LE BLOCUS DU LYCEE HOUELLEBECQ


Vendredi 2 octobre 26


Le mouvement de colère lycéenne a commencé au début de la semaine, à Créteil, puis en Seine Saint-Denis. Grâce à l’action conjuguée des réseaux sociaux et des élus LFI, il s’étend rapidement à toute la France et touche même dès le jeudi Trifouilly-la-forêt, qui est pourtant une ville assez bourgeoise, et son lycée Michel Houellebecq où le professeur Normal achève sa carrière.

Le mercredi soir, 272 élèves s’étaient inscrits sur une conversation pour y participer. Jeudi matin, l’ambiance reste bon enfant : à peine un ou deux tirs de mortier et des pétards; les élèves qui cherchent à entrer sont hués par leurs camarades qui les prennent en photo pour afficher les traîtres sur les réseaux sociaux ; un représentant politique en tenue de combat, vêtu et capuchonné de noir, parle quelques minutes, avant d’aller vers un autre établissement plus chaud.

Le lendemain, rebelote : la direction envoie un message pour demander aux profs de venir assurer leurs cours mais les grilles sont fermées et les lycéens qui voudraient entrer systématiquement refoulés pour éviter l’intrusion de provocateurs. Réunion houleuse entre la direction qui navigue à vue et les profs qui se sont déplacés pour rien. Finalement, les cours sont suspendus jusqu’à 13 heures et les lycéens qui bloquaient la grille peuvent vaquer à d’autres occupations, s’acheter des cookies au Carrefour du coin ou aller bloquer un autre établissement pas trop éloigné. Norman Normal arrive à dix heures après la bataille : il n’y a presque plus personne devant la grille mais il est frappé par le fait qu’un drapeau bleu-blanc-rouge y a été déployé (pour montrer que le mouvement ne cherche pas à instaurer le désordre mais sert à sa manière la République en réclamant la défense du service public?).

De l’autre côté de la grille, le vieux prof discute avec Salma et Anya, deux de ses élèves qui paraissent avoir du mal à quitter les lieux tant elles sont fières de leur premier blocus  : il leur demande des précisions sur leurs revendications. Du tac au tac, Anya répond : « Contre les violences policières ! ». Pas devant le lycée Houellebecq, il n’y en a pas eu, pas seulement concernant le mouvement lycéen, pas dans sa vie (bien que métis, elle n’a pas vraiment eu à souffrir de la police étant donné qu’elle est une fille), mais en général (le professeur croit retrouver dans ses propos l’écho de l’intervention du type en noir de la veille).

Salma évoque « les journées de 8h à 18h ». La discussion s’engage pour savoir si les journées de lycée ne devraient pas s’arrêter à 14h, comme en Espagne ou en Allemagne, pour permettre aux jeunes d’avoir des activités l’après-midi et ne pas être enfermés toute la journée et toute la vie. Normal constate que c’est la première fois qu’il discute sur les rythmes scolaires depuis au moins quinze ans (d’autant plus que la réforme du lycée et ses diverses spécialités ont rendu encore plus béants les trous du gruyère des emplois du temps).

Anya tient aussi à protester contre Parcoursup qui les stresse d’autant plus que ses règles ne sont pas claires : qui pourrait lui donner tort ?

Salma s’excuse auprès de Normal mais elle doit évoquer les professeurs absents et non remplacés : Normal lui répond qu’elle n’a pas à s’excuser et surtout pas auprès de lui qui n’y est pour rien : l’année dernière, il a déposé le trois septembre une demande de congé pour raison médicale à partir du neuf février, ce qui ne l’a pas empêché, six mois plus tard, de ne pas être remplacé.

D’autres revendications sont proposées par quelques garçons qui tiennent absolument à intervenir dans la conversation : eux, ils bloquent pour l’amélioration de la cantine scolaire (plus de frites et moins de légumes) et, surtout, le retour des téléphones portables !

Normal leur répond que le gouvernement devrait bien y réfléchir : on vous enlève vos portables début septembre et, un mois après, au lieu de passer tout votre temps à scroller, vous brûlez des poubelles et vous vous mobilisez ! Ses jeunes interlocuteurs veulent bien sourire et Normal les quitte, un peu rasséréné : depuis combien de temps n’avait-il pas discuté avec des élèves ?

En comparaison avec le blocus devant le lycée, la salle des profs est morose. Une quinzaine de profs attend dans le désœuvrement une hypothétique reprise des cours.

On parle de moins en moins politique dans une salle des profs, et, si on le faisait, le constat ne serait pas gai : leur propre journée d’action, le mardi, s’est faite dans l’indifférence générale, aussi bien celle de l’opinion que celle du gouvernement. Les lycéens n’ont pas pensé un seul instant à demander l’appui des professeurs dans leurs revendications : ils ont préféré solliciter (ou le recevoir sans l’avoir sollicité) celui des groupes étudiants d’extrême-gauche, des gilets jaunes ou des élus LFI. Désormais il paraît entendu par tout le monde que les profs n’ont rien à dire sur l’Education Nationale.

Norman Normal repense aux manifs contre Claude « dégraisser-le- mammouth » Allègre où les profs et les élèves avaient défilé et gagné côte à côte, c’était en quoi, 1998, 2000, il y a plus de vingt cinq ans, une éternité, un autre siècle. Aujourd’hui les politiques ne s’intéressent aux profs qu’en début de campagne électorale, lorsque chaque candidat chauffe un peu sa langue de bois, pour leur promettre comme tous les cinq ans une augmentation de salaire, parce qu’une promesse à des gogos d’électeurs, ça n’a jamais mangé de pain. Le professeur Normal s’interroge : peut-être faudrait-il que les Amicale des profs prévoient l’achat de quelques mortiers pour qu’ils redeviennent audibles ?

A 18 heures, plus personne devant le lycée Houellebecq. Il ne reste que le drapeau français, au milieu de quelques graffitis plus attendus, qu’un ou deux autres passants prennent en photo. Le ciel parcouru en tout sens de filaments de nuages est beau.

De retour chez lui, le professeur apprend que le mouvement est en train de dégénérer dans pas mal de coins chauds et que le pouvoir en est déjà à parler d’« émeutes urbaines ». Accessoirement, le ministre a reçu les représentants lycéens (sans leurs cornacs) pour écouter attentivement leurs revendications et, en cette période de restriction budgétaire, leur proposer d’engager une réflexion à long terme, indispensable et gratuite.

A suivre ?