La bande annonce m’avait donné de la
curiosité pour ce film et je n’ai pas été déçu.
Le jeune Steevee (Sunny Suljic,
impressionnant d’énergie spontanée et de finesse) doit avoir douze ou treize
ans. Il est élevé par sa mère, femme seule, aimante mais maladroite. Il admire
son grand frère mais celui-ci le traite avec violence. Alors il se cherche
d’autres liens : il entre en contact avec quatre skateurs, vaguement
marginaux. Il est prêt à tout pour être adopté par leur bande.
Ce qui m’a plu, c’est d’abord le style :
le grain vintage de l’image, le mélange entre les plans d’ensemble (par exemple
quand ils font du skate au milieu de la rue) et les très gros plans sur les
visages. Il faut voir le monde d’un peu trop loin ou d’un peu trop près pour
mieux refuser l’entre deux de l’indifférence. Une façon poétique de filmer le
décor réaliste de l’adolescence américaine, d’en choper l’atmosphère, les
aspirations trash et la mélancolie, qui m’a rappelé Gus Van Sant.
Mais le propos sur l’adolescence est
différent : plus chaleureux, optimiste, moins vertigineux et moins malaisant.
Bien sûr, il y a de la violence, dès le premier plan (surprenant) et jusqu’au
dernier. Ce kid prend des coups. Quand ce ne sont pas les autres ou la vie qui
les lui donne, c’est lui-même qui se les inflige. Comme s’il devait se donner
la preuve de sa résistance.
Mais il y a aussi d’autres moments plus
rêveurs. Les portraits des quatre ados sont dessinés à petites touches, et
chacun d’entre eux devient attachant. Notamment Ray (joué par Na-Kel Smith, la
deuxième révélation du film), une sorte de Basquiat du skate, empreint de
sagesse, capable d’attention à l’autre. J’ai aimé la belle scène d’amitié, où
Ray vient voir le petit Stevee, après que celui-ci se soit senti humilié par
l’intervention de sa mère. Le grand lui parle, le prend au sérieux, et en même
temps l’aide à relativiser en lui racontant l’histoire de leurs trois copains.
Et puis il l’emmène faire du skate, tous les deux seuls. C’est simple et c’est
beau.
Peut-être pas vu de personnage plus inspirant de « grand frère » depuis le Motorcycle Boy campé par un Mickey Rourke à ses débuts dans Rumble Fish de Coppola, au début des années 80, ça fait un bail (et de revoir cette bande annonce, tellement eighties, me fait ricaner aujourd’hui).
Jonah Hill donne sa chance à chacun des
personnages (même au frère ainé) dans les scènes finales. Finalement (c’est la
différence avec Van Sant ?), les personnages se comprennent. Il y a de la
chaleur humaine.
Jonah Hill est un humaniste. Malgré cette
tare, c’est aussi un cinéaste.
Difficile de se représenter que l’auteur d’un tel film soit l’acteur comique et le second rôle grassouillet et délirant de The Wolf of Wall Street. Réjouissante surprise (un interprète se servant de sa notoriété commerciale pour tourner un vrai film d’auteur) qui rappelle le miraculeux Lost River, de Ryan Gosling.
De quoi garder confiance dans le système
du cinéma américain, puisqu’il permet ce genre de vases communicants ?
Ulysse a été bluffé par ce film, dès la
scène de départ : le jeune Yoav, ayant fui Israël, échoue dans un grand
appartement bourgeois parisien où il manque mourir de froid. Dès le début, l’on
se demande où l’on est : dans un récit réaliste, fantastique, ou dans un
conte initiatique ? Et ça va continuer ainsi tout le film, qui suit
plusieurs pistes : il y a d’abord les relations d’un trio amoureux, à la
Jules et Jim, entre Yoav, le « jeune coq » israélien, et un couple de
Français bobos de son âge, un fils de famille qui rêve d’écrire et une styliste
délurée. Mais ce n’est pas ce qui a le plus intéressé Ulysse, les motivations
des personnages lui ayant paru parfois confuses ou volontairement incohérentes.
Ce qui l’a scotché, c’est la façon dont Nadav Lapid aborde le thème de l’identité : ses personnages, Yoav et les compatriotes border line qu’il fréquente vivent, avec une intensité qui confine à la dinguerie, tout le prisme de l’identité israélienne contemporaine, du rejet radical de soi jusqu’à la rage de se revendiquer malgré tout Juifs, au milieu de ceux qui sont considérés alors nécessairement comme des ennemis ou comme des lâches. Les héros de Lapid sont remplis à déborder d’histoires de violence, leur propre passé de soldats et celui de leurs pères, mais ils ne savent pas s’ils sont des héros de l’Iliade ou les marionnettes d’une farce. Alors ils donnent leurs histoires à leurs amis d’ici, pour que ceux-ci les racontent à leur place. Et puis ils les leur reprennent.
Mais tout aussi intéressant pour nous est le regard décalé et survolté que Lapid porte sur le spectacle de la France, qu’il scanne d’un œil amoureux mais vachard : le métissage, la froideur, la décadence, la pleutrerie les valeurs laïques, leur grandeur, leur bêtise. Plusieurs scènes d’un comique brutal se sont imprimées telles quelles dans la mémoire d’Ulysse : le métro, les cours de français pour candidats à la naturalisation, les cafés.
