires des clients de ce café de la France périphérique devant les images du chaos urbain diffusées en boucle par CNews.


Lambda se sent de plus en plus éloigné de ses contemporains. Ce qui lui ferait du bien, ce serait une troisième promenade dans la forêt mais cette fois-ci sans son téléphone. Les personnes qui l’accompagnent sont d’accord.