« La boite à orages » : critique de Blandine Longre

L’incontrôlable nature de l’être.

Blandine Longre « Sitartmag » décembre 2006

 

Les récits éclatés que nous livre Christophe Bouquerel ne pourraient former qu’une suite incohérente d’existences disjonctées, une juxtaposition de détresses insignifiantes qui, en s’accumulant, formeraient le tableau sombre et amer d’un collège de banlieue parisienne ; il y a un peu de ça dans ce roman, mais on aurait tort de s’arrêter à ce constat réducteur, ce serait oublier le reste. Le reste ? Une (dé-)construction narrative impeccablement pensée, digne du meilleur des romans à suspense, un point d’ancrage incarné par un personnage autour duquel tout semble s’être délité mais qui apporte paradoxalement un surprenant fil conducteur, et une épaisseur psychologique et poétique (le narrateur ne s’appelle pas Ulysse pour rien…) qui donne l’impression de ne pas seulement avoir à faire à des élèves ou des professeurs que l’auteur aurait figés dans des rôles monolithiques, obéissant fidèlement au socialement correct, mais à des êtres de chair et de sang, agités de désirs troubles, traversés par de brutales envies de liberté ou des soubresauts meurtriers qui les dépassent eux-mêmes, pour ensuite aller se cogner à la froide réalité ou se découvrir autres. Unités de temps, de lieu et d’action ; que demander de mieux ?

Au cœur du récit, Salim, seize ans, élève de troisième au collège Archereau, dont on vient de découvrir le corps sans vie dans la forêt voisine. Salim-Tybalt, qui a droit à une fin digne d’un (anti-)héros shakespearien ; une tragédie qui incite son professeur d’histoire, Ulysse Outis, à découvrir qui a pu appuyer sur la gâchette, et à ainsi revenir sur l’année scolaire qui vient de s’écouler, à retracer ses pas précaires, en compagnie de personnages tout aussi malhabiles que lui (malgré ses années d’expérience) dans la grande danse des relations humaines, en particulier dans l’espace clos de l’établissement scolaire (« lieu de vie » comme l’ont renommé les pédago-démagos, sans savoir très bien de quoi ils parlent) – une « boîte à orages » selon Elise Grainville, professeur de lettres, une « boîte à fantasmes, qui s’y accumulent jusqu’à se transmuter en quintessence de savoir ou de gaz explosif. Car il n’y a pas que du désir qui s’accumule entre eux et nous. Il y a de la haine. »

L’image qu’Elise emprunte au domaine de la physique serait apte à faire fuir le plus téméraire des adultes. Mais toujours selon elle, ceux qui viennent ici pour la plupart volontairement chaque matin doivent être prêts à se frotter au monde de ceux qui y viennent pour la plupart contre leur gré, à s’exposer à ces élèves, ces incontrôlables sauvages en qui elle voit avant tout des êtres humains ; alors qu’Ulysse s’est résigné depuis bien longtemps à ne plus pouvoir «établir le contact » avec eux. « Garder le plus possible ses distances, voilà d’après moi la bonne distance ! », lui explique-t-il avec lucidité, en la mettant en garde ; elle est pourtant déterminée à comprendre cette planète étrange sur laquelle survivent les jeunes de la cité, pour mieux s’efforcer de les tirer vers le haut et leur apporter la finesse d’esprit à laquelle ils ont droit eux aussi.

Une mission louable mais vouée à l’échec selon Ulysse, qui voit Elise s’enfoncer dans le bourbier d’une tribu dont la plupart des membres sont perdus d’avance ; Elise, qui va bientôt confondre « rapport de séduction irréalisable et irréalisé » avec séduction tout court. Car Salim est là, qui veille, semant le trouble dans les cœurs, répandant la drogue et la terreur dans les corps de ceux qui l’entourent. Salim l’énigmatique, qui semble échapper à toute définition, le beau petit « lascar », mi-ange mi-démon, personnage aux multiples masques qui aime jouer avec les autres, et que ces derniers s’autorisent secrètement à idéaliser ; un vulgaire dealer qui ne veut pas être viré du collège afin de pouvoir tranquillement continuer son «bizness » sous l’abribus, et tenter de séduire l’inaccessible Elise Grainville.

On découvre tour à tour ceux qui gravitent autour de lui, dans un mouvement narratif qui va et vient entre septembre et juillet : Jihane, la « princesse arabe », une âme « orgueilleuse » qui aime les livres et l’étude, mais qui se cherche dans toute cette pagaille ; Félicité, la belle Antillaise qui sait se montrer fine quand elle veut, et qui paiera un lourd tribut en tentant de sauver l’un de ses camarades ; ou encore Mathieu, secrètement attiré par Salim, qui le lui rend si cruellement ; et toujours Ulysse Outis, ce monsieur « Personne » qui ne peut faire autrement que de s’impliquer de loin, sans pouvoir totalement franchir le pas, observateur zélé (« qui voit tout mais n’empêche rien ») dont les mises en garde et l’amour ne serviront peut-être pas à sauver Elise des pièges qu’elle-même a tendus à Salim ; Elise, dont les preux efforts pour ouvrir ses élèves au monde du théâtre font sourire, même s’ils restent très émouvants. Et pourtant, « N’est-ce pas la pire des sauvageries que d’abandonner les sauvages à leur sort ? » s’interroge le narrateur à travers Jihane, qui observe « un terrain de sport en train de devenir terrain vague, abandonné par les adultes aux adolescents. » En regard, l’auteur offre quelques entrées dans l’esprit épuisé de la principale, Rachel Rosembraun, dont la mère est morte gazée à Auschwitz, et met subtilement en parallèle la barbarie nazie, la violence ordinaire des petits voyous et celle des partisans du FN, incarnés par un parent d’élève rageur et sûr de son bon droit.
Au-delà du contexte scolaire et de l’univers des cités d’aujourd’hui, derrière le whodunnit (qui a tué Salim ?), moteur de l’intrigue, l’auteur part d’un unique fait saillant pour mieux explorer les dérives et les drames du quotidien, bien dérisoires, de quelques protagonistes qui se débattent à huis clos, sur la scène d’un monde à la dérive mais où subsistent de menus espoirs (justement incarnés par certains des jeunes personnages) ; et même s’il s’interroge par instants sur la relation enseignant-enseigné, c’est pour mieux rendre compte de ce qui est au cœur de toute relation humaine ; les imperfections et les « dérapages » de ceux qui sont censés « encadrer » (entendons les adultes) montrent à quel point la nature humaine est fluctuante, incontrôlable, et que la sauvagerie (qu’elle s’exerce par le biais des pulsions violentes ou amoureuses) est en chacun de nous.

 

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