Des cages d’escalier désertes d’immeubles
bourgeois. Des bureaux où des hommes se battent comme des soldats ou comme des
gamins. Il y a une idée de cinéma à chaque séquence, qui fait qu’on ne sait
jamais où elle va nous embarquer. Lapid a une façon bien à lui de filmer ne
serait-ce que les rues de Paris, son personnage les yeux rivés sur le trottoir
pour ne pas voir la beauté autour de lui, ni la banalité, et l’on entend comme
jamais les bruits brutaux de la circulation. Tout est plus bruyant, plus rapide,
plus intense.
Enfin, l’interprétation de Tom Mercier,
qui parcourt tout le film en érection physique et mentale.
Deuxième choc cinématographique de l’année après La Favorite. Deuxième leçon de style.
Agnès Varda est morte aujourd’hui, à l’âge de 90 ans. Elle est restée l’esprit clair jusqu’au bout, tournant un documentaire (que je n’ai pas vu) il y a encore quelques mois et s’exprimant à la radio. Elle a éclairé de sa petite flamme d’artiste jusqu’à l’instant de s’éteindre et c’est beau.
Ulysse se souvient de son éblouissement, lorsque, dans sa jeunesse, il avait découvert Cléo de 5 à 7, l’audace narrative de cette déambulation d’une femme angoissée et joyeuse à travers les rues de Paris jusqu’au parc Montsouris. D’une telle spontanéité qu’il avait eu l’impression de voir ressurgir devant lui, qui ne les avait pas vécues, les années 60. Celui des films de la Nouvelle Vague qui a le moins vieilli ?
Lambda, lui, se souvient des Glaneurs et la Glaneuse. L’acuité et la noblesse de ce regard posé sur des gens qu’il n’avait jamais vraiment regardés. Une façon modeste mais subversive de faire de la politique.
Les plages d’Agnès, que le professeur Normal se réjouissait de faire découvrir à ses élèves de Lycéens au cinéma il y a quelques années. Ils avaient détesté. Choqués par le lent travelling arrière révélant le sexe en érection d’un homme nu, ennuyés par les trop nombreuses allusions à des artistes inconnus, comme Jacques Demy, Gérard Philippe, ou Jim Morrisson, rebutés par la construction erratique. Cette vieille femme était-elle un peu trop libre pour ces jeunes gens?
Une des choses que j’aimais le plus, c’était sa voix off, cette façon naturelle et haut perchée de raconter en analysant, sans être ennuyeuse. Je l’ai encore dans l’oreille. Une voix qui savait transformer le quotidien en aventure vitale. Le lendemain, les radios repassent des émissions en hommage. Je l’entends dire : « Quand je n’ai pas d’idée, je sors dans la rue. Et je tourne un documentaire. »
2.
Leurs trois enfants adultes prennent en main
l’organisation du vélotrip : l’un s’occupe du calendrier, l’autre, à
partir de son expérience de l’année dernière, énumère le matériel
indispensable, la plus jeune s’est saisie d’un ordinateur pour prendre des
notes. Ils les écoutent comme des enfants : avec admiration et confiance. Avec
attendrissement aussi.
3.
Partout sur les dalles du jardin les
perce-oreilles marchent accouplés deux par deux. Un symbole de la conjugalité
ou un moyen spécifique de reproduction ? Il lui semble même avoir repéré
un trio. Malheureusement, il devait aller bosser : il n’a pas pris le le
temps de vérifier si l’amour libre et le refus des conventions sociales existaient
aussi dans la nature.
4.
Il paraît que 60% des radars ont été
détruits depuis le début du mouvement de protestation des Gilets Jaunes contre
le racket de l’état. Et que l’un des premiers résultats tangibles de cette
crise française est l’augmentation du nombre de tués sur les routes.
5.
Les branches du cerisier sont couvertes de
pelotes de fleurs aussi épaisses que du coton, et si étincelantes qu’elles
illuminent même dans la nuit. Cet arbre est à l’apogée de sa beauté. Mais,
déjà, l’on s’aperçoit, si l’on plisse les yeux, que le moindre souffle de vent
éparpille les pétales.
Mardi soir Les lycéennes tournent leur histoire de fantôme dans le hall désert Elles ont réussi à circonvenir la massive gardienne des portes de l’Enfer Cerbère joue son propre rôle pour ces trois petites aux mimiques si vivantes Elle éteint sans se lasser les lumières et, bien qu’elle soit pudique comme toute vraie Antillaise, Elle lâche à pleine voix des « putain » et des « merde » et des « y en a marre » dans les couloirs obscurs Où d’ordinaire personne ne la regarde passer.
Mercredi après-midi Des adolescents s’entrelacent Pour former et déformer les troncs retors d’une forêt sensible Première spectatrice du tourment des amoureux Qui la hantent jusqu’à l’aube, lors d’un songe, pendant une nuit d’été Et c’est beau comme jamais.
Jeudi matin Dans la réception d’un motel deux paumés solitaires se confient l’un à l’autre qu’ils sont prisonniers sous les regards acérés des oiseaux empaillés
Puis Marion et Norman se taisent et baissent les yeux Se demandant chacun de son côté comment ils vont parvenir à sortir De leur piège.
