Archives pour la catégorie Le train en marche

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MAKALA

La découverte de la fin 2018, grâce à « Lycéens au cinéma »!

Le professeur Normal achète immédiatement le DVD pour le montrer à ses amis.

Ulysse est stupéfait lui aussi par la puissance de ce film, sa façon de happer le spectateur pour lui faire ressentir, grâce à l’image et grâce au son, l’odyssée humaine du personnage. Au contraire, Arlette et le citoyen Lambda lui reprochent d’esthétiser la misère, sans proposer aucune perspective politique, en bon Occidental qui regarde le noir pousser son vélo et ne cherche pas à l’aider. Ulysse n’est tellement pas d’accord que, pour une fois, il sort de sa distance confortable d’éternel cynique et se met presque en colère : un artiste n’est ni un militant, ni un travailleur humanitaire, sa tâche consiste à témoigner, en la dignifiant, d’une expérience humaine ! Ce ne sont pas seulement de « belles images » (même si objectivement elles sont très belles), mais des images « authentiques », au sens où elles font éprouver de l’intérieur l’âpreté mythique d’une condition !

Les autres le regardent palpiter, stupéfaits. Lambda, à qui l’on vient de clouer le bec, est pourtant presque ravi de constater que son vieux pote est encore capable de prendre feu pour quelque chose.

Ulysse est tellement frappé par ce film que, quelques semaines plus tard, il se glisse en douce dans le sillage du professeur aux journées de formation « Lycéens au cinéma », dans une salle art et essai d’Arcueil. Il est un peu désagréablement surpris de constater qu’il ne détonne pas vraiment dans cet aréopage de pédagos lecteurs de Télérama, mais, surtout, il découvre la « lettre vidéo » écrite par Emmanuel Gras pour expliquer son itinéraire artistique et sa pratique du documentaire. « Texte » magnifique de simplicité et de profondeur : Ulysse y trouve des éléments passionnants de réflexion, non seulement sur le cinéma, mais sur l’art en général et sur l’humanité.

Emmanuel Gras : un poète du documentaire (alors que ces deux mots semblaient à Ulysse être a priori antinomiques).

Et un poète capable d’expliquer ses choix avec justesse, comme dans cette intéressante interview :

SCHIELE/BASQUIAT : LES DEUX EXPERIMENTATEURS

Vendredi 26 octobre 18, café de la fondation Vuitton

Deux amoureux d’âge mûr, serrés l’un contre l’autre comme des adolescents, sur l’Allée Sablonneuse du Bois de Boulogne, dans l’éclat lugubre d’un orage d’automne qui fait étinceler les feuilles mortes et les troncs noirs des arbres.

La fondation Vuitton : une nacelle de métal et de verre déjà trop petite pour la foule qui l’encombre.

L’expo Schiele-Basquiat n’est que la juxtaposition de deux expos différentes : une petite présentation de dessins de Schiele et une énorme rétrospective sur quatre étages de toute la carrière de Basquiat. Aucune mise en relation de ces deux artistes fulgurants morts tragiquement à 28 ans après avoir dynamité l’art de leur époque. Dommage.

Néanmoins, ce qui me frappe, chez l’un comme chez l’autre, c’est la volonté d’expérimenter en permanence. Ils ne séparent pas travail de réflexion et travail de création, ils sont en permanence en train de dessiner et d’essayer des voies nouvelles. Ils nous font assister au bouillonnement créatif de leur imagination, à la transformation permanente du matériau de leur vie, de leur époque et de leur pensée, en œuvre artistique en train de s’inventer. Deux bateaux ivres : ils suivent sans se poser de questions les multiples voies de leur imaginaire, qui sont comme les mille bras secondaires d’un fleuve unique.

Comme Syl, je n’aime pas tout dans Basquiat : certaines œuvres trop simplistes me rebutent et je trouve le snobisme qui l’entoure encore un peu ridicule. Mais son parcours de vie m’impressionne et je suis sensible à la puissance expérimentale de son geste. Ainsi, dans cette œuvre, il rêve à partir d’Exu, le nom d’un démon d’Afrique très révéré par les esclaves déportés en Amérique.

EXU Basquiat

La toile grand format est beaucop plus impressionnante que cette photo, à cause de la taille du personnage principal, de son visage agressif et des yeux qui s’échappent de toute part de lui.

Même si je me suis moqué des touristes qui mitraillaient les portraits de Schiele au lieu de les regarder, j’ai éprouvé le besoin de photographier un morceau de « The Kangaroo Woman » de Basquiat.

Pour la phrase énigmatique écrite dans un coin :

« Many mythologies tell of a voyage to a land of the dead in the west ».

