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L’ILE AU TRESOR

Vendredi 11 octobre 19

Lundi dernier, journée traditionnelle de projection « Lycéens au cinéma » à l’espace 1789 de Saint-Ouen. Les cinéphiles du lycée déjeunent tous ensemble au « Montmartre », le petit resto près de l’église. Le professeur Normal se dit qu’il est heureux de faire partie de cette petite équipe qui prend plaisir à se retrouver et à parler cinéma.

L’année dernière, il avait été littéralement ébloui par Makala, le documentaire d’Emmanuel Gras. Cette année, il a un coup de cœur pour L’île au trésor de Guillaume Brac : un autre documentaire, sorti l’année dernière, en 2018, et qu’il avait manqué à l’époque. Brac filme la saison d’été dans la base de loisirs populaire de Cergy, regardant et écoutant les ados dragueurs, les enfants resquilleurs, les familles, les adultes solitaires, les gardiens, les animaux, le lac, le soleil, la pluie.

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DOWNTON ABBEY, LE FILM

Samedi 28 septembre 19

Quinze jours qu’ils ne se sont pas vus, depuis le Klapisch. Alex en déplacement, Sarah attendant peut-être qu’il l’appelle. Ce qu’il fait, à plusieurs reprises, parce que même un type aussi prudent que lui ne va quand même pas s’interdire de téléphoner quand il en a un peu trop envie.

Ils se retrouvent une troisième fois au ciné. Et, pour la troisième fois, ils ont renoncé à aller voir le Desplechin. Avec une timidité qu’il ne lui connaissait pas, Sarah lui a avoué, qu’elle était fan de la série « Downton Abbey » et que…

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DEUX MOI

Samedi 14 septembre 19

Alex et Sarah, sans se concerter, ne se sont pas revus de la semaine. Ils se sont approchés si près, en passant la journée entière de dimanche dernier dans les bras l’un de l’autre, qu’Alex a décidé de prendre un peu de recul. Ne serait-ce que pour prolonger un peu les premiers temps de l’amour, dont il sait par expérience qu’ils sont délicieux mais éphémères. Et du côté de Sarah ? Il ne sait pas. Il espère la même chose. Peut-être est-ce bien de la laisser cogiter dans son coin ?

Il a quand même appelé le samedi en début d’après-midi pour lui proposer d’aller le soir voir le Desplechin. Il ne détesterait pas s’embarquer dans une histoire d’amour exclusivement cinéphilique, où ils ne se verraient qu’une fois par semaine et se raconteraient leurs vies à travers des films.

Elle a dit oui. Qu’elle était libre, pour le Desplechin. Peut-être une légère ombre d’hésitation ? Lui en parler ?

En tout cas, elle tient à se faire pardonner son écart de la semaine précédente : elle est apprêtée jusqu’au bout des cils et pile poil à l’heure. Encore une fois, il oublie de le lui dire. C’est lui qui arrive vingt-cinq minutes en retard, dérouté par des travaux.

Elle bondit sur l’occasion : « Ce n’est pas grave, viens, on a juste le temps de foncer à Montparnasse voir le dernier Klapisch. ». Elle ajoute : « La prochaine fois, tu prendras le RER ? Tu sais courir ? ».

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UNE FILLE FACILE

Samedi 7 septembre 19

C’est la première fois qu’Alex et Sarah vont ensemble au cinéma (alors qu’ils ont couché ensemble dès le soir de leur première rencontre et qu’ils continuent à le faire épisodiquement depuis trois mois) : on dirait qu’ils ne font rien dans le bon ordre. Ils ne se sont pas vus depuis quinze jours, trop pris chacun de son côté par la routine du rush de la rentrée, et il constate, comme elle sûrement de son côté, qu’ils ont régressé, qu’un peu de distance incommode s’est installée.