Jeudi
soir
Les courbes sublimes et hautaines du Théâtre des Champs Elysées, qui, dès 1913, annonce l’Art Déco Et qui n’est plus aujourd’hui peuplée que de sexagénaires Sirotant des coupes de champagne pour se donner l’illusion qu’ils sont aussi élégants que leur décor Au-dessus d’eux un ange de la mort Aux ailes d’ivresse sombre C’est ainsi que le dieu de l’extase apparait à Ariane sur la grève de Naxos (Comment ce musicien et ce poète ont-ils si bien deviné Qu’Eros devait prendre les traits de Thanatos S’il voulait s’introduire en douce dans le cœur de la femme endeuillée Pour trouver sans y toucher le chemin de son ventre Et la rendre à son état de femme sensible ?) Cette vision funèbre devant l’entrée de la grotte Je l’imagine à la voix des chanteurs Tant la mise en scène de cette jeune Anglaise est plate comme une table Et sexagèrement contemporaine Incapable d’atteindre à ce rivage oublié.
Vendredi
après-midi
Cinq ou six êtres de pierre poreuse aux corps nus ordinaires Jettent là-bas tout en bas Sur la plaine de Castille où continuent à vivre les fascistes et les villageois qui les ont mis à mort Un regard étonné Et patient Demandant à qui les regarde qu’on leur rende justice Et qu’on ouvre enfin les charniers où leurs corps ont été jetés il y a plus de quatre-vingts ans Dans l’humiliation de l’anonymat Et, pour mieux les faire disparaître, sur ces charniers on a construit des routes de macadam honnêtement lisse et des ponts Une vieille édentée aussi ancienne qu’une petite fille Est la seule du village à se souvenir Elle vient chaque semaine depuis des décennies accrocher sur la trémie des bouquets de fleurs en souvenir de sa mère La bergère fusillée Mais sans cesse les fleurs fanent Et la gamine centenaire finit par mourir Alors sa propre fille à sa grande surprise Se ceint du médaillon jauni de la disparue Et recopie sur son ordinateur les lettres sans orthographe de la paysanne sans instruction La rêveuse obtuse qui n’a jamais renoncé à espérer qu’un jour les grenouilles auraient des poils Et les os oubliés une sépulture décente Lorsqu’un courageux franquiste anonyme est venu une nuit fusiller les statues L’artiste a compris que son œuvre ne venait pas d’être profanée Mais consacrée Ces présences muettes dans les hauteurs espagnoles sont si éloquentes Qu’elles continueront à hanter ces paysages même lorsqu’elles auront disparu Lorsque l’Espagne tout entière ne sera plus qu’un souvenir Lorsque nous tous, nos lâchetés et nos passions sanglantes, nous nous serons évanouis Et qu’il ne restera plus rien d’autre pour dire notre humanité Que la trace absente De ce regard Désolé.
Vendredi soir L’isba éphémère en bois chaleureux Du Théâtre de l’Epée de Bois donnant sur la Salle de Pierre Son mur en fond de scène, son pavage d’origine Qui tiennent à la fois de la fabrique de théâtre et de la place florentine Où pourraient se rencontrer Baal et Lorenzaccio
Les neuf femmes de tous âges, Aux origines, aux chevelures, aux couleurs de peau si différentes Étincellent à elles toutes comme les neuf éclats de la même lune Tsetaeva
Cette fille ardente N’est plus une adolescente Elle sait qu’elle n’est toujours pas vraiment belle mais de plus en plus quelque chose d’autre d’encore plus fort Elle se consume toujours à vingt-deux ans comme à dix-sept de son amour incendiaire du théâtre mais elle parvient maintenant à se décrire Elle dit d’elle-même qu’elle est une « éponge d’émotion » Ravagée par le trac lorsqu’elle conduit sur sa barque oscillante à travers les coulisses Les nouveaux candidats du concours qu’elle a réussi l’année dernière Elle ne sera jamais du côté d’aucun jury assis sur les fauteuils mais toujours de celui des candidats jetés tout vifs sur le plateau Jetés ou se jetant C’est sa place depuis toujours et maintenant elle l’a trouvée.
A côté d’elle, même le brillant khâgneux, qui se plaît pour faire chier son monde à aimer les traditions, les k, les h et les chapeaux sur les a tout autant que les texticules de Michon, qui rêve d’être normalien pour que la société le paye à écrire pendant quatre ans, et à démonter dans un éclat de rire critique les missions qu’elle voudra lui confier, le jeune futur auteur dont j’ai partagé en mon temps les aspirations Paraît déjà pour une fois ce qu’il deviendra, s’il ne fait pas attention Désuet Eteint Falot. C’est, je le sais, le lot de l’écrivain devant l’artiste. Pourtant la comédienne naissante supplie le vieux poète méconnu de ne pas renoncer Avec une ardeur qui l’enchante elle-même Parce qu’elle contribue au personnage qu’elle se construit chaque jour dans la fièvre.