J’imagine qu’il voulait dénoncer la déportation des Noir. Mais moi, je suis surtout sensible à l’appel de ce voyage mythique vers l’Ouest au pays des morts.

RISE FOR THE CLIMATE

Samedi 8 septembre 2018

La marche organisée dans le monde entier par 350.org et à laquelle une initiative lancée par un anonyme à la suite de la démission de Nicolas Hulot a donné en France un retentissement beaucoup plus grand qu’annoncé : une foule dense et nombreuse qui surprend le Citoyen Lambda. D’après lui, plus proche des 50 000 estimé par les organisateurs que des 12 000 dénombrés par la police. Le simple rassemblement vers l’Hôtel de Ville s’est transformé en marche vers la République.

Il est enchanté par la diversité et l’inventivité des slogans :

            Arrête de niquer ta mer

             Les capitalistes vivent au-dessus de nos moyens

Et plein d’autres qu’il a oubliés.

Celui qu’il a trouvé le plus beau : « Et si nous battions des records de chaleur humaine ? », était brandi par une jolie brune à la peau sombre juchée sur les épaules de son copain, comme la fameuse égérie révolutionnaire de 68 photographiée par Gilles Caron. Lambda ne parvient à en prendre à l’arrachée qu’une photo surex mais à côté de lui, un photographe professionnel fait beaucoup mieux : la fille se tourne vers lui obligeamment pour qu’il puisse la prendre et il la remercie d’un sourire.

L’image de ces petites filles juchées sur les épaules paternelles,  qui brandissaient fièrement à deux une banderole «Pensez à nous » ; mais, la lassitude venant, elles avaient appuyé la pancarte sur la tête de leurs pères, posé leurs mentons sur la pancarte et elles se chamaillaient un peu.

Beaucoup de ces slogans inventifs étaient écrits sur de simples pancartes en carton (comme celle de sa fille Graine-de-moutarde : « Marre de vos salades ! »). Mais très peu étaient repris par la foule, à part, dans le coin où ils ont décidé de marcher :

« Et un et deux et trois degrés
C’est un crime contre l’humanité ! »

scandé par un petit groupe plus organisé que les autres.

En arrivant à la manif, Lambda s’est dit : « Bizarre, une manif presque silencieuse ». Ce silence des voix contrastait avec le vacarme joyeux des slogans écrits sur les pancartes en carton. Toute cette énergie individuelles manquait de micros, d’amplis, de caisse de résonance, d’organisation collective. La multiplicité et la diversité de ces dizaines de milliers de désirs pressants d’agir et de se faire entendre, comment peut-elle se fédérer, s’organiser, parler d’une seule voix ?

Comment tous crier assez fort un message assez unanime pour obliger les décideurs à l’entendre, alors même qu’ils se bouchent les oreilles ?

Comment réussir à casser les oreilles de ceux qui n’ont aucune envie d’entendre ?

Cela aussi, c’est l’enjeu de l’année 2018.

L’ORPAILLEUR

Aujourd’hui qu’ai-je vu de drôle ?

Qu’ai-je vu de beau ?

Qu’ai-je vu de fort ?

Qu’ai-je vu de doux ?

Qu’ai-je vu de poignant ?

Quelle pépite de sens extraire du flux de ma vie

D’où ciseler un bijou

A offrir à qui ?

Ce matin, en vélo, près de la Bièvre, j’ai soudain entendu

que les oiseaux chantaient.

Le retour des Dandy

Oh, un nouvel album des Dandy Warhols! Je les avais perdus de vue depuis « Thirteen Tales » en…. 2000! J’écoute encore de temps en temps ce CD tout cassé, pour lequel j’ai une grande tendresse parce qu’il me ramène instantanément à l’époque où j’écrivais mon premier roman .

Je découvre avec plaisir « Distortland », retrouvant intacte l’arrogante mélancolie de ce groupe et leur sens de la comptine pop et arty. Ils n’ont pas beaucoup changé depuis quinze ans, pas beaucoup évolué, mais c’est déjà bien peut-être de ne pas s’être perdus, c’est déjà un miracle suffisant ?

Plein de bonnes chansons, de tubes potentiels même, mais petit coup de coeur personnel pour « Catcher in the Rye », leur hommage à Salinger.

Cultiver notre jardin

L’une des images qui me restent du film, c’est un duo d’Anglaises sexagénaires et rigolotes. Elles racontent comment, un jour où elles venaient de voir un documentaire sur l’état désastreux de la planète, elles se sont dit : « Well, on va commencer par ici. Par ce café, par ce quartier. » Et avec une bonne poignée d’autres Anglais farfelus, elles ont commencé à investir le moindre petit espace abandonné de leur cité pour le transformer en jardin de la biodiversité. Elles en ont même installé un devant le commissariat, où les gens peuvent venir ramasser des framboises plutôt que des prunes.