D’ailleurs, la soirée commence mal : elle arrive un peu en retard au rendez-vous devant l’UGC Odéon, elle est apprêtée, joliment maquillée, première fois ou presque qu’il la voit en tenue de citadine et non pas en maillot de bain, il le remarque, certes, mais il ne pense pas à le lui dire : à cause d’elle, le dernier Desplechin qu’il avait très envie d’admirer, est complet. Ils sont obligés de se rabattre sur Une Fille Facile de Rebecca Zlotowski, pour lequel elle éprouve une certaine curiosité.

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VITA ET VIRGINIA

Samedi 13 juillet 19

Le film de Chanya Button aborde l’un des couples les plus célèbres et les plus sulfureux de la littérature.

On sait qu’en 1922, Virginia Woolf entame une liaison avec Vita Sackville-West. Cette aristocrate de souche, née et élevée à Knole House, le fameux château du XVIe siècle aux 7 cours, 52 escaliers et 365 pièces (où l’on pouvait donc se perdre une année entière), était aussi une romancière à succès et une lesbienne fantasque, qui adorait se travestir et qui avait vécu pendant plusieurs mois avec son amie dans le sud de la France en se faisant passer pour un homme, avant de conclure un mariage de raison, très « ouvert » pour l’époque.

Personnalité flamboyante, qui va permettre à Virginia Woolf, alors âgée de plus de quarante ans, et s’apprêtant à révolutionner la littérature avec Mrs Dalloway, de s’éveiller véritablement à la sensualité.

Et aussi aux tourments de la passion amoureuse.

Un jour d’octobre 1927, blessée une nouvelle fois par Vita, au lieu de se laisser glisser dans la Tamise ou dans un « océan profond de mélancolie », Virginia note dans son journal qu’elle a conçu soudain le projet d’Orlando, la biographie d’un être qui s’accomplit dans la métamorphose, en traversant les siècles et en changeant de sexe : « And instantly the usual exciting devices enter my mind: a biography beginning in the year 1500 and continuing to the present day, called Orlando: Vita; only with a change about from one sex to the other ».

Ce qui est intéressant, ici, c’est le « instantly » : le projet qui sort tout formé de la souffrance.

Au lieu de mourir d’amour, Virginia Woolf se met à l’écrire, mais elle ne se libère pas, comme l’ont fait beaucoup d’autres avant elle, en racontant platement les péripéties de son histoire malheureuse, non, elle s’empare littéralement de la personnalité de l’être qu’elle aime (ses réflexes aristocratiques, son attachement viscéral à Knole House, son goût pour le travestissement, ses amours changeantes, sa fascination pour les bohémiens), afin d’en exprimer la quintessence dans un personnage de pure fiction. Ce faisant, elle s’amuse avec jubilation à faire exploser le cadre de la biographie réaliste.

Tout ceci est présent dans le scénario. Le film est, de plus, servi par l’interprétation très investie de Gemma Arterton (en Vita) et Elizabeth Debicki (en Virginia), et par une reconstitution soignée des années 20.

Pourtant il ne m’a pas tout à fait convaincu : à mon sens, il reste un peu académique.

D’abord parce que Button s’attache à montrer que la liberté de ces deux femmes remet en cause les conventions (incarnées par le personnage du mari diplomate, qui vit de son côté ses amours homosexuelles, mais tout en respectant les règles de la respectabilité). Le film tient à montrer que ces femmes sont modernes et, bizarrement, c’est ce qui m’a paru le plus désuet, le plus dépassé. Thème actuel, et même sans doute nécessaire dans cette période où l’on constate notamment dans les pays anglo-saxons un retour au puritanisme, mais traitement pas très novateur ? Peinture du petit milieu bohème de Bloomsbury un peu convenue ? En tout cas, je n’ai pas ressenti d’émotion dans ces scènes secondaires présentant le milieu (à part peut-être la relation entre Léonard Woolf et Virginia, justement parce qu’elle ne concerne pas exclusivement la société).