Samedi après-midi Les cinq branlotins figés d’«Un effet très spécial » parviennent à faire basculer leur séquence du gymnase dans le délire A partir du moment où nous leur disons que ce qui est intéressant, c’est de les voir en train d’essayer de réaliser une séquence et de se lâcher Et ils se lâchent Et nous avons bien fait de les laisser comme des couillons se dépatouiller tout seuls C’était un vrai sommet de pédagogie Nous filmons des plans muets dans le lycée vide où je vis chaque jour Tandis que murmure la voix de la fille qui s’interroge sur le mort Qui se demande s’il a été tué en plein jour par sa petite amie Si elle serait capable elle-même d’assassiner celui qu’elle aime Comment il faudrait qu’elle s’y prenne Mais elle doit rentrer sinon Il va s’inquiéter Cette voix nous fait soudain voir à tous des taches atroces sur les murs que personne n’avait remarquées depuis cinquante ans Et il y a aussi, sur l’autre colline, les bâtiments steam-punks De l’entreprise militaire où l’on fait subir, parait-il, des tests de soufflerie Aux ailes des avions de combat de l’hypermodernité Dans le lycée en face, celui où tu travailles, dis-moi, que fait-on comme essais industriels Que fait-on souffler sur les jeunes aéronefs humains que l’on nous confie Et pour les faire voler vers quoi ?
Et moi Et moi aussi dans tout ça Dans toute cette semaine collection d’émotions humaines Où en suis-je ? Suis-je perdu ou retrouvé ?
J’ai aimé ce film d’abord parce que Yorgos Lanthimos est un sacré styliste. Chaque plan surprend par la beauté iconoclaste de sa composition. Tout est filmé en contre-plongée (du point de vue d’un des animaux de compagnie d’une dame de compagnie, ou peut-être des lapins de la reine ?). Frontalité à la Wes Anderson.
Ensuite à cause de la complexité des trois personnages féminins, et de leur relation. Chacune d’entre elles évolue : la Reine (Olivia Colman) est à la fois une marionnette stupide et une femme blessée par ses nombreuses fausses couches, terrifiée par sa fonction publique et terriblement seule. La favorite en place (Rachel Weisz), est d’abord impressionnante de dureté puis touchante, lorsqu’elle comprend qu’elle est évincée. Enfin la nouvelle favorite (Emma Stone) paraît d’abord l’héroïne positive, avant de se révéler le véritable monstre d’individualisme, ou même d’égoïsme. Autrement dit, ce film n’est pas seulement un exercice de style maniériste mais arrive à faire évoluer, de manière passionnante, notre regard de spectateur sur les personnages principaux.
Quant à la cour d’Angleterre, elle est filmée comme un hôpital psychiatrique. Un concentré de grandes passions et d’ambitions mesquines vu par un Saint-Simon déjanté. Les hommes, maquillés et futiles, y jouent le rôle habituel des femmes. Tous sont d’une méchanceté jubilatoire. Comment ne pas être redevable à ce Grec d’avoir montré des Anglais aussi hystériquement pervers que le sont d’ordinaire les Français dans les films anglo-saxons?
La découverte de la fin 2018, grâce à « Lycéens au cinéma »!
Le professeur Normal achète immédiatement le DVD pour le montrer à ses amis.
Ulysse est stupéfait lui aussi par la puissance de ce film, sa façon de happer le spectateur pour lui faire ressentir, grâce à l’image et grâce au son, l’odyssée humaine du personnage. Au contraire, Arlette et le citoyen Lambda lui reprochent d’esthétiser la misère, sans proposer aucune perspective politique, en bon Occidental qui regarde le noir pousser son vélo et ne cherche pas à l’aider. Ulysse n’est tellement pas d’accord que, pour une fois, il sort de sa distance confortable d’éternel cynique et se met presque en colère : un artiste n’est ni un militant, ni un travailleur humanitaire, sa tâche consiste à témoigner, en la dignifiant, d’une expérience humaine ! Ce ne sont pas seulement de « belles images » (même si objectivement elles sont très belles), mais des images « authentiques », au sens où elles font éprouver de l’intérieur l’âpreté mythique d’une condition !
Les autres le regardent palpiter, stupéfaits. Lambda, à qui l’on vient de clouer le bec, est pourtant presque ravi de constater que son vieux pote est encore capable de prendre feu pour quelque chose.
Ulysse est
tellement frappé par ce film que, quelques semaines plus tard, il se glisse en
douce dans le sillage du professeur aux journées de formation « Lycéens au
cinéma », dans une salle art et essai d’Arcueil. Il est un peu désagréablement
surpris de constater qu’il ne détonne pas vraiment dans cet aréopage de pédagos
lecteurs de Télérama, mais, surtout, il découvre la « lettre vidéo »
écrite par Emmanuel Gras pour expliquer son itinéraire artistique et sa
pratique du documentaire. « Texte » magnifique de simplicité et de
profondeur : Ulysse y trouve des éléments passionnants de réflexion, non
seulement sur le cinéma, mais sur l’art en général et sur l’humanité.
Emmanuel
Gras : un poète du documentaire (alors que ces deux mots semblaient à
Ulysse être a priori antinomiques).
Et un poète capable d’expliquer ses choix avec justesse, comme dans cette intéressante interview :
L’une des images qui me restent du film, c’est un duo d’Anglaises sexagénaires et rigolotes. Elles racontent comment, un jour où elles venaient de voir un documentaire sur l’état désastreux de la planète, elles se sont dit : « Well, on va commencer par ici. Par ce café, par ce quartier. » Et avec une bonne poignée d’autres Anglais farfelus, elles ont commencé à investir le moindre petit espace abandonné de leur cité pour le transformer en jardin de la biodiversité. Elles en ont même installé un devant le commissariat, où les gens peuvent venir ramasser des framboises plutôt que des prunes.