Parmi tous les personnages passionnants qui sont interviewés, je me souviens de ces deux modestes Britanniques, parce qu’elles m’ont fait soudain penser à la fin de Candide que je venais d’expliquer à mes 2ndes. Le moment où Candide coupe enfin la parole à ce ratiocineur de Pangloss : « Cela est bien dit mais il faut cultiver notre jardin. »

Oui, ces deux Anglaises et les autres personnages du film ont commencé à donner son sens le plus actuel à la célèbre formule de Voltaire en se retroussant les manches pour, au sens propre du terme, cultiver notre jardin. Quant à nous, il ne faudra sûrement pas trop tarder à s’y mettre.

Dans Demain, on apprend plein de choses sur aujourd’hui, sur le mécanisme de la monnaie aussi bien que sur les résultats étonnants de la permaculture.

La dernière séquence sur l’école en Finlande m’a paru un peu idyllique mais elle m’a fait rêver quand même.

Le site du film est très intéressant, notamment la rubrique « Les solutions ». On y découvre pas mal de liens intéressants pour commencer à modifier peu à peu ses habitudes, à changer de supermarché et même de banque. Je pense que la BNP n’a qu’à bien se tenir.

Garder mémoire

Rencontre à Charlieu

Petit souvenir d’un moment d’échange sympa, avec Jean-Baptiste Hamelin, le libraire du « Carnet à Spirales » de Charlieu (un beau village de la Loire), et les habitués des rencontres qu’il organise. Et merci à Térèse Raynaud d’avoir permis ce moment!

The wheel (PJ Harvey)

A revolving wheel of metal chairs
Hung on chains, squealing
Four little children flying out
A blind man sings in Arabic

Les chaises métalliques d’un tourniquet
Suspendues à des chaines qui grincent
Quatre petits enfants  qui s’y envolent
Un homme aveugle chante en arabe

Hey little children don’t disappear
(I heard it was 28,000)
Lost upon a revolving wheel
(I heard it was 28,000)

Hé, les enfants, ne disparaissez pas
(J’en ai entendu dire qu’il y en avait 28 000)
Perdus sur le tourniquet
(J’ai entendu dire qu’il y en avait 28 000)

Now you see them, now you don’t
Children vanish behind a vehicle
Now you see them, now you don’t
Faces, limbs, a bouncing skull

Tantôt tu les vois, tantôt tu ne les vois pas
Les enfant disparaissent sous un véhicule
Tantôt tu les vois, tantôt tu ne les vois pas
Visages, membres, un crâne qui rebondit

Hey little children don’t disappear
(I heard it was 28,000)
All that’s left after a year
(I heard it was 28,000)
A faded face, the trace of an ear
(I heard it was 28,000)

Hé, les enfants, ne disparaissez pas
(J’ai entendu dire qu’il y en avait 28000)
Tout ce qui reste après un an
(J’ai entendu dire qu’il y en avait 28000)
Un visage pâli, la trace d’une oreille
(J’ai entendu dire qu’il y en avait 28000)

A tableau of the missing
Tied to the government building
8,000 sun-bleached photographs
Faded with the roses

Un tableau des disparus
Accroché à l’immeuble du gouvernement
8 000 photographies délavées par le soleil
Aussi fanées que les roses

Hey little children don’t disappear
(I heard it was 28,000)
All that’s left after a year
(I heard it was 28,000)
A faded face, the trace of an ear
(I heard it was 28,000)

And watch them fade out
And watch them fade out
And watch them fade out
And watch them fade out
And watch them fade out

Et regardez-les s’effacer
Oui, regardez-les s’effacer!

Cinq ans après le magistral « Let england shake », où elle explorait l’univers de la guerre à partir de quelques images de la première guerre mondiale, le nouvel album de PJ Harvey,  sortira le 15 avril. The Hope Six Demolition Project : drôle de titre. Mais, d’après ce premier extrait, et le titre des autres chansons, j’ai l’impression que la rockeuse anglaise va nous aider à ouvrir grand nos oreilles et nos yeux sur l’Europe d’aujourd’hui…

 

La tour du Souffle

Il parle par images. Il dit qu’il s’agit de monter et descendre jusqu’à construire la tour du Souffle. Dont le centre se situe non derrière les yeux mais vers le diaphragme.

Il dit qu’il faut être le spectateur bienveillant mais distant de ses propres sensations et de ses propres pensées sans en suivre aucune volontairement. Lorsque cela se produit, parce que cela se produit plus souvent qu’il ne faudrait, hé bien, ce n’est pas grave, conseille-t-il dans un sourire malicieux, après cette petite ballade impromptue, tu reviens paisiblement dans la Tour du Souffle.

