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Retour aux sources

I. Just like  heaven (Cure)

Mais oui, bien sûr, ça commencera comme ça. Par un retour aux sources!

II.Se blottiner : se blottir contre une poitrine fleurie pour y butiner le futur miel du plaisir.

Et puis aussi y potiner, en mangeant des tartines (ou des pains au chocolat).

III.Une seule règle :

NE JAMAIS SE RELIRE

(avant d’être allé au bout du premier jet)

IV.Il a envie de tout envoyer promener, celle qui le trahit sans oser le lui dire, ses enfants qu’il adore, ses projets qui lui pèsent. Sur un coup de tête, il cherche le numéro de la CGM et, d’une traite, il propose à la personne qui décroche de le laisser s’embarquer sur un cargo, où il payera son tour du monde en déchargeant dans chaque port les containers. C’est surtout ça, qui l’attire, non pas le voyage, mais le travail du docker, pour tout oublier. Retour à ses sources actives. A Jack London. Son interlocutrice, une dame peut-être un peu âgée, éclate gentiment de rire : on n’est plus au XIXe, cher monsieur, mais au XXIe, elle comprend très bien son projet romantique mais non, impossible de travailler pour payer sa traversée ; en revanche, il pourrait louer une cabine libre, il en reste parfois.

Alors qu’il s’enfonçait dans la déprime, elle le rappelle quelques jours plus tard : lui propose les Antilles 14 jours, ou Buenos-Aires, 45 jours. Il choisit les Antilles, parce que c’est la première fois qu’il fait ce genre de choses. Et puis il n’est pas sûr qu’il pourra laisser tomber ses enfants plus longtemps, ou plutôt qu’il pourra vivre plus longtemps sans eux. Quant à elle, il ne sait pas. Il lui dit seulement qu’il s’en va, pendant quinze jours, sans lui dire où. Elle le regarde avec curiosité, elle lui pose une ou deux questions mais elle n’insiste pas. Il en est soulagé et déçu. Il paye sa cabine mille euros mais il laisse son ordinateur et son téléphone chez lui. Juste de quoi lire et de quoi écrire à la main. Pour cela au moins il pourra se sentir revenu au XIXe siècle.

Personne ne sait qu’il s’est embarqué. Personne au monde ne peut le joindre pendant quinze jours.

Il mange à la table des officiers, avec lesquels il sympathise.

Il regarde la mer. Il se perd dans le spectacle de la mer. Il se retrouve.

Le plus bizarre, c’est qu’il ne s’ennuie jamais.

Quand il arrive aux Antilles, il passe deux jours sur la plage, mais il se sent totalement déplacé. Autant qu’il se sentait replacé face à la mer. Alors, fidèle à son projet de retour aux sources, il s’interdit de téléphoner mais il se hâte de rentrer. En avion cette fois. Il a laissé grandir en lui le désir fou de les revoir, et de la retrouver elle. Il se demande s’il leur a manqué autant qu’ils lui ont manqué. Il se demande s’il a bien fait de la laisser éprouver pendant quinze jours ce que serait vraiment la vie sans lui, et pas cette existence misérable où l’on vit l’un à côté de l’autre en rêvant de quelqu’un d’autre.

Lui, il a bien fait.

Se perdre et se retrouver face à la mer : pas exactement la même chose que de décharger des containers sur un port, mais presque aussi intense. Ce serait comme décharger tous les containers inutiles pour se trouver réduit à son essentielle coque.

V.Léonardo Dicaprio au Forum économique de Davos. Après avoir fait exploser la folie du libéralisme dans l’inénarrable The Wolf of Wall Street,  il l’exprime ici en mots.

Peut-être dommage qu’on soit obligé de confier à des acteurs le souci d’être la conscience de la planète, mais ce qu’il dit est bien dit. Et c’est jubilatoire qu’un type se serve de sa notoriété pour s’introduire dans le bunker doré de Davos et dire leur fait aux insensés surprotégés qui nous gouvernent.