Parmi tous les personnages passionnants qui sont interviewés, je me souviens de ces deux modestes Britanniques, parce qu’elles m’ont fait soudain penser à la fin de Candide que je venais d’expliquer à mes 2ndes. Le moment où Candide coupe enfin la parole à ce ratiocineur de Pangloss : « Cela est bien dit mais il faut cultiver notre jardin. »
Oui, ces deux Anglaises et les autres personnages du film ont commencé à donner son sens le plus actuel à la célèbre formule de Voltaire en se retroussant les manches pour, au sens propre du terme, cultiver notre jardin. Quant à nous, il ne faudra sûrement pas trop tarder à s’y mettre.
Dans Demain, on apprend plein de choses sur aujourd’hui, sur le mécanisme de la monnaie aussi bien que sur les résultats étonnants de la permaculture.
La dernière séquence sur l’école en Finlande m’a paru un peu idyllique mais elle m’a fait rêver quand même.
Le site du film est très intéressant, notamment la rubrique « Les solutions ». On y découvre pas mal de liens intéressants pour commencer à modifier peu à peu ses habitudes, à changer de supermarché et même de banque. Je pense que la BNP n’a qu’à bien se tenir.
Les hasards du calendrier scolaire ont fait que j’ai emmené mes élèves de 2nde voir « Les plages d’Agnès », le documentaire autobiographique d’Agnès Varda, sans avoir pu les y préparer. Je me demandais si la rencontre allait quand même avoir lieu.
Ils ont été plus que déconcertés par ce film (« on a détesté », « c’était nul »). Pourtant, ils ont bien aimé le début, les miroirs sur la plage et les souvenirs d’enfance. Ils ont décroché à partir du moment où Agnès Varda s’installe dans sa maison, où elle commence à raconter sa carrière et à citer des noms d’artistes dont ils n’ont jamais entendu parler : Vilar et le Festival d’Avignon, la Nouvelle Vague, même Jim Morrisson et les sixties, rien de tout ceci ne leur raconte plus grand chose.
Mais, d’après leurs réactions pendant la projection, et en discutant avec eux devant le cinéma, je découvre que ce qui les a surtout choqués, ce sont les scènes où Varda montre des corps nus. Notre conversation en vient à se focaliser sur ces moments qui m’avaient pourtant paru secondaires mais qui sont les seuls à les avoir tirés de leur léthargie.
Le plan le plus choquant de tous ? Celui d’une très vieille femme nue. « Monsieur, là, vraiment, c’est abuser. » Abuser ? De cette respectable ancêtre que l’on déshabille pour l’exposer à l’objectif, ou d’eux, les jeunes, que l’on prend au piège d’une projection scolaire pour les obliger à jeter les yeux sur cette insupportable décadence ? Dans ce plan malicieux d’une dizaine de secondes, Varda s’attaque à l’un des tabous ultimes : plus encore que la nudité de la mort, qui peut provoquer notre fascination, la nudité de la vieillesse, qui suscite notre répulsion. Pas simplement celle des adolescents, la nôtre aussi peut-être, parce qu’elle confronte notre désir d’un corps libre et séduisant à la réalité implacable du temps.
Souvenir de cette installation de Bill Viola vue l’année dernière au Grand Palais : un très vieil homme et une très vieille femme scrutant pendant plusieurs minutes leurs corps avec une lampe de poche.
Bill Viola, Man Searching for Immortality/Woman Searching for Eternity, 2013 extrait
L’œil qui regardait appartenait-il à l’adolescent stupéfait de se retrouver enfermé à l’intérieur d’un vieillard, et le corps regardé au vieillard désolé d’emprisonner un adolescent et ne sachant plus qu’en faire?
Souvenir aussi de mes grands parents foudroyés par le très grand âge, comme des arbres morts qui auraient encore tendu vers le ciel des bras tordus et des têtes bancales.
Mon nouveau projet m’amène à travailler de nouveau sur l’adolescence et l’un des mes élèves lance dans cette discussion une phrase qui me touche, parce que je me souviens l’avoir prononcée au même âge que lui : « à trente ans, je serai mort ». Comment s’imaginer que l’on va passer la barre de la trentaine, c’est à dire avoir des enfants, commencer à vieillir, se retrouver à cinquante balais ? Et quand on en a cinquante, comment s’imaginer qu’on en aura peut-être un jour quatre-vingt, non pas dans trente ans mais dans trente soupirs ?
Autre scène qui les a choqués, pourtant inspirée de Magritte : celle des deux amants au visage couvert d’un voile blanc. La caméra effectue un travelling arrière et l’on se rend compte que les deux personnages sont nus à mi-corps, la caméra continue à se reculer et l’on aperçoit le corps entièrement nu des deux personnes. Le plus choquant n’est pas celui de la femme mais celui de l’homme, parce que son sexe se trouve en érection. Je me souviens très bien d’avoir été surpris moi-même, la première fois où j’ai vu ce film, par l’audace du plan.
Les adolescents ne s’interrogent pas du tout sur le sens de cette absence de visage, qui permet de montrer le caractère interchangeable de nos corps et du mécanisme qui les anime. Ils expriment leur trouble devant le spectacle de cette érection. L’un des élèves nous expliquera ensuite le sens de cette protestation : ce qui les a gênés, c’est moins la vision du sexe, qui appartient normalement à la solitude de leur chambre, que d’avoir à la supporter au milieu d’autres élèves et surtout à côté de leurs professeurs. Finalement c’est notre présence d’adultes qui était la plus dérangeante. Parce qu’elle s’immisçait dans ce qu’il considérait comme appartenant exclusivement à leur intimité.
Lorsque je lui raconterai cette histoire, C. aura une comparaison intéressante : dans les familles arabes également, il est impossible de voir certains films ensemble, entre personnes de générations différentes, même toutes adultes, parce que ce serait trop gênant, et comme un manque de respect.
Finalement, ces jeunes de seize ans passent totalement à côté de la liberté, de la fantaisie, de l’audace ludique de cette petite vieille boulotte et bavarde de quatre-vingt balais, dont ils prennent l’exploration intime, la marche à reculons vers ceux qui ont compté dans son parcours, pour du pur narcissisme. Une rencontre ratée. Dommage. Je me demande si le travail d’approfondissement qui sera fait ensuite permettra de dépasser ce fiasco initial.
I.Sortie du trou noir pour émerger enfin dans le calme d’un matin d’écriture.
II.La rencontre des deux innocents et du corbeau idéologue
Dans « Oiseaux petits et grands », Toto et son fils spirituel, Ninetto, sont deux pauvres diables, c’est à dire, aux yeux de Pasolini, les seuls anges qui vaillent. Ils marchent pour aller dieu sait où le long d’une autoroute en construction symbolisant l’Italie moderne. Jusqu’à ce qu’ils entendent un étrange appel. C’est un corbeau qui parle, avec la voix de Pasolini, évidemment, puisque ce corbeau est un intellectuel de gauche. Ce bavard volatile vient du pays d’Idéologie et niche le plus souvent rue Karl Marx. Cela fait bien rigoler les deux pauvres bougres, qui eux habitent depuis toujours le pays de la déveine. Le corbeau va alors leur raconter une étrange histoire pour leur faire comprendre comment, dans les temps de vraie foi, deux malheureux innocents comme eux pouvaient être appelés à la plus noble et à la plus folle des missions. Et aujourd’hui ? Que reste-t-il comme place aux incarnations de l’esprit populaire ?
Je découvre avec stupéfaction le début de ce film, l’autodérision et la fantaisie dont Pasolini, que je croyais sinistre, pouvait être capable. Ce film de 1966 a cinquante ans cette année. Et si c’était cet Uccellacci et Uccellini, plus que Théorème, Salo ou Œdipe Roi qu’il nous laissait en héritage ? Pourrait-on ne serait-ce que rêver un film comme ça aujourd’hui, qui exprimerait sous la forme d’un road movie picaresque nos interrogations intellectuelles les plus profondes ?
III.Même lorsqu’elle me parle d’études scientifiques parues sur les oiseaux, la voix rauque de Jean-Claude Ameisen parvient à m’intéresser. Cette semaine, par exemple, elle m’apprend que les canaris, deux fois par an, voient leur chant s’appauvrir et se déliter les neurones qui l’avaient cristallisé dans leur mémoire. Mais c’est pour que de nouvelles cellules souches leur permettent bientôt d’en répéter un nouveau en vue de la prochaine période des amours. Il faut oublier un peu pour pouvoir réinventer. Oh être un canari, tuitititititui !
IV. « Le temps où l’être humain est comme un papillon qui sort de sa chrysalide religieuse. » Abdenour Bidar, L’islam sans soumission.
V.Mon nouveau projet m’amène à me replonger dans les années 80, et à retrouver quelques pépites, comme ce « Nice’n’sleazy » des Stranglers et la ligne de basse pétante de JJ Burnel, l’irascible dandy qu’admire tant mon petit rocker à lunettes.
VI. Demain
Je tombe par hasard sur la présentation que fait Cyril Dion du documentaire qu’il a tourné avec Mélanie Laurent. Il dit : « J’ai commencé à écrire le film en décembre 2010. A l’époque je me disais qu’annoncer les catastrophes ne suffisait plus. Il fallait proposer une vision de l’avenir. Chacun a besoin de se projeter, un peu comme quand les gens rêvent de leur nouvelle maison et font des plans chez l’architecte. Or, les plans d’architecte de la société de demain n’existaient pas. Ma première intention était de les mettre en images dans un film. Mais j’avais trop d’activités différentes pour sérieusement m’y atteler. En juin 2012, j’ai fait un burn out. Un mois plus tard, j’ai découvert la fameuse étude d’Anthony Barnosky et Elizabeth Hadly. Jamais une étude ne m’avait fait un pareil effet. Mon propre effondrement rencontrait l’effondrement programmé de la société. Je me suis dit qu’il était temps de faire ce qui comptait le plus pour moi et de mettre ce film sur les rails. J’ai démissionné de mon poste chez Colibris et j’ai commencé à y consacrer la plupart de mon temps. »
Deux idées me vont droit au coeur. D’abord évidemment le projet de trouver des solutions, d’essayer de « dessiner les plans d’architecte de la société de demain », parce que je ressens comme beaucoup de l’angoisse et de la colère face à l’aveuglement suicidaire de notre développement. Mais aussi cette coïncidence qu’il note entre la crise personnelle et la crise collective (elle m’intéresse en tant que romancier, parce qu’il me semble qu’elle est à la base de la création d’un personnage romanesque, lorsque son destin personnel est en lien symbolique avec le destin de son époque).