Mais, si tu parviens à t’y tenir suffisamment longtemps, ajoute-t-il sur un ton un peu plus grave, tu auras quelque chance de rencontrer, dans les hauteurs ou dans les profondeurs de cette Tour, les figures étranges qui l’habitent à ton insu.

Je le regarde stupéfait. Il continue à me sourire, comme s’il parlait normalement, et non pas par images.

La seule pub qui dit vrai

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« Toujours imiter, jamais égaler. » Hi hi, j’adore cette faute d’orthographe ingénue : elle dit l’essence même de la publicité.

 

La chaine de la générosité

Nous parlons d’exemples concrets de solidarité humaine.

Sylvain se met à nous raconter une petite histoire : quand il avait vingt ans et qu’il était étudiant, il a été recueilli pendant presque un an par une amie de sa grand-mère. Alors qu’il ne la connaissait pas, elle lui a prêté une chambre de bonne qu’elle possédait sous les toits. Elle lui permettait de venir se doucher chez elle et, quand il n’avait plus d’argent, elle lui faisait à manger.  Après avoir fini ses études, il n’a jamais pris le temps de venir la remercier, à part peut-être une fois, et encore, même pas sûr. Mais, il y a quelques mois, vingt ans après, il a eu l’occasion de recueillir deux vagues enfants d’amis d’amis, crottés par la pluie et la dèche. Depuis il les héberge et les nourrit, en repensant à la vieille dame. Il ne serait pas étonné que les gamins ne sachent pas le remercier : eux aussi, c’est dans vingt ans qu’ils auront à payer leur dette.

Thomas, qui nous écoute un sourire aux lèvres, intervient dans la conversation : un jour, quand il était jeune et qu’il voyageait, il s’était fait voler son argent, et il n’avait plus un radis pour prendre son billet de train ni pour manger. Alors il a demandé au premier type qui passait dans la gare quelques francs pour téléphoner d’une cabine publique (cette histoire se passait au temps lointain des francs et des cabines téléphoniques). Lorsqu’il s’est rendu compte que l’autre était un prêtre, c’est à dire un type habillé normal mais arborant une mince croix de métal au revers de son veston, il s’est dit qu’il avait de la chance : un religieux ne pourrait sûrement pas lui refuser un peu d’aide. Effectivement : l’homme de Dieu, sans même vraiment écouter son histoire, lui a versé spectaculairement dans la main l’intégralité de ce qu’il avait dans son porte-monnaie. En lui tenant un peu le même discours humaniste que celui de Sylvain : « un jour, toi aussi, mon frère, tu donneras l’intégralité de ton porte-monnaie à celui qui en aura besoin et qui te le demandera. » Depuis trente ans, Thomas se tient prêt, même si personne n’a jamais osé lui demander son porte-monnaie. Il ajoute : « C’est pour ça que j’essaie de ne jamais avoir beaucoup d’argent sur moi, on ne sait jamais. » Il conclut, ravi de nos têtes dépitées  : « Vous vous attendiez à quoi, les mecs? »

 

 

 

 

AGNES ET LES CORPS NUS

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Les hasards du calendrier scolaire ont fait que j’ai emmené mes élèves de 2nde voir « Les plages d’Agnès », le documentaire autobiographique d’Agnès Varda, sans avoir pu les y préparer. Je me demandais si la rencontre allait quand même avoir lieu.

Ils ont été plus que déconcertés par ce film (« on a détesté », « c’était nul »). Pourtant, ils ont bien aimé le début, les miroirs sur la plage et les souvenirs d’enfance. Ils ont décroché à partir du moment où Agnès Varda s’installe dans sa maison, où elle commence à raconter sa carrière et à citer des noms d’artistes dont ils n’ont jamais entendu parler : Vilar et le Festival d’Avignon, la Nouvelle Vague, même Jim Morrisson et les sixties, rien de tout ceci ne leur raconte plus grand chose.

Mais, d’après leurs réactions pendant la projection, et en discutant avec eux devant le cinéma, je découvre que ce qui les a surtout choqués, ce sont les scènes où Varda montre des corps nus. Notre conversation en vient à se focaliser sur ces moments qui m’avaient pourtant paru secondaires mais qui sont les seuls à les avoir tirés de leur léthargie.

Le plan le plus choquant de tous ? Celui d’une très vieille femme nue. « Monsieur, là, vraiment, c’est abuser. » Abuser ? De cette respectable ancêtre que l’on déshabille pour l’exposer à l’objectif, ou d’eux, les jeunes, que l’on prend au piège d’une projection scolaire pour les obliger à jeter les yeux sur cette insupportable décadence ? Dans ce plan malicieux d’une dizaine de secondes, Varda s’attaque à l’un des tabous ultimes : plus encore que la nudité de la mort, qui peut provoquer notre fascination, la nudité de la vieillesse, qui suscite notre répulsion. Pas simplement celle des adolescents, la nôtre aussi peut-être, parce qu’elle confronte notre désir d’un corps libre et séduisant à la réalité implacable du temps.

Souvenir de cette installation de Bill Viola vue l’année dernière au Grand Palais : un très vieil homme et une très vieille femme scrutant pendant plusieurs minutes leurs corps avec une lampe de poche.

Bill Viola, Man Searching for Immortality/Woman Searching for Eternity, 2013
extrait

L’œil qui regardait appartenait-il à l’adolescent stupéfait de se retrouver enfermé à l’intérieur d’un vieillard, et le corps regardé au vieillard désolé d’emprisonner un adolescent et ne sachant plus qu’en faire?

Souvenir aussi de mes grands parents foudroyés par le très grand âge, comme des arbres morts qui auraient encore tendu vers le ciel des bras tordus et des têtes bancales.

Mon nouveau projet m’amène à travailler de nouveau sur l’adolescence et l’un des mes élèves lance dans cette discussion une phrase qui me touche, parce que je me souviens l’avoir prononcée au même âge que lui : « à trente ans, je serai mort ». Comment s’imaginer que l’on va passer la barre de la trentaine, c’est à dire avoir des enfants, commencer à vieillir, se retrouver à cinquante balais ? Et quand on en a cinquante, comment s’imaginer qu’on en aura peut-être un jour quatre-vingt, non pas dans trente ans mais dans trente soupirs ?

Autre scène qui les a choqués, pourtant inspirée de Magritte : celle des deux amants au visage couvert d’un voile blanc. La caméra effectue un travelling arrière et l’on se rend compte que les deux personnages sont nus à mi-corps, la caméra continue à se reculer et l’on aperçoit le corps entièrement nu des deux personnes. Le plus choquant n’est pas celui de la femme mais celui de l’homme, parce que son sexe se trouve en érection. Je me souviens très bien d’avoir été surpris moi-même, la première fois où j’ai vu ce film, par l’audace du plan.

Les adolescents ne s’interrogent pas du tout sur le sens de cette absence de visage, qui permet de montrer le caractère interchangeable de nos corps et du mécanisme qui les anime. Ils expriment leur trouble devant le spectacle de cette érection. L’un des élèves nous expliquera ensuite le sens de cette protestation : ce qui les a gênés, c’est moins la vision du sexe, qui appartient normalement à la solitude de leur chambre, que d’avoir à la supporter au milieu d’autres élèves et surtout à côté de leurs professeurs. Finalement c’est notre présence d’adultes qui était la plus dérangeante. Parce qu’elle s’immisçait dans ce qu’il considérait comme appartenant exclusivement à leur intimité.

Lorsque je lui raconterai cette histoire, C. aura une comparaison intéressante : dans les familles arabes également, il est impossible de voir certains films ensemble, entre personnes de générations différentes, même toutes adultes, parce que ce serait trop gênant, et comme un manque de respect.

Finalement, ces jeunes de seize ans passent totalement à côté de la liberté, de la fantaisie, de l’audace ludique de cette petite vieille boulotte et bavarde de quatre-vingt balais, dont ils prennent l’exploration intime, la marche à reculons vers ceux qui ont compté dans son parcours, pour du pur narcissisme. Une rencontre ratée. Dommage. Je me demande si le travail d’approfondissement qui sera fait ensuite permettra de dépasser ce fiasco initial.

Demains aujourd’hui

I.Sortie du trou noir pour émerger enfin dans le calme d’un matin d’écriture.

matin d'écriture

 

II.La rencontre des deux innocents et du corbeau idéologue

Dans « Oiseaux petits et grands », Toto et son fils spirituel, Ninetto, sont deux pauvres diables, c’est à dire, aux yeux de Pasolini, les seuls anges qui vaillent. Ils marchent pour aller dieu sait où le long d’une autoroute en construction symbolisant l’Italie moderne. Jusqu’à ce qu’ils entendent un étrange appel. C’est un corbeau qui parle, avec la voix de Pasolini, évidemment, puisque ce corbeau est un intellectuel de gauche. Ce bavard volatile vient du pays d’Idéologie et niche le plus souvent rue Karl Marx. Cela fait bien rigoler les deux pauvres bougres, qui eux habitent depuis toujours le pays de la déveine. Le corbeau va alors leur raconter une étrange histoire pour leur faire comprendre comment, dans les temps de vraie foi, deux malheureux innocents comme eux pouvaient être appelés à la plus noble et à la plus folle des missions. Et aujourd’hui ? Que reste-t-il comme place aux incarnations de l’esprit populaire ?