Ensuite, le film se centre sur le point de vue de Vita, sur la fascination qu’elle éprouve pour le génie profond et fragile de Virginia, son approche hypersensible, presque folle, des rapports humains. J’aurais aimé que le film en parle moins et qu’il le montre plus : il tente trop rarement (à part dans une ou deux scènes de folie à effets spéciaux un peu appliquées) de nous faire accéder par l’image à ce flux d’associations poétiques, de sensations et de réminiscences que constituait le mécanisme de la conscience pour l’auteure de Mrs Dalloway. Je me doute que tenter d’entrer par l’image dans la psyché de Virginia Woolf aurait été un sacré tour de force mais cela aurait permis au film de se hisser au niveau de son personnage.

Il y a peut-être aussi un problème de casting et il a pour nom Gemma Arterton. Ce que j’écris est très injuste, puisqu’elle est clairement ici plus qu’une actrice mais la véritable cheville ouvrière du projet : c’est elle qui a apporté la pièce d’Eileen Atkins à la jeune réalisatrice, c’est elle ensuite qui a amené les deux auteures, séparées par un écart d’âge de plus de cinquante ans, à travailler ensemble au scénario, c’est elle enfin qui a porté le film à bout de bras en assumant la fonction de co-productrice. Elle s’est investie à fond dans ce projet passionnant et c’est bien normal qu’elle se réserve le rôle de Vita. Et elle inscrit avec conviction son interprétation dans le type de la femme moderne et libre, d’une intensité presque prolétaire.

Mais on a du mal alors (enfin moi, en tout cas) à percevoir comment Virginia a pu projeter sur elle l’image d’Orlando l’androgyne élisabéthain, insaisissable, ambigu, incarnant si fluidement la tradition de l’aristocratie et de la poésie anglaises qu’il l’amène toute vivante du règne d’Elisabeth 1ière jusqu’en plein milieu de 1928. Manque de mystère. Arterton joue une femme d’aujourd’hui, qui met des pantalons et conduit des voitures, et non pas un androgyne sorti tout droit du passé.

Le film joue sur l’opposition physique entre la petite brune tonique et la grande blonde un peu gauche, pourquoi pas ? Pourtant ce qui frappe sur les photos d’époque, c’est la ressemblance.

Les vraies Vita et Virginia avaient deux visages allongés, pas particulièrement gracieux, en fait, mais respirant l’intelligence. Peut-être aurait-il été plus intéressant de pouvoir travailler sur le double : Virginia n’a-t-elle pas vu dans Vita un double, plus superficiel mais plus brillant, plus romanesque, plus essentiellement jeune et éternel, plus à même qu’elle de traverser sans se perdre les siècles, les sexes et les apparences?

Dernière réserve : Chayna Button a choisi de scander son récit par des passages extraits de la correspondance qu’ont échangée les deux femmes : elle les fait prononcer par les deux comédiennes qu’elle filme en plan de face. Dispositif très simple, théâtral, qui a le mérite de nous faire entendre les mots de ces deux auteures inspirées, mais que, du point de vue du cinéma (même si la réalisatrice s’efforce de varier le procédé en multipliant les très gros plans sur la bouche, les yeux, les mains), j’ai trouvé un peu lassant, et, pour tout dire, un peu paresseux. En tout cas pas très incarné.

Un mot sur la musique d’Isobel Waller-Bridge. Comme il est de règle aujourd’hui pour les films d’époque, elle est actuelle, flirtant par moments avec l’électro, mais elle m’a paru belle, magnifiant l’intensité et la mélancolie des deux personnages.

TOY STORY 4

Mardi 3 juillet 19

Graine-de-moutarde téléphone elle-même à son père pour lui demander s’il n’aurait pas envie de venir voir avec le reste de sa famille, dont il ne fait plus partie, le dernier Toy Story, comme quand il en faisait partie. En VF évidemment. Elle est persuadée qu’il va dire non, et il dit oui, sans se faire prier. Elle est surprise qu’il ait autant envie qu’elle de retrouver Woody le cow-boy.

Elle lui rappelle que son plus ancien souvenir est lié à Toy Story. Elle s’écriait « Vers l’infini ! » en se raidissant de tous ses membres ; son père, lui répondant : « Et au-delà », la faisait voler dans les airs comme Buzz l’éclair. Quel âge pouvait-elle avoir ? Trois, quatre ans ? Avec son frère et sa soeur, elle a regardé si souvent les DVD qu’aujourd’hui encore ils sont capables d’enchaîner les répliques par trois ou quatre.