Et même une troisième idée : dans ma vie aussi penser à « demain », passer à autre chose. Peut-être ce documentaire sur notre destin collectif est-il aussi chargé de m’envoyer un signe personnel?
Promis, demain je vais voir « Demain ». Je verrai bien si c’est cucul ou pas.
I. Broyer du noir pour en faire des images apaisées, au cinéma c’est possible.
Back Home (Louder than bombs)
Le père ne parvient plus à parler à ses deux fils, ni à dépasser l’idée que sa femme allait le quitter. Le fils ainé, le personnage apparemment le plus équilibré, professeur brillant et jeune père de famille, ment à tout le monde, notamment à sa jeune femme. Le fils cadet, un ado geek, est amoureux d’une sportive de son école et lui écrit le récit déjanté de sa propre vie. La mère, une journaliste de guerre mondialement célèbre, s’interroge sur la contradiction entre sa mission de témoigner du monde et son envie d’être back home, où les gens qu’elle aime et qui l’aiment ont appris à vivre sans elle. Elle s’interroge mais elle est morte trois ans auparavant dans un accident de voiture qui pourrait être un suicide, continuant de hanter son mari et ses deux fils.
Une histoire de deuil, et pourtant rien dans cette histoire qui soit sinistre. Car chacun va apprendre à accepter le passé et à faire un pas vers les autres. Joachim Trier, l’auteur du poignant et mélancolique « Oslo 31 août, explore avec « Back Home » l’autre face de la mort, non plus l’avant mais l’après, du côté de ceux qui restent. La construction de ce second volet du diptyque est exactement à l’opposé du premier : on ne suit pas un seul personnage au fil de sa dernière journée, mais quatre, dans une sorte de puzzle intérieur. C’est aussi beau, aussi délicat, et encore plus profond.
II.Broyer du noir en rêve aussi.
Le contenu de celui qu’il me raconte n’est pas très clair (il se trouve dans un train en partance vers l’URSS et il écrit des SMS) mais le message en est si insistant, me dit-il, qu’il se réveille en plein milieu de la nuit : « Rassure-toi, elle est saine et sauve, elle t’a écrit pour t’expliquer. » Dès les premières secondes, il ne comprend plus rien à ce scénario stupide, qui mélange les époques (celle de l’URSS et celle des SMS n’ont en commun que leur dernière lettre) et qui n’a strictement rien à voir avec leur relation. Pourtant, il se lève et il allume son ordinateur. Effectivement, elle lui a écrit. Un mail de rupture. Il pleure. De tristesse mais aussi de soulagement, parce qu’elle est vivante. Soudain, il retrouve exactement le sentiment de son rêve : ce n’est pas elle qui se trouve en danger au loin, au contraire c’est lui qui, à la fois affreusement triste et intensément soulagé, doit partir en exil de l’autre côté du rideau de fer de la séparation. Il savait depuis le début que ce jour-là viendrait où il serait rendu à son âge.
III.Broyer des corps, les nier.
Ceux des statues dénudées de Rome que l’on cache pour la visite du président iranien et ceux des femmes allemandes tripotées par des demandeurs d’asile en goguette ou en opération commandée à Cologne -scandale dérangeant pour les bonnes consciences progressistes comme la mienne, et dont l’article de Kamel Daoud et la pétition de « Femme et libre » m’aident à saisir les résonances. Décidément, comme du temps de Praxitèle et de Phrynè, le corps, notamment celui des femmes, pose toujours problème. Dans ces temps de retour du religieux et du refoulement, le corps des femmes pose de plus en plus problème. C’est à travers le corps, le nôtre mais surtout le leur, que passe la frontière entre l’Orient et l’Occident. Serait-ce parce que le corps nu, le corps libre n’est pas en soi respectable, qu’il peut être tripoté et qu’il doit être caché ?
Mais je crois que nous aurions tort de nous indigner de cette allégeance vaticane à la vision pudibonde du président chiite. Il s’agit simplement d’une marque d’hospitalité, qui, n’en doutons pas, sera réciproque. Il est certain que, lors du voyage prochain du Pape ou du président français à Téhéran, les autorités iraniennes s’empresseront, afin d’éviter que le regard de leur hôte ne soit heurté par une conception dégradante de la femme, de faire enlever les tchadors qui dissimulent honteusement les corps dans les rues de leur capitale.
IV. Marc Ferro : «Dans les prisons d’aujourd’hui, on sait que certains imams persuadent des délinquants qu’ils peuvent se réhabiliter en servant la cause de l’islamisme. Vaincus de l’histoire sociale, ces délinquants deviennent des héros virtuels. »
Cette remarque de l’allègre nonagénaire, au détour d’une interview, m’aide à passer de l’autre côté, et à saisir les motivations de ces terroristes que j’ai envie de considérer comme des monstres : leur échec ici, le sentiment d’humiliation, ils le compensent là-bas, se donnant l’illusion d’être des héros.
Elle m’aide aussi à saisir l’oeuvre de mort de nazislamistes : broyeurs des âmes que nous laissons à l’abandon, ils en font de l’obtuse chair à canon.
V .Broyer du noir pour en faire de la musique.
