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VITA ET VIRGINIA

Samedi 13 juillet 19

Le film de Chanya Button aborde l’un des couples les plus célèbres et les plus sulfureux de la littérature.

On sait qu’en 1922, Virginia Woolf entame une liaison avec Vita Sackville-West. Cette aristocrate de souche, née et élevée à Knole House, le fameux château du XVIe siècle aux 7 cours, 52 escaliers et 365 pièces (où l’on pouvait donc se perdre une année entière), était aussi une romancière à succès et une lesbienne fantasque, qui adorait se travestir et qui avait vécu pendant plusieurs mois avec son amie dans le sud de la France en se faisant passer pour un homme, avant de conclure un mariage de raison, très « ouvert » pour l’époque.

Personnalité flamboyante, qui va permettre à Virginia Woolf, alors âgée de plus de quarante ans, et s’apprêtant à révolutionner la littérature avec Mrs Dalloway, de s’éveiller véritablement à la sensualité.

Et aussi aux tourments de la passion amoureuse.

Un jour d’octobre 1927, blessée une nouvelle fois par Vita, au lieu de se laisser glisser dans la Tamise ou dans un « océan profond de mélancolie », Virginia note dans son journal qu’elle a conçu soudain le projet d’Orlando, la biographie d’un être qui s’accomplit dans la métamorphose, en traversant les siècles et en changeant de sexe : « And instantly the usual exciting devices enter my mind: a biography beginning in the year 1500 and continuing to the present day, called Orlando: Vita; only with a change about from one sex to the other ».

Ce qui est intéressant, ici, c’est le « instantly » : le projet qui sort tout formé de la souffrance.

Au lieu de mourir d’amour, Virginia Woolf se met à l’écrire, mais elle ne se libère pas, comme l’ont fait beaucoup d’autres avant elle, en racontant platement les péripéties de son histoire malheureuse, non, elle s’empare littéralement de la personnalité de l’être qu’elle aime (ses réflexes aristocratiques, son attachement viscéral à Knole House, son goût pour le travestissement, ses amours changeantes, sa fascination pour les bohémiens), afin d’en exprimer la quintessence dans un personnage de pure fiction. Ce faisant, elle s’amuse avec jubilation à faire exploser le cadre de la biographie réaliste.

Tout ceci est présent dans le scénario. Le film est, de plus, servi par l’interprétation très investie de Gemma Arterton (en Vita) et Elizabeth Debicki (en Virginia), et par une reconstitution soignée des années 20.

Pourtant il ne m’a pas tout à fait convaincu : à mon sens, il reste un peu académique.

D’abord parce que Button s’attache à montrer que la liberté de ces deux femmes remet en cause les conventions (incarnées par le personnage du mari diplomate, qui vit de son côté ses amours homosexuelles, mais tout en respectant les règles de la respectabilité). Le film tient à montrer que ces femmes sont modernes et, bizarrement, c’est ce qui m’a paru le plus désuet, le plus dépassé. Thème actuel, et même sans doute nécessaire dans cette période où l’on constate notamment dans les pays anglo-saxons un retour au puritanisme, mais traitement pas très novateur ? Peinture du petit milieu bohème de Bloomsbury un peu convenue ? En tout cas, je n’ai pas ressenti d’émotion dans ces scènes secondaires présentant le milieu (à part peut-être la relation entre Léonard Woolf et Virginia, justement parce qu’elle ne concerne pas exclusivement la société).

Ensuite, le film se centre sur le point de vue de Vita, sur la fascination qu’elle éprouve pour le génie profond et fragile de Virginia, son approche hypersensible, presque folle, des rapports humains. J’aurais aimé que le film en parle moins et qu’il le montre plus : il tente trop rarement (à part dans une ou deux scènes de folie à effets spéciaux un peu appliquées) de nous faire accéder par l’image à ce flux d’associations poétiques, de sensations et de réminiscences que constituait le mécanisme de la conscience pour l’auteure de Mrs Dalloway. Je me doute que tenter d’entrer par l’image dans la psyché de Virginia Woolf aurait été un sacré tour de force mais cela aurait permis au film de se hisser au niveau de son personnage.

Il y a peut-être aussi un problème de casting et il a pour nom Gemma Arterton. Ce que j’écris est très injuste, puisqu’elle est clairement ici plus qu’une actrice mais la véritable cheville ouvrière du projet : c’est elle qui a apporté la pièce d’Eileen Atkins à la jeune réalisatrice, c’est elle ensuite qui a amené les deux auteures, séparées par un écart d’âge de plus de cinquante ans, à travailler ensemble au scénario, c’est elle enfin qui a porté le film à bout de bras en assumant la fonction de co-productrice. Elle s’est investie à fond dans ce projet passionnant et c’est bien normal qu’elle se réserve le rôle de Vita. Et elle inscrit avec conviction son interprétation dans le type de la femme moderne et libre, d’une intensité presque prolétaire.

Mais on a du mal alors (enfin moi, en tout cas) à percevoir comment Virginia a pu projeter sur elle l’image d’Orlando l’androgyne élisabéthain, insaisissable, ambigu, incarnant si fluidement la tradition de l’aristocratie et de la poésie anglaises qu’il l’amène toute vivante du règne d’Elisabeth 1ière jusqu’en plein milieu de 1928. Manque de mystère. Arterton joue une femme d’aujourd’hui, qui met des pantalons et conduit des voitures, et non pas un androgyne sorti tout droit du passé.

Le film joue sur l’opposition physique entre la petite brune tonique et la grande blonde un peu gauche, pourquoi pas ? Pourtant ce qui frappe sur les photos d’époque, c’est la ressemblance.

Les vraies Vita et Virginia avaient deux visages allongés, pas particulièrement gracieux, en fait, mais respirant l’intelligence. Peut-être aurait-il été plus intéressant de pouvoir travailler sur le double : Virginia n’a-t-elle pas vu dans Vita un double, plus superficiel mais plus brillant, plus romanesque, plus essentiellement jeune et éternel, plus à même qu’elle de traverser sans se perdre les siècles, les sexes et les apparences?

Dernière réserve : Chayna Button a choisi de scander son récit par des passages extraits de la correspondance qu’ont échangée les deux femmes : elle les fait prononcer par les deux comédiennes qu’elle filme en plan de face. Dispositif très simple, théâtral, qui a le mérite de nous faire entendre les mots de ces deux auteures inspirées, mais que, du point de vue du cinéma (même si la réalisatrice s’efforce de varier le procédé en multipliant les très gros plans sur la bouche, les yeux, les mains), j’ai trouvé un peu lassant, et, pour tout dire, un peu paresseux. En tout cas pas très incarné.

Un mot sur la musique d’Isobel Waller-Bridge. Comme il est de règle aujourd’hui pour les films d’époque, elle est actuelle, flirtant par moments avec l’électro, mais elle m’a paru belle, magnifiant l’intensité et la mélancolie des deux personnages.