Lui, le père, repense à l’étonnante longévité de cette série, qui a marqué les principales étapes de sa vie plus, finalement, qu’aucun autre évènement sérieux : il a vu le 1 avec sa femme et leur fille aînée, qui était alors leur fille unique, âgée d’à peine trois ans (c’était son premier film, ils se demandaient si elle allait être sage, et, debout dans la travée pour mieux voir, les mains agrippées au siège de devant, elle n’avait pas moufté de toute la projection, complètement fascinée). Puis le 2 il y a vingt ans : ils étaient alors quatre depuis peu. Pour faire plaisir à Graine-de-moutarde, déjà âgée de presque dix ans, qui voulait avoir son Toy Story comme ses aînés, ils sont allés voir le 3 tous ensemble. Puis ce fut le trou noir. Comme Lasseter lui-même, il s’est mal conduit. Aujourd’hui sort le 4 pour lui dire que la vie continue, qu’il est temps de passer à autre chose et d’assumer ses actes ?  

Dans ce dernier opus, les créateurs jouent encore une fois avec malice sur le cliché rebattu de la fin de l’enfance mais cette fois-ci pour le renverser : ce sont les jouets qui passent à autre chose et qui deviennent adultes, en assumant les ruptures et la liberté exigeante qu’elle leur ouvre. S’ils sont crédibles avec eux-mêmes, les auteurs ont définitivement conclu la série. Pourtant, il doit s’avouer qu’il irait volontiers voir un Toy Story 5 dans quelques années avec Graine-de-moutarde et, qui sait, son premier petit fils.

Ce quatrième opus ne lui paraît pas indigne des précédents. Cette série-là au moins ne s’est pas abîmée avec le temps, comme l’amour, la famille et tout le reste. Elle est restée enfantine sans être bêbête, bourrée d’humour nostalgique malgré son rythme. Et les personnages féminins, constate avec satisfaction Graine-de-moutarde, ont suivi l’évolution du monde en étant moins cuculs qu’avant.

Le plus amusant, c’est que, dans la salle, Graine-de-moutarde et son père ne sont pas les seuls à être sous le coup de la nostalgie. Lorsque la lumière se rallume dans la salle, ils remarquent qu’elle n’est pas remplie seulement d’enfants et de familles, mais aussi de nombreux jeunes gens en couple : nichés dans les bras l’un de l’autre, les yeux brillants, un sourire de délicieuse régression aux lèvres, ils en oublient même de se bécoter. Comme quoi, même quand ils viennent pour qu’on leur raconte une dernière fois la fin de l’enfance, ces Peter Pan du nouveau millénaire trouvent encore une occasion de la prolonger.

En sortant du cinéma, il fait la bise à tout le monde, même à son ancienne compagne, et il part seul rejoindre sa nouvelle écuyère, en les laissant entre eux. Mais ils ont vécu ensemble un très doux moment de cinéma de divertissement et de nostalgie pure, comme seul le cinéma américain sait en procurer à ceux qui l’aiment depuis toujours.

PARASITE

Mardi 11 juin 19

Extrêmement jouissif. Une sorte de comédie italienne, pour la férocité satirique et la tendresse narquoise, mais très coréenne et complètement Bong Joon-ho, c’est-à-dire déjantée.

Une famille de pauvres, les Ki, s’introduit dans le quotidien d’une famille de riches, les Park. Ils deviennent leur répétiteur, art-thérapeute, chauffeur, gouvernante, en évinçant par des arnaques les autres employés. Un jour où leurs riches patrons et leurs enfants sont en voyage, la famille Ki réunie investit la superbe maison d’architecte. Soudain, un coup de sonnette imprévue retentit. A partir de là, tout se dérègle, les joyeux Ki découvrant qu’ils ne sont pas les seuls parasites. Et tout bascule dans la folie…