VI.QUOI, TU NE T’ES PAS ENCORE LANCE ?J’AI DIT « NE JAMAIS SE RELIRE » ! N’OUBLIE PAS QUE JE TE SURVEILLE ET QUE SI TU CONTINUES A TE SURVEILLER TU VAS AVOIR AFFAIRE A MOI !

VII.La cour de Babel

J’aime regarder mes élèves regarder les élèves de ce documentaire.

VIII.Oh ce matin, un peu de neige dans le jardin !

matin de neige

J’ai envie de dire : comme avant ! Mais je ne suis pas sûr que les habitants de Washington partageraient ce sentiment de nostalgie.

IX La visite de la vieille dame

Là aussi, retour aux sources pour Omar Porras et son Teatro Malandro : ils montent pour la troisième fois depuis le début de leur histoire en 1993 la pièce de Dürrenmatt. Ce qui me permet de la découvrir. Et je suis complètement bluffé (comme d’habitude) par le travail jubilatoire du maître colombien. La pièce est une satire grinçante (mais peut-être un peu vieillie ?) des valeurs humanistes brandies par ce village suisse emblématique de l’Europe, et par les garants de ses institutions, le maire, le prêtre, le policier, le maître d’école (je dis « peut-être un peu vieillie » parce qu’aujourd’hui on se sent plus le besoin de restaurer ces institutions que de les dézinguer).

Mais Porras, par l’inventivité de sa mise en scène, le travail sur le masques, la gestuelle, la musique, les lumières, l’élégance des changements de décor, l’emmène dans une autre direction : une farce rythmée, lumineuse, et cauchemardesque, celle d’un état très actuel du monde, où l’argent achète tout et où les médias ne sont plus les dupes mais les co-organisateurs de ce dévoiement généralisé des valeurs (si Porras passe du rôle de la Vieille Dame à celui du Journaliste, n’est-ce pas pour nous dire qu’il s’agit de la même instance à l’œuvre ?). Cette claudicante et hiératique Vieille Dame, dont le corps n’est plus qu’un assemblage de prothèses et dont ne reste intacte que la volonté vengeresse de « transformer le monde en bordel », ne devient-elle pas une allégorie du capitalisme, agonisant depuis des décennies mais qui va se révéler encore capable de précipiter sous nos yeux le monde à sa perte ?

En plus, c’est drôle. D’où les applaudissements assez surprenants, le soir où j’ai vu la pièce au Théâtre 71, de la partie la plus adolescente du public, lorsque le malheureux Ill se fait abattre sur scène ? Une réaction d’adhésion à l’ordre instauré par la Vieille Dame qui m’a déconcerté, c’est le moins qu’on puisse dire.

X. Une fille qui chante seule dans la cour de récréation.

XI. Leïla Alaoui s’était rendue à Ouagadougou pour réaliser un documentaire sur les violences faites aux femmes en Afrique, à la demande d’Amnesty International. C’est là qu’elle a été tuée, dans l’attentat du 15 janvier.

Elle était une photographe très prometteuse. Elle avait 33 ans. Née à Paris d’un riche homme d’affaire marocain et d’une photographe française, elle avait fait ses études à New York. Sans doute aurait-elle pu se contenter d’appartenir à une sorte de jet-set. Mais son oeuvre révélait un regard très engagé et beaucoup de sensibilité, notamment au thème des migrants et des frontières. Une volonté affirmée de ne pas oublier ses origines et de lutter contre le néo-colonialisme pour témoigner sur son temps. Une femme libre, intelligente, artiste, qui se situait aux points d’intersection entre les deux cultures et qui avait quelque chose d’incisif à dire sur les deux : même si elle n’était sans doute pas une cible délibérée, tout ceci lui faisait quand même beaucoup de raisons d’être tuée par les islamistes.