Je découvre avec stupéfaction le début de ce film, l’autodérision et la fantaisie dont Pasolini, que je croyais sinistre, pouvait être capable. Ce film de 1966 a cinquante ans cette année. Et si c’était cet Uccellacci et Uccellini, plus que Théorème, Salo ou Œdipe Roi qu’il nous laissait en héritage ? Pourrait-on ne serait-ce que rêver un film comme ça aujourd’hui, qui exprimerait sous la forme d’un road movie picaresque nos interrogations intellectuelles les plus profondes ?

III.Même lorsqu’elle me parle d’études scientifiques parues sur les oiseaux, la voix rauque de Jean-Claude Ameisen parvient à m’intéresser. Cette semaine, par exemple, elle m’apprend que les canaris, deux fois par an, voient leur chant s’appauvrir et se déliter les neurones qui l’avaient cristallisé dans leur mémoire. Mais c’est pour que de nouvelles cellules souches leur permettent bientôt d’en répéter un nouveau en vue de la prochaine période des amours. Il faut oublier un peu pour pouvoir réinventer. Oh être un canari, tuitititititui !

IV. « Le temps où l’être humain est comme un papillon qui sort de sa chrysalide religieuse. » Abdenour Bidar, L’islam sans soumission.

V.Mon nouveau projet m’amène à me replonger dans les années 80, et à retrouver quelques pépites, comme ce « Nice’n’sleazy » des Stranglers et la ligne de basse pétante de JJ Burnel, l’irascible dandy qu’admire tant mon petit rocker à lunettes.

VI. Demain

Je tombe par hasard sur la présentation que fait Cyril Dion du documentaire qu’il a tourné avec Mélanie Laurent. Il dit : « J’ai commencé à écrire le film en décembre 2010. A l’époque je me disais qu’annoncer les catastrophes ne suffisait plus. Il fallait proposer une vision de l’avenir. Chacun a besoin de se projeter, un peu comme quand les gens rêvent de leur nouvelle maison et font des plans chez l’architecte. Or, les plans d’architecte de la société de demain n’existaient pas. Ma première intention était de les mettre en images dans un film. Mais j’avais trop d’activités différentes pour sérieusement m’y atteler. En juin 2012, j’ai fait un burn out. Un mois plus tard, j’ai découvert la fameuse étude d’Anthony Barnosky et Elizabeth Hadly. Jamais une étude ne m’avait fait un pareil effet. Mon propre effondrement rencontrait l’effondrement programmé de la société. Je me suis dit qu’il était temps de faire ce qui comptait le plus pour moi et de mettre ce film sur les rails. J’ai démissionné de mon poste chez Colibris et j’ai commencé à y consacrer la plupart de mon temps. »

Deux idées me vont droit au coeur. D’abord évidemment le projet de trouver des solutions, d’essayer de « dessiner les plans d’architecte de la société de demain », parce que je ressens comme beaucoup de l’angoisse et de la colère face à l’aveuglement suicidaire de notre développement. Mais aussi cette coïncidence qu’il note entre la crise personnelle et la crise collective (elle m’intéresse en tant que romancier, parce qu’il me semble qu’elle est à la base de la création d’un personnage romanesque, lorsque son destin personnel est en lien symbolique avec le destin de son époque).

Et même une troisième idée : dans ma vie aussi penser à « demain », passer à autre chose. Peut-être ce documentaire sur notre destin collectif est-il aussi chargé de m’envoyer un signe personnel?

Promis, demain je vais voir « Demain ». Je verrai bien si c’est cucul ou pas.

 

 

 

Broyer du noir

I. Broyer du noir pour en faire des images apaisées, au cinéma c’est possible.

Back Home (Louder than bombs)

Le père ne parvient plus à parler à ses deux fils, ni à dépasser l’idée que sa femme allait le quitter. Le fils ainé, le personnage apparemment le plus équilibré, professeur brillant et jeune père de famille, ment à tout le monde, notamment à sa jeune femme. Le fils cadet, un ado geek, est amoureux d’une sportive de son école et lui écrit le récit déjanté de sa propre vie. La mère, une journaliste de guerre mondialement célèbre, s’interroge sur la contradiction entre sa mission de témoigner du monde et son envie d’être back home, où les gens qu’elle aime et qui l’aiment ont appris à vivre sans elle. Elle s’interroge mais elle est morte trois ans auparavant dans un accident de voiture qui pourrait être un suicide, continuant de hanter son mari et ses deux fils.

Une histoire de deuil, et pourtant rien dans cette histoire qui soit sinistre. Car chacun va apprendre à accepter le passé et à faire un pas vers les autres. Joachim Trier, l’auteur du poignant et mélancolique « Oslo 31 août, explore avec « Back Home » l’autre face de la mort, non plus l’avant mais l’après, du côté de ceux qui restent. La construction de ce second volet du diptyque est exactement à l’opposé du premier : on ne suit pas un seul personnage au fil de sa dernière journée, mais quatre, dans une sorte de puzzle intérieur. C’est aussi beau, aussi délicat, et encore plus profond.

II.Broyer du noir en rêve aussi.

Le contenu de celui qu’il me raconte n’est pas très clair (il se trouve dans un train en partance vers l’URSS et il écrit des SMS) mais le message en est si insistant, me dit-il, qu’il se réveille en plein milieu de la nuit : « Rassure-toi, elle est saine et sauve, elle t’a écrit pour t’expliquer. » Dès les premières secondes, il ne comprend plus rien à ce scénario stupide, qui mélange les époques (celle de l’URSS et celle des SMS n’ont en commun que leur dernière lettre) et qui n’a strictement rien à voir avec leur relation. Pourtant, il se lève et il allume son ordinateur. Effectivement, elle lui a écrit. Un mail de rupture. Il pleure. De tristesse mais aussi de soulagement, parce qu’elle est vivante. Soudain, il retrouve exactement le sentiment de son rêve : ce n’est pas elle qui se trouve en danger au loin, au contraire c’est lui qui, à la fois affreusement triste et intensément soulagé, doit partir en exil de l’autre côté du rideau de fer de la séparation. Il savait depuis le début que ce jour-là viendrait où il serait rendu à son âge.

III.Broyer des corps, les nier.

Ceux des statues dénudées de Rome que l’on cache pour la visite du président iranien et ceux des femmes allemandes tripotées par des demandeurs d’asile en goguette ou en opération commandée à Cologne -scandale dérangeant pour les bonnes consciences progressistes comme la mienne, et dont l’article de Kamel Daoud et la pétition de « Femme et libre » m’aident à saisir les résonances. Décidément, comme du temps de Praxitèle et de Phrynè, le corps, notamment celui des femmes, pose toujours problème. Dans ces temps de retour du religieux et du refoulement, le corps des femmes pose de plus en plus problème. C’est à travers le corps, le nôtre mais surtout le leur, que passe la frontière entre l’Orient et l’Occident. Serait-ce parce que le corps nu, le corps libre n’est pas en soi respectable, qu’il peut être tripoté et qu’il doit être caché ?

Mais je crois que nous aurions tort de nous indigner de cette allégeance vaticane à la vision pudibonde du président chiite. Il s’agit simplement d’une marque d’hospitalité, qui, n’en doutons pas, sera réciproque. Il est certain que, lors du voyage prochain du Pape ou du président français à Téhéran, les autorités iraniennes s’empresseront, afin d’éviter que le regard de leur hôte ne soit heurté par une conception dégradante de la femme, de faire enlever les tchadors qui dissimulent honteusement les corps dans les rues de leur capitale.

IV. Marc Ferro : «Dans les prisons d’aujourd’hui, on sait que certains imams persuadent des délinquants qu’ils peuvent se réhabiliter en servant la cause de l’islamisme. Vaincus de l’histoire sociale, ces délinquants deviennent des héros virtuels. »

Cette remarque de l’allègre nonagénaire, au détour d’une interview, m’aide à passer de l’autre côté, et à saisir les motivations de ces terroristes que j’ai envie de considérer comme des monstres : leur échec ici, le sentiment d’humiliation, ils le compensent là-bas, se donnant l’illusion d’être des héros.

Elle m’aide aussi à saisir l’oeuvre de mort de nazislamistes : broyeurs des âmes que nous laissons à l’abandon, ils en font de l’obtuse chair à canon.

V .Broyer du noir pour en faire de la musique.

Ce qu’on commence à lire ici et là sur la mort de David Bowie est fascinant. Il s’était retiré sans faire de bruit depuis le début des années 2000, comme s’il donnait au public une première version de sa mort : la disparition silencieuse. Se découvrant atteint par le cancer, puis condamné, il décide d’en donner une deuxième version, plus réussie artistiquement, qui serait, non pas seulement un dernier retour mais la mise en scène impeccable du départ. L’explosion finale de la rock star en super nova. Double explosion : la comédie musicale « Lazarus » et le dernier album, « Black Star », dont tout le monde a pu remarquer qu’il était sorti quelques jours à peine avant l’annonce de la disparition de l’artiste et qui est devenu grâce à ce timing funèbre numéro 1 des ventes. Il y a là le projet fou d’intégrer la mort à son parcours artistique, d’en faire un ultime acte de création. Même le cancer, Bowie a réussi à en faire un producteur inspiré, même la camarde a été embauchée dans son équipe marketing.