Le début de ce film évoque beaucoup Une affaire de famille, la précédente Palme d’Or, du japonais Kore-Eda. Dans les deux cas, une famille de laissés pour compte se serre les coudes, s’en sort par la débrouille mais aussi par la tendresse. Je me demande si cela a du sens de voir ces deux films asiatiques l’emporter coup sur coup : les cinéastes de cette partie du monde nous donnent-ils les nouvelles les plus justes de l’état de déréliction de nos sociétés développées, parce qu’ils les regardent à travers le prisme du lien familial ? La famille, non pas comme lieu ringard de l’enfermement, mais comme premier vecteur moderne de résistance ? Si la famille tient le choc contre l’isolement consumériste, alors la résistance pourra s’étendre aux voisins ? Au quartier, à la cité, au pays ?

Après cette première partie de réjouissante arnaque familiale, le film de Bong Joon-ho s’embarque dans une toute autre direction que celui de Kore-Eda.

Ce qui me fait jubiler, chez Bong Joon-ho, depuis que je l’ai découvert avec The Host, c’est sa capacité à détourner le film de genre (là le film de monstre, le policier, le film de catastrophe, ici la comédie) pour lui faire tenir un discours décapant sur l’état du monde mais c’est aussi son goût d’éternel ado pervers (à la Tarantino) pour la construction d’une intrigue échevelée aux rebondissements les plus incongrus. C’est la capacité picaresque à faire porter par ses marginaux un regard vachard sur les rapports sociaux dans la Corée contemporaine mais ce sont aussi les changements de registre surprenants (quelquefois, me semble-t-il, à l’intérieur d’une même scène), de la farce au gore et au tragique.

Me repassent sous les yeux des scènes déjà culte : celle où les pauvres, livrés à eux-mêmes dans la grande maison désertée, discutent de la naïveté et de la gentillesse des riches. Celle où la gouvernante imite les discours du leader de la Corée du Nord. Celle, délirante, de la surprise-partie, où les deux mondes vont se confronter violemment. Mais je me repense aussi aux petites touches plus subtiles par lesquelles Bong Joon-ho amène le thème de l’odeur des pauvres, odeur d’autant plus insupportable aux narines des riches que, justement, alors même que les pauvres jouent à être les employés modèles, elle franchit sans permission cette barrière tacite qui les sépare.

Et puis je me souviens de la séquence de l’inondation dans la ville basse.

Alors je saisis qu’il y a là-dedans quelque chose de plus profond, qui tient d’un inconscient personnel et que Bong Joon-ho parvient à faire ressortir de film de genre en film de genre, à la façon d’un Hitchcock ou d’un Kubrick.

Quelque chose comme une attirance irrésistible pour la catastrophe.

Une tendance incontrôlable à tuer ses personnages féminins alors qu’ils paraissent les plus aptes à survivre.

Le déchaînement grand guignolesque de la violence.

La capacité à investir un décor, que ce soit celui d’une ville ou celui d’une maison, pour ouvrir, dans les surfaces les plus lisses, des sous-sols de béton humide, où survivent des mutants, des parias et des secrets, qui finissent toujours par ressortir à l’air libre et par à y provoquer le désastre.

Des plans incroyables d’escaliers en enfilade et de poésie bizarre.

L’eau, qui s’infiltre partout, dans toutes les strates, balayant toutes les barrières. L’eau dans la ville, les égouts, le déluge.

DOLOR Y GLORIA

Donc, de nouveau, Almodovar n’aura pas la Palme d’Or. Je ne sais pas encore si le palmarès du festival est mérité (j’attends avec impatience de voir Parasite de Bong Joon-ho, que j’adore depuis The Host).

J’avais un peu perdu contact avec l’oeuvre d’Almodovar ces dernières années et j’ai été surpris du changement.

Dolor y Gloria raconte l’histoire de Salvador, un cinéaste célèbre terrassé par des douleurs physiques, au dos, à la tête, à la gorge, qui l’empêchent de faire du cinéma et qui sont les signes visibles que lui envoie son corps de la crise qu’il traverse : il en a plein le dos des fatigues d’un tournage et de n’avoir pas su sur celui de son chef-d’œuvre gérer l’ego de son acteur, il a plein la tête des souvenirs d’enfance, surtout depuis la mort de sa mère, il en plein la gorge des mots qu’il n’a pas dits, à elle ou à ses anciens amants enfuis.

Le film raconte comment il se perd (en « chassant le dragon »), comment il se retrouve (en lui-même, dans sa mémoire), comment il se sauve (grâce aux autres, par des retrouvailles éprouvantes mais salutaires avec son acteur fétiche, son grand amour des années 80 et sa mère morte). Triple confrontation avec son passé, chaotique rédemption, profond parcours d’artiste qui reste ouvert, malgré la tentation du repli sur soi, aux impulsions que lui propose le hasard.

Le début du film est brillant : Salvador assis au fond d’une piscine, une cicatrice énigmatique lui barrant toute la poitrine (qu’évoque-t-elle : une simple opération à la gorge, ou au cœur, ou même une « césarienne » de lui-même ?), puis souvenir d’enfance lumineux de sa mère et de ses voisines en train de chanter tandis qu’elles étendent du linge, ensuite présentation burlesque, en graphiques anatomiques et voix off romanesque, des différents maux qui accablent son corps d’homme vieilli.

La suite est plus classique. Très classique même, pas du tout baroque ni mélo. D’une autobiographie d’Almodovar, on aurait pu attendre un retour coloré sur les années movida et l’on se trouve devant un film sombre, retenu, parfois drôle, souvent poignant.

La virtuosité tient ici à l’écriture, à la façon de faire progresser le récit par les deux esquisses de scénarios qu’écrit Salvador (l’un qui raconte sa passion pour un jeune camé dans le Madrid de la movida et l’autre sa découverte du désir pendant son enfance devant le corps d’un jeune maçon venu travailler pour sa mère). Elle tient aussi au montage, à la fluidité dans l’entremêlement des scènes du présent et des souvenirs. Et à la direction d’acteurs, qu’il pousse très loin.

Je repense aux scènes avec la mère : je me disais qu’elle était un personnage terrible, parce qu’elle s’occupait de son fils mais qu’elle ne le comprenait absolument pas, que cette paysanne bigote restait jusque bout insensible à l’art. Celui de Salvador mais aussi celui du jeune maçon, qui ne se contente pas de badigeonner de chaux les murs de la maison troglodyte où elle habite mais y pose, pendant des heures, des carreaux de couleur.

Et puis je me souviens de la scène inaugurale, que j’avais trouvée jolie mais dont je n’avais pas bien compris la nécessité : sa mère jeune lavant du linge au bord de la rivière et se mettant à chanter avec ses voisines. Scène chromo mais où la mère est artiste elle aussi, à sa manière populaire, collective et essentielle : en chantant à plusieurs une chanson d’amour pour adoucir le travail et profiter du soleil. Je comprends alors pourquoi, dans leur dernière discussion posthume, il lui dit qu’il a tout appris d’elle et de ses voisines sur l’art.

Antonio Banderas mérite évidemment son prix d’interprétation : justement parce qu’il est très dépouillé dans son jeu et qu’il se laisse voler la vedette par l’ami acteur, par l’ancien amant et par la vieille mère, qu’il se contente d’écouter et de regarder.

C’est à la fois cruel et profond qu’Almodovar soit récompensé à travers son double pour ce film sur un artiste confronté à ses doubles. Malédiction qui pourrait faire encore partie de Dolor y Gloria, qui pourrait appartenir encore au destin de cinéaste maudit de Salvador, mais dont sans doute Almodovar n’a que faire, s’il est seulement à moitié aussi désespéré, aussi revenu des honneurs, et aussi sauvé par sa pure envie de faire du cinéma que son avatar de fiction.

Il peut se moquer de n’avoir pas eu la Palme d’Or, il a fait mieux : un beau film, et qui, à mon avis, restera.

Pas très loin d’Armarcord de Fellini, et des autres œuvres autobiographiques où un cinéaste va au-delà de lui-même en se perdant dans sa mémoire.