Ce qu’on commence à lire ici et là sur la mort de David Bowie est fascinant. Il s’était retiré sans faire de bruit depuis le début des années 2000, comme s’il donnait au public une première version de sa mort : la disparition silencieuse. Se découvrant atteint par le cancer, puis condamné, il décide d’en donner une deuxième version, plus réussie artistiquement, qui serait, non pas seulement un dernier retour mais la mise en scène impeccable du départ. L’explosion finale de la rock star en super nova. Double explosion : la comédie musicale « Lazarus » et le dernier album, « Black Star », dont tout le monde a pu remarquer qu’il était sorti quelques jours à peine avant l’annonce de la disparition de l’artiste et qui est devenu grâce à ce timing funèbre numéro 1 des ventes. Il y a là le projet fou d’intégrer la mort à son parcours artistique, d’en faire un ultime acte de création. Même le cancer, Bowie a réussi à en faire un producteur inspiré, même la camarde a été embauchée dans son équipe marketing.
Mais ce qui est beau, c’est que cette mort créative ressemble à sa vie. Depuis toujours, depuis son surgissement en Ziggy Stardust, Bowie se créait des personnages. Le dernier n’est pas le moins étonnant : son propre fantôme.
Faire de son agonie un sujet d’inspiration, mais pour la transformer jusqu’au bout en images poétiques et en sons.
Parmi les morts rocks, les plus marquantes étaient jusque là celles des stars adolescentes et junkies qui se crashent dans la carlingue de leurs propres excès à l’âge de 27 ans. Bowie en invente une autre, à 69 ans, tout aussi rebelle : le trépas maîtrisé de celui qui se projette lui-même dans les étoiles en blue bird.
Oh I’ll be free
Just like that bluebird
Oh I’ll be free
Ain’t that just like me
Il sera difficile de faire plus fou.
Il sera difficile de faire plus fort.
VI.Broyer du noir depuis plusieurs générations.
A table, comme du temps de l’enfance de Charles, son père évoque la légende familiale, et notamment la figure héroïque de son propre père, François. Le grand-père de Charles, dont il se souvient très bien, qui aurait été l’arrière grand-père de ses enfants (ils ne l’ont jamais connu mais ils ont l’air curieux de découvrir cette figure pittoresque). Puis, pour une fois, la conversation dévie et remonte encore une génération, pour se fixer sur une figure méconnue, sur le père de ce grand-père, un certain Armand, qui était quelque chose comme chef d’équipe à la SNCF dans les années 1920. Malgré les brusques réticences de sa mère, qui tente de faire taire son père, «on ne parle pas de lui, il est mort alors que ton père n’avait que sept ans, il ne s’en souvenait même pas, c’est hors de propos, ça n’est pas le sujet », la vérité finit par surgir : Armand s’est suicidé, par pendaison. Comment ce drame aurait-il pu ne pas marquer l’enfant ? Et même le père de Charles (la conscience familiale de chacun d’entre nous s’étendant à deux générations) ? Cet Armand, s’il s’est suicidé alors que son fils avait sept ans, c’était en 1918. Pourquoi ? Par dépression personnelle ? Parce qu’il avait fait la guerre et qu’il en était revenu traumatisé comme tant d’autres? La réaction de la mère de Charles est symptomatique de ce qui a pu se dire dans la famille : un black out opéré sur la mémoire du suicidé, même deux générations après, d’abord parce qu’on n’avait pas la distance de s’interroger tellement il fallait cacher et qu’ensuite on a oublié ce sur quoi il fallait s’interroger. Charles, qui n’a jamais connu cet homme, qui ne se sent plus lié à lui, n’est-il pas le premier à pouvoir se poser la question : qui était Armand ? Pourquoi a-t-il décidé de se tuer ? Qu’avait-il vécu pour avoir envie de mourir ? Comment avait-il rencontré sa femme, l’arrière grand-mère de Charles ? Quels avaient été les évènements marquants de sa vie ?
A la troisième génération ramener à la lumière celui qui broyait du noir.
VII.Les Ombres
Coup de cœur pour cette BD sombre et lumineuse sortie il y a plus d’un an. Le Grand Frère et sa Petite Sœur, chassés par les cavaliers de la guerre, tentent de passer du Petit Pays vers le Haut Pays, et de franchir les frontières et les déserts. Ce conte, enfantin et cruel, dit mieux qu’un essai ce qu’est l’ambiance actuelle de l’Europe.
Vincent Zabus l’a d’abord inventé sous la forme d’une pièce de théâtre. Puis il en a fait un scénario, qu’il a confié au dessin magique d’Hippolyte. Ce dessin transcende tout, il dit l’enfance, la drôlerie, la cruauté, le rêve, il fait voir les ombres vivantes des morts qui nous entourent et palpiter les sirènes rieuses dans les gouffres de la mer. Il broie du noir pour faire vibrer les couleurs.
VIII.Sous le ventre noir du cafard.
IX.Broyer du noir amoureux pour en faire de la lumière apaisée. C’est possible dans la vie aussi?
Depuis que je recueille ses confidences, je vois ce type fin mais un peu rude s’épurer. Ouvrir les mains, me dit-il, et les barreaux de la cage pour laisser l’autre s’en aller, puisque la relation que l’on a avec lui ne lui apporte plus assez. Le laisser prendre son envol, dans un geste à la fois faux (parce qu’il nous coûte) et totalement juste (parce qu’il nous permet d’atteindre à une générosité dont nous nous pensions incapable).
Quand le noir sera remâché, peut-être qu’il ne restera plus que le souvenir lumineux d’une belle histoire ?