LE CRASH

Première rencontre du professeur Normal et de Denis Lachaud, l’artiste qui va faire travailler ses élèves de l’option théâtre sur le thème des Survivant-e-s et qui lui raconte des choses étonnantes.

Normal et lui ont à peu près le même âge. Cheveux blanchis, toute petites lunettes carrées (plus petites que sur cette photo), qui lui donnent un air austère d’intellectuel allemand, adouci par un sourire de bienveillance.

Denis vient de publier un nouveau roman, Les Métèques, chez Actes Sud et ils commencent par parler d’écriture. Denis écrit toujours en même temps une pièce et un roman, ce qui lui permet de laisser reposer un texte pour passer à l’autre. Quelquefois pendant plusieurs semaines, d’autres fois dans la même journée. Le roman est son jardin secret mais, pour le théâtre, il écrit sur commande. Un comédien ou une comédienne, qui a envie de travailler sur un thème, lui commande une pièce. Il commence alors par beaucoup discuter avec le commanditaire, pour découvrir la « commande personnelle » derrière la « commande officielle ». Par exemple, il a écrit un texte sur une femme en prison pensant à ses enfants, pour une comédienne qui, officiellement, faisait des ateliers dans une prison pour femmes, et qui, personnellement, venait elle-même de dépasser l’âge d’avoir des enfants. Ou bien il a commencé à écrire un texte sur la schizophrénie, et le psy chargé de vérifier qu’il ne racontait pas trop de bêtises, lui a conseillé d’écrire une scène sur l’erreur de diagnostic, ce qui l’a orienté ensuite vers une autre pièce, La magie lente.

Son écriture théâtrale dépend donc des rencontres, dépend des autres. Pourtant, elle reste reliée à sa thématique profonde. Ainsi, il a beaucoup travaillé sur le thème de la survie avant même de s’en rendre compte.

Récemment, il a achevé une pièce titrée Survie (ce qui explique que May et le Théâtre 71 aient fait appel à lui pour diriger l’atelier). C’était une commande d’un comédien qui venait de faire un stage de survie dans la forêt, et qui l’a entraîné en faire un lui aussi.  Dans la discussion pour identifier la « commande personnelle », le comédien lui a déclaré qu’il y avait trois catégories de gens qui faisaient ce genre de stage : les survivalistes, les amoureux de la nature, et… les hommes comme lui : en train de divorcer! Des hommes qui avaient vécu chez leurs parents, puis en couple, jamais seuls, et qui paniquaient. Comme ils ne savaient pas se faire un œuf au plat, ils faisaient un stage de survie en forêt?

Celui qu’a fait Denis, dans la forêt de Fontainebleau, durait quatre nuits : la première dans un hamac sous abri, la deuxième dans un sac de couchage sous abri, la troisième dans un sac de couchage sous des feuilles mortes, la quatrième il fallait se faire soi-même un abri.

La première condition de la survie est de trier les priorités : quand tu es en milieu vraiment hostile, que tu dois passer la nuit dehors, qu’il fait en-dessous de zéro et qu’il pleut, tu as une espérance de vie de trois heures trente. Donc, tu dois avant tout te faire un abri. Les autres priorités sont secondaires : tu peux tenir trois jours sans eau, trois semaines sans nourriture.

La deuxième priorité est de savoir filtrer son eau. Tu dois la filtrer deux fois. D’abord à travers de la cendre, pour filtrer les déchets organiques. Puis en la faisant bouillir, pour purifier les déchets toxiques.

Il est très important de ne rien manger de ce qui se trouve à moins de 80 centimètres du sol, et qui risquerait d’être contaminé par de la pisse de renard, ou d’autres animaux. Normal pense soudain à la scène finale des Combattants et ça le fait sourire. Pourtant, il sait déjà qu’il va se souvenir de ses conseils de survie transmis par Denis et qu’il les transmettra lui-même ce soir à ses enfants. En même temps, ajoute Denis, rien ne vaut l’expérience pratique. Soit on meurt la première nuit, soit on a des chances raisonnables de s’en sortir. C’est, pense Norman, peut-être ce qui nous arrivera dans vingt ans. A nous ou à nos enfants. Drôle d’époque.

Ce doit être amusant d’être assis à côté d’eux sur cette terrasse d’un café de Malakoff et d’écouter ces deux quinquagénaires discuter posément survie devant une bière.

Soudain la conversation devient encore plus étrange. Denis se met à lui raconter un souvenir d’enfance. SON souvenir d’enfance, à la fois traumatisant et déterminant : il habitait dans un petit village près de l’aéroport du Bourget. En 1973, au moment du salon du Bourget, il avait neuf ans et il était sur le balcon avec ses parents pour assister aux exhibitions. Ils ont vu décoller le Tupolev, l’équivalent du Concorde que les Russes avaient réussi à construire en piquant les plans de l’avion français.

Soudain, alors qu’il était déjà à plusieurs centaines de mètres de hauteur, ils l’ont vu piquer du nez et plonger vers eux. L’avion a explosé à cinquante mètres au-dessus du sol. Ce fut un bruit, au-delà de toute expression, au-delà de toute sensation. Un bruit qui a fait exploser ses sensations. Ce fut aussi, mais plus tard, l’odeur du kérosène répandue sur toute chose.

Quand l’enfant est revenu à lui, il s’est rendu compte qu’il avait plongé sous une table, avec le chien.

Quand il est sorti de sous la table, il s’est rendu compte que ses parents avaient eu une réaction bizarre : son père était resté accoudé sur le balcon, sans faire un geste ; sa mère était tombée à genoux à côté d’un berceau, qu’elle faisait osciller de la main. Il s’est dit, sans se le formuler encore clairement, qu’il n’était pas en sécurité avec de pareilles gens.

Il est sorti de la maison. L’immeuble d’à côté était dévasté : il a remarqué le cockpit du pilote posé au milieu d’une salle à manger. Le leur, d’immeuble, était resté intact, précisément parce qu’ils étaient juste au-dessus de l’explosion, au cœur du cyclone, et que les débris étaient retombés en pluie tout autour d’eux : seul un cendrier (qu’il a gardé) était tombé sur sa tortue et l’avait tuée net. C’est ce qui leur a sauvé la vie. Il y a eu une dizaine de morts dans le village. Les spectateurs du Bourget ont commencé à affluer, si nombreux qu’ils ont empêché longtemps les pompiers de parvenir jusqu’au lieu de l’accident.

A partir de là, Denis a commencé à se renseigner sur les crashes d’avion. Il a écrit ses souvenirs du Bourget, mais transposés (changeant notamment la réaction de ses parents) dans son premier roman, J’apprends l’allemand. Encore plus tard, il a écrit un autre roman, racontant la survie de deux passagers (dont l’un était un comédien jouant un spectacle sur un crash et l’autre suivait un programme pour lutter contre sa phobie de l’avion).

Denis évoque aussi un documentaire de Werner Herzog : au moment du tournage d’Aguirre, ce dernier a renoncé à prendre un avion, dont il a appris, quelques jours plus tard, qu’il s’était écrasé dans la jungle (c’est sa « commande personnelle » pour ce documentaire). Il y a eu une seule survivante : une ado allemande, voyageant avec sa mère, qui allait survivre quatorze jours dans la jungle avant de trouver une cabane de paysans et d’être sauvée. Des années après, Herzog la retrouve et la ramène sur les lieux du crash. Ce qui a frappé Denis, c’est que, à cet endroit-là, celui où elle a cherché sa mère pendant plusieurs jours avant de se décider à se sauver toute seule, et alors qu’elle a tout raconté avec un calme qui confinait à la froideur, elle craque. Le documentaire s’appelle Wings of Hope. Il date de 2000 et le crash de 1971.