12 juillet 23
Ulysse apprend la mort de Milan Kundera, à l’âge de 94 ans. Il n’a pas lu (peut-être à tort) les derniers romans, écrits directement en français et plus secs, même s’il a continué à les acheter rituellement. Mais il est triste de voir disparaître l’auteur de ses vingt ans, l’un des premiers à l’avoir fait rêver sur la maturité.
Notamment dans L’Insoutenable Légèreté de l’être, publié, si ses souvenirs sont bons en 1984, et dont il a retrouvé il y a peu dans sa bibliothèque l’exemplaire qu’il avait nerveusement annoté à l’époque. Cette œuvre, pour lui comme beaucoup de ses amis, de sa génération et de la suivante, a constitué un véritable choc. Tant pour la façon de construire un roman, en mêlant réflexions philosophiques et récit de la vie de personnages fictifs, à partir du point de vue surplombant d’un narrateur pourtant épris de doutes et de paradoxes, que pour l’éloge du libertinage moderne pratiqué par Tomas, auquel prétendait ressembler le jeune homme simplement un peu fat qu’Ulysse était à l’époque.
Kundera, ce fut aussi pour lui un deuxième choc, moins agréable. L’autre texte qui l’a marqué, comme au fer rouge, fut La vie est ailleurs, dont il prit en pleine figure le portrait sarcastique de Jaromil, le jeune poète lyrique. Là aussi, il se sentit forcé de s’identifier. Et de s’interdire pendant presque vingt ans d’écrire le moindre poème, au profit exclusif du roman. « Le Monde » publie un article de nécrologie biographique, malgré le refus de l’auteur de voir l’étalage de sa vie privée prendre le pas sur la lecture de son œuvre, et Ulysse y découvre que, par le biais de ce personnage de Jaromil, Kundera se moquait avant tout de lui-même, du jeune poète de l’imposture communiste qu’il fut en 1948, et pendant toute sa propre vingtaine. Peut-être ne peut-on se moquer avec cette vitale férocité que des illusions qu’on a soi-même partagées, un peu comme Flaubert se moquait à travers Emma Bovary des lectures romantiques de sa jeunesse ?
Ulysse se désole que les autorités bien-pensantes du royaume mondial des Lettres aient laissé partir le vieux lion sans le couronner, même in extremis, du prix Nobel : n’aurait-il pas été plus digne pour la littérature française que son dernier représentant récompensé s’appelât Kundera et fût né à Brno plutôt que Modiano ou Annie Ernaux ?
Pour oublier sa tristesse, Ulysse va avec une amie cinéphile voir Il sol dell’avvenire, le dernier Nani Moretti dont il a vu les affiches ce printemps à Rome.
Les deux sont enchantés par ce film à la fois mélancolique et jubilatoire. Plusieurs scènes sont d’une ironie anthologique, notamment celle où le vieux cinéaste engagé interprété par Moretti interrompt le tournage d’un de ses jeunes collègues fasciné par la violence gratuite pour s’interroger sur le droit moral et esthétique de filmer une scène de meurtre, allant même jusqu’à vouloir téléphoner à Scorsese pour lui demander son avis. De même, la scène de rencontre avec les péteux émissaires de Netflix est cinglante. Mais Ulysse et la cinéphile ont été touchés aussi par le désenchantement de ce créateur que sa femme et collaboratrice quitte après trente ans de vie commune. Et surtout par son refus du suicide final de son héros. Au lieu de sombrer dans la déprime, l’ensemble du tournage se met à danser la danse des derviches sur un rythme de chanson populaire italienne et ce délire fait du bien à Ulysse et à son amie cinéphile. Le happy end que Moretti propose on pourrait dire en désespoir de cause, ce grand défilé des communistes italiens en protