La boite à orages : le début

C’est une belle journée de juillet 2001 et les mouches bourdonnent fébrilement autour des yeux grands ouverts. L’une d’elles, posée sur la surface de l’iris déjà gris, y applique précautionneusement sa trompe, tandis qu’une autre tente de pénétrer à l’intérieur de ce qui reste d’une narine. Un groupe d’autres insectes explore le canon de l’arme et les doigts crispés qui l’étreignent encore. Salim est mort la nuit dernière dans la forêt de Saintes. Il n’avait pas dix-sept ans.  Quelques mois auparavant, il était encore élève dans une classe de troisième du collège Archereau, à laquelle j’étais chargé d’enseigner l’histoire et toi le français. La police a conclu au suicide. Il y a eu encore quelques nuits d’émeute dans la cité lointaine du Bois-Joli. Et puis rapidement les amis comme les ennemis de Salim l’ont oublié et les vagues des vacances se sont refermées sur son cadavre.

Non, tu détesterais que je commence ainsi. Par la dernière image de Salim, celle que m’imposent les articles de Nocher, dans ce journal local de Maintes que j’ai acheté machinalement chaque jour et entassé au fond de ma valise quand je me suis rendu compte, après ton départ, qu’il fallait que je m’enfuie moi aussi pour ne pas devenir fou. Je les relis sans cesse, espérant y puiser la force de commencer, alors qu’elle ne s’y trouve pas. Les deux autres corps trouvés dans la cité du Bois-Joli, la nuit d’émeute, la police tentant de s’interposer au milieu de ce qui paraissait être la course poursuite de deux bandes rivales lancées dans une même chasse à l’homme, le meurtrier disparu. Et puis, deux jours après, la découverte de son cadavre dans la forêt, le crâne fracassé, les mouches. Nocher ne m’épargne aucun détail, et cette image que je n’ai pas vue s’imprime dans ma mémoire. Elle finit par circonscrire trop bien Salim, par le résumer tout entier à ce cadavre surexposé d’un drame de banlieue. Le journaliste est persuadé que la vérité est là. Les policiers aussi. Ils ont l’air tellement sûr d’eux que je finis par douter de moi-même, de cette autre vérité plus douloureusement subtile et secrète que j’ai approchée grâce à toi. Tout ce qu’il me reste à opposer au fracas de l’actualité journalistique, c’est ta petite musique fragile. Même si tu n’en veux plus, notre mélodie me bouleverse encore.

Salim dans les fourrés…

Mais aussi Mathieu, un peu plus loin, debout au pied de son arbre dans la forêt…

Et Félicité les mains jointes autour de son ventre rond…

Jihane qui croyait n’avoir comme beauté que ses longs cheveux d’enfant et qui se découvre belle de les avoir coupés…

Les images du puzzle tourbillonnent dans ma tête. La dernière image de chacune de mes histoires. Que faire de toutes ces images ? Comment les mettre en ordre ? Même si tu n’y crois plus, je veux être fidèle à ce que tu m’as appris. Fidèle à toi contre toi. Je veux l’écrire, lui, les autres, toi, moi. Ensuite, je te retrouverai et tu liras. Tu jugeras. Si mon dernier récit a été à la hauteur de l’enjeu, qui n’était ni lui, ni toi, ni moi, mais nous.

Le site personnel de Christophe Bouquerel

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