De l’un de ses derniers projets, « Les Marocains », encore exposé à Paris le jour de sa mort, elle écrivait : « Les photographes utilisent souvent le Maroc comme cadre pour photographier des Occidentaux, dès lors qu’ils souhaitent donner une impression de glamour, en reléguant la population locale dans une image de rusticité et de folklore et en perpétuant de ce fait le regard condescendant de l’orientaliste. Il s’agissait pour moi de contrebalancer ce regard en adoptant pour mes portraits des techniques de studio analogues à celles de photographes tels que Richard Avedon dans sa série “In the American West”, qui montrent des sujets farouchement autonomes et d’une grande élégance, tout en mettant à jour la fierté et la dignité innées de chaque individu. »

Leïla Alaoui était belle, et ceci contribue sans doute à notre émotion. Sur certaines photos, elle a même un air de star de cinéma glamour. Je préfère celle-ci, où l’on voit la photographe poser à côté de son œuvre.

Je la rapproche d’un portait de Marocaine pour m’interroger sur ces deux images de femmes, l’artiste et son sujet.

D’un côté une femme moderne, occidentalisée, et de l’autre une femme traditionnelle. N’y aurait-il pas un point commun : ne ressent-on pas chez les deux une même fierté, celle dont l’artiste nous parle dans la présentation de son exposition ?

De Bernard Maris à Leila Alaoui : ces terroristes ne détruisent pas seulement ce qu’il y a de plus digne dans notre culture, mais aussi dans la leur. Ce doit être ça, le but : un monde dans lequel ne resteraient plus que les brutes d’un camp et de l’autre, face à face. Donald Trump face à Abou Bakr Al-Baghdadi : le monde de l’intelligence et de l’ouverture dont on rêve.

Chercheurs de trésor

I. Ciel de départ au dessus de l’A86

 

II.Sandrine Kiberlain : «Instinctivement je vais chercher les ruptures, l’extravagance, la folie du personnage. Ce qui va le différencier. On est tous unique, chacun à notre manière et je veux faire du personnage quelqu’un d’unique. »

 

III. Fou à lier

 

 

IV.En 1958, Jimmy Mellaard est l’archéologue le plus célèbre du monde, le plus arrogant aussi. Il a participé aux fouilles de Jéricho et découvert à lui tout seul le site de Catalhöyük en Anatolie. On dit de lui qu’il a un instinct, une sorte de prescience qui fait qu’il devine si un monticule cache une ville enfouie et où il faut creuser exactement pour la trouver.

Ce jour-là, il voyage en train vers Izmir, lorsque une jeune femme inconnue entre dans son compartiment. Il lui jette un coup d’oeil, et la trouve belle, bien qu’assez vulgaire. Pourtant, elle arbore un bracelet en or que l’archéologue ne peut manquer de regarder avec un peu plus d’attention, parce qu’il lui rappelle ceux découverts sur le site de Troie ! La belle lui dit qu’elle s’appelle Anna et que des bijoux de ce genre, elle en a plein chez elle : sa famille les a découvertes une trentaine d’années auparavant dans deux tombes situées près du village de Dorak, dans le nord de l’Anatolie. Elle veut bien l’emmener chez elle et lui montrer les objets. Des bijoux, des armes, dont l’une couverte de hiéroglyphes, que ce fin connaisseur de l’Egypte déchiffre aisément et qui lui permettent de dater le trésor du 23ième siècle avant JC. La mystérieuse Anna le laisse volontiers dessiner les merveilles pendant trois jours mais elle refuse obstinément qu’il les photographie…

C’est le début de la rocambolesque affaire de Dorak. Soit une invention pure et simple de Mellaard, soit une arnaque : un plan monté par des escrocs pour faire authentifier par un archéologue reconnu des pièces volées et pouvoir les revendre à un riche collectionneur. Elle vaudra finalement au trop imaginatif homme de science d’être expulsé de Turquie et de voir sa carrière si brillamment commencée s’achever dans des controverses lamentables. S’il s’agit d’un piège, qui le connaissait assez pour savoir que c’était à lui qu’il fallait le tendre, parce que ce découvreur de trésor serait assez sûr de son génie pour faire passer son intuition avant sa raison et assez orgueilleux pour ne jamais reconnaître qu’il avait été floué ?

V. La Lectrice n’est pas sûre que La première femme nue, dans son exploration du féminin, ne reste pas prisonnière du regard masculin de l’auteur et je peux difficilement lui donner tort. Elle se demande dans quel texte lire l’abandon vrai du plaisir féminin, qui n’est jamais garanti, qui ne va jamais de soi, qui oblige la femme moderne à se livrer à quelques archaïques contorsions, aussi exaltantes qu’humiliantes (mais il ne serait quand même pas très subtil de les trouver vraiment humiliantes).