Mais ce qui est beau, c’est que cette mort créative ressemble à sa vie. Depuis toujours, depuis son surgissement en Ziggy Stardust, Bowie se créait des personnages. Le dernier n’est pas le moins étonnant : son propre fantôme.

Faire de son agonie un sujet d’inspiration, mais pour la transformer jusqu’au bout en images poétiques et en sons.

Parmi les morts rocks, les plus marquantes étaient jusque là celles des stars adolescentes et junkies qui se crashent dans la carlingue de leurs propres excès à l’âge de 27 ans. Bowie en invente une autre, à 69 ans, tout aussi rebelle : le trépas maîtrisé de celui qui se projette lui-même dans les étoiles en blue bird.

Oh I’ll be free
Just like that bluebird
Oh I’ll be free
Ain’t that just like me

Il sera difficile de faire plus fou.

Il sera difficile de faire plus fort.

VI.Broyer du noir depuis plusieurs générations.

A table, comme du temps de l’enfance de Charles, son père évoque la légende familiale, et notamment la figure héroïque de son propre père, François. Le grand-père de Charles, dont il se souvient très bien, qui aurait été l’arrière grand-père de ses enfants (ils ne l’ont jamais connu mais ils ont l’air curieux de découvrir cette figure pittoresque). Puis, pour une fois, la conversation dévie et remonte encore une génération, pour se fixer sur une figure méconnue, sur le père de ce grand-père, un certain Armand, qui était quelque chose comme chef d’équipe à la SNCF dans les années 1920. Malgré les brusques réticences de sa mère, qui tente de faire taire son père, «on ne parle pas de lui, il est mort alors que ton père n’avait que sept ans, il ne s’en souvenait même pas, c’est hors de propos, ça n’est pas le sujet », la vérité finit par surgir : Armand s’est suicidé, par pendaison. Comment ce drame aurait-il pu ne pas marquer l’enfant ? Et même le père de Charles (la conscience familiale de chacun d’entre nous s’étendant à deux générations) ? Cet Armand, s’il s’est suicidé alors que son fils avait sept ans, c’était en 1918. Pourquoi ? Par dépression personnelle ? Parce qu’il avait fait la guerre et qu’il en était revenu traumatisé comme tant d’autres? La réaction de la mère de Charles est symptomatique de ce qui a pu se dire dans la famille : un black out opéré sur la mémoire du suicidé, même deux générations après, d’abord parce qu’on n’avait pas la distance de s’interroger tellement il fallait cacher et qu’ensuite on a oublié ce sur quoi il fallait s’interroger. Charles, qui n’a jamais connu cet homme, qui ne se sent plus lié à lui, n’est-il pas le premier à pouvoir se poser la question : qui était Armand ? Pourquoi a-t-il décidé de se tuer ? Qu’avait-il vécu pour avoir envie de mourir ? Comment avait-il rencontré sa femme, l’arrière grand-mère de Charles ? Quels avaient été les évènements marquants de sa vie ?

A la troisième génération ramener à la lumière celui qui broyait du noir.

VII.Les Ombres

Coup de cœur pour cette BD sombre et lumineuse sortie il y a plus d’un an. Le Grand Frère et sa Petite Sœur, chassés par les cavaliers de la guerre, tentent de passer du Petit Pays vers le Haut Pays, et de franchir les frontières et les déserts. Ce conte, enfantin et cruel, dit mieux qu’un essai ce qu’est l’ambiance actuelle de l’Europe.

Vincent Zabus l’a d’abord inventé sous la forme d’une pièce de théâtre. Puis il en a fait un scénario, qu’il a confié au dessin magique d’Hippolyte. Ce dessin transcende tout, il dit l’enfance, la drôlerie, la cruauté, le rêve, il fait voir les ombres vivantes des morts qui nous entourent et palpiter les sirènes rieuses dans les gouffres de la mer. Il broie du noir pour faire vibrer les couleurs.

VIII.Sous le ventre noir du cafard.

IX.Broyer du noir amoureux pour en faire de la lumière apaisée. C’est possible dans la vie aussi?

Depuis que je recueille ses confidences, je vois ce type fin mais un peu rude s’épurer. Ouvrir les mains, me dit-il, et les barreaux de la cage pour laisser l’autre s’en aller, puisque la relation que l’on a avec lui ne lui apporte plus assez. Le laisser prendre son envol, dans un geste à la fois faux (parce qu’il nous coûte) et totalement juste (parce qu’il nous permet d’atteindre à une générosité dont nous nous pensions incapable).

Quand le noir sera remâché, peut-être qu’il ne restera plus que le souvenir lumineux d’une belle histoire ?