Anaïs Nin ?

Pauline Réage ?

Mais où le trouvera-t-elle vraiment, ce fameux texte, la subtile lectrice, sinon dans son livre intérieur ? Celui très surprenant que l’on écrit tout en cherchant à le déchiffrer ?

 

VI. Le vagabond des rêves

Karamakate est un chaman puissant, un remueur-de-mondes. Il vit seul dans la jungle d’Amazonie, séparé de son peuple depuis une attaque meurtrière des soldats colombiens. Un jour du temps en dehors du temps (ou bien était-ce en 1909 ?), il reçoit la visite d’un Indien habillé à l’européenne, qui lui amène sur sa pirogue un explorateur allemand malade. Karamakate accepte de mener l’étranger vers la plante magique, qui seule le soignera en lui redonnant le rêve. Ils descendent le fleuve comme le cours du temps, aux embranchements multiples. L’un d’entre eux mène le chaman quarante ans plus tard vers un deuxième explorateur, qui est peut-être un autre, et peut-être aussi le même, c’est à dire l’incessante incarnation de l’homme blanc détruisant le monde parce qu’il croit qu’il faut le posséder. Celui-là aussi cherche la plante. Le chaman comprend qu’il ne faut pas le soigner, mais l’enseigner. Une nuit, il lui dit : « Chez les Indiens, le jeune homme devient un guerrier lorsqu’il accepte de se laisser guider. Il part seul, sans rien, dans la forêt, en silence. Il devient un vagabond des rêves, jusqu’à ce qu’il ait trouvé qui il est vraiment. Alors seulement il peut revenir. »

C’est dans El abrazo de la serpiente, L’étreinte du serpent, le film du colombien Ciro Guerra. Un périple initiatique qui déroule ses anneaux à la limite de la fiction et du documentaire dans un noir et blanc envoûtant.

 

VII. Et moi aussi, j’ai hâte de pouvoir partir de nouveau à la recherche du trésor!

Much Loved

Vu enfin le beau film de Nabil Ayouch.

C’est d’une hypocrisie presque risible de dire qu’il attaque l’image de la femme marocaine, quand c’est plutôt celle des hommes qui en prend un coup (les scènes hallucinantes avec les Saoudiens, les touristes français ou le policier). Ces quatre modernes soeurs de Phrynê sont montrées sous toutes leurs facettes : leur âpreté au gain, la violence de leurs engueulades stupides, mais aussi leurs rêves, leur drôlerie, leur nostalgie, leurs failles, et leur indéfectible solidarité avec les autres exclus. Image très attachante de ces femmes d’aujourd’hui. Et splendide performance notamment de Loubna Abidar. J’ai beaucoup aimé le style de Nabil Ayouch, cette façon qu’il a de se tenir au plus près de ses personnages dans les scènes de fête mais aussi d’abandon. Les Marocains devraient le fêter, au lieu de le rejeter, car son film donne une belle image de leur cinéma. Et nous pourrions le leur envier…

Love

Le film de Gaspar Noé est une expérience de cinéma saisissante.

Murphy, un jeune Américain venu étudier à Paris le cinéma et rêvant d’être réalisateur, vit en couple avec Omi, dont il a un petit garçon de deux ans, Gaspar. Il se sent piégé. Un matin, il découvre sur son répondeur un appel de la mère d’Electra, qui s’inquiète de n’avoir plus de nouvelles de sa fille. Electra est le grand amour de Murphy, qu’il regrette toujours deux ans après leur rupture. Pendant une journée, il va se souvenir d’elle. Allers-retours entre le présent et le passé, où on va les voir se quitter, se déchirer, se perdre, se découvrir, se rencontrer.

A mon sens, ni un film pornographique, ni un film érotique. Un film sur la passion amoureuse considérée comme une drogue. Finalement un thème aussi vieux (ou aussi neuf) que le monde. Mais Murphy, le jeune apprenti réalisateur (le double du cinéaste sûrement dans son mépris hargneux du conformisme français) se demande pourquoi on n’a jamais vu au cinéma (ou si rarement, car on pourrait lui citer, outre La vie d’Adèle, l’encore récent Lady Chatterley de Pascale Ferran) le sexe et l’amour dans leur lien essentiel. Pas un film d’amour, pas un film de sexe, mais un film sur le sexe en amour. Ce que rêve Murphy, c’est que fait Gaspar Noé. Bizarre impression de nouveauté, alors même qu’il s’agit de deux « choses humaines » assez ordinaires, ou du moins universelles.

D’où vient la radicalité? De la façon de filmer (à laquelle ne rend pas du tout justice la bande annonce racoleuse). Plans frontaux. De haut, de face. Sans presque aucun mouvement de caméra que des travellings arrière pour accompagner les personnages en extérieur. La caméra nous place sans afféterie face à ces corps, ces étreintes, ces conversations, ces orgasmes, ces disputes, ces expérimentations, ces trahisons, ces accès de violence, ces moments de douceur, et nous laisse les regarder. Les observer. Les juger, éventuellement. Nous confronte à eux. Ce qui est étrange, c’est que, dans la radicalité de ces plans fixes, il y a, souvent, une grande beauté. Beauté à la fois esthétique, tenant au style du cinéaste, à son sens de la composition, et non esthétique, en ce sens qu’elle est liée à l’intensité du regard sans complaisance qu’il nous force à poser sur ces corps en désir.

Alors, bien sûr, les deux personnages principaux sont de jeunes artistes, ou qui se prennent pour tels, junkies, immatures, prétentieux, égoïstes, tout ce qu’on veut, j’accepte. Peut-être aurait-il été tout aussi intéressant, et aussi juste, d’aborder le lien entre l’amour et le sexe à partir de personnages plus ordinaires, finalement moins convenus dans leur excès même mais qui auraient pu atteindre, dans la passion les submergeant, à une authenticité et une intensité aussi fortes. D’accord. Mais, au moins, Murphy et Electra ne sont pas lisses. Ils sont bruts, plein d’aspérités. Gaspar Noé refuse l’aseptisé, le calibré. Cela se voit dans le corps même des comédiens qu’il a choisis, dans la toison des deux filles (ou ne serait-ce que les dents de Aomi Muyock, la comédienne qui incarne Electra, pas arrangées, comme si elle était la seule fille actuelle à n’avoir pas porté d’appareil dans son adolescence), le corps viril mais pas vraiment musclé du garçon. Il a choisi des corps jeunes mais pas glamour. Des corps qui n’auraient pas été formatés par le dentiste, l’esthéticienne ou la salle de musculation, et qui, sur un écran, en paraissent d’autant plus singuliers. Les trois comédiens principaux, Karl Glusman, Aomi Muyock et Klara Kristin, se donnent corps et âmes avec une intensité stupéfiante. Ce sont eux aussi, par leur générosité, par leur ouverture dans la façon d’aborder les scènes de sexe mais aussi de conversation, qui nous rendent les personnages attachants, et leur itinéraire passionnant. Ces comédiens-là, portés par le projet du réalisateur, débarrassent leurs personnages de leurs scories et les amènent à l’essentiel.

Peut-être aussi y a-t-il quelques longueurs, sur la fin, quelques scènes dispensables. Notamment des détours par des boites, des clubs échangistes, ou une expérience avec un trans. Je crois comprendre le propos, réhabiliter le libertinage comme thème à explorer, dans une époque qui, quoi qu’on en dise, est menacée par le conformisme et l’ordre moral, aborder toutes les tentations, les expériences, les fantasmes, sans fausse honte. Mais le spectateur se sent moins concerné, parce que ces scènes-là font un peu redites, en moins fort, que la scène à trois entre Murphy, Electra et Omi, qui nous en dit beaucoup plus sur le fantasme, la possession, l’abandon, l’expérimentation, la jalousie.

Un autre aspect un peu agaçant, c’est l’emploi de la langue anglaise. Pertinent entre un Américain et une Française, ou entre trois étudiants étrangers, il devient artificiel entre une mère française et sa fille, entre deux copines. On aurait aimé que ce film s’interdise toute artificialité, même ou surtout pour des impératifs de distribution.

Ces réserves faites, quelle oeuvre ! Le spectateur est d’abord déconcerté, parfois irrité, souvent bousculé, mais finalement subjugué, et passionné. Voilà une autre définitition possible du chef-d’oeuvre : non pas l’oeuvre parfaite mais celle qui dans sa radicalité ose viser à l’essentiel.

Alors que je l’ai vu hier interdit aux moins de seize ans, je lis ce matin qu’il pourrait être interdit aux moins de dix-huit ans. Ce changement me paraît un peu crétin. Effectivement Love est un film pour adultes, en ce sens qu’il porte un regard adulte sur le sexe, sur la matérialité des sexes masculin et féminin, et leurs manifestations physique, l’éjaculation par exemple et sans doute peut-il choquer des adolescents. D’un autre côté, il n’y a pas de voyeurisme, pas de complaisance (mais un regard). Le vrai thème, c’est la passion amoureuse -doit-elle être interdite aux moins de dix-huit ans? On est toujours surpris de constater que le censeur est plus sensible au sexe qu’à la violence, qu’il laisse passer dans un film d’action des dizaines de meurtres tous plus terrifiants les uns que les autres, sans songer à en protéger quiconque, sinon parfois les moins de douze ans, tandis qu’il interdit jusqu’à dix huit des personnages en train de faire l’amour. Pourquoi un coït reste-t-il plus problématique qu’un meurtre, alors que la plupart d’entre nous (espérons-le en tout cas) est ou sera concerné plus directement par le coït que par le meurtre? Serait-ce justement parce que la censure concerne moins souvent un rapport à la moralité qu’un rapport à la réalité : la violence montrée par un certain cinéma d’action est déréalisée, gratuite, tandis que le sexe montré par « Love » a pour objet, non pas le fantasme, mais le rapport au réel? Peut-être devrions-nous nous féliciter qu’Eros à nos yeux reste plus dérangeant que Thanatos, parce que plus réel? Finalement, la seule chose qui serait vraiment embêtante avec cette interdiction, c’est que la polémique empêche les spectateurs non pas de voir le film, mais de le regarder.

Trois souvenirs de ma jeunesse

C’est un film bizarrement construit : trois souvenirs d’un même personnage, Paul Dédalus, de très inégale longueur, et dont on se demande quel est le lien. Le thème et le genre qui sont proposés par les premières minutes, l’usurpation d’identité et le film d’espionnage, ne sont pas véritablement traités. Mais chacun de ces souvenirs a happé Ulysse par son intensité et sa poésie sombre. Notamment le premier : un jeune garçon sur le palier d’un escalier de maison bourgeoise, un couteau à la main, qui tente de protéger sa soeur et son frère, en empêchant de les rejoindre à l’étage une jeune femme séduisante et maléfique, dont on finit par comprendre qu’elle est leur propre mère! Scène courte et saisissante. Le deuxième souvenir est la façon dont le jeune Paul, devenu lycéen, lors d’un voyage scolaire en URSS dans les années 80, aide des refuzniks juifs en leur donnant son propre passeport. Le troisième souvenir, qui finit par envahir les trois quarts du film, est l’histoire d’amour de Paul, âgé de 19 ans, et d’Esther, une lycéenne de 16 ans, qui pourrait n’être que banale et qu’il trouve magique. On dirait du Truffaut, à cause de la voix off. Quelques longueurs, peut-être, mais les deux acteurs sont d’une fraîcheur et d’une impudeur assez stupéfiantes. Et puis Ulysse trouvé les dialogues très bien écrits (ce dont on ne se rend pas forcément compte dans la bande annonce).

Plusieurs jours après, il repense à ce film étrange. Il se demande ce qui lie ces trois souvenirs. La difficulté d’être un « protecteur », d’assumer un rôle dans la vie des autres : pour sauver ceux qui te touchent, tu dois prendre le risque de te perdre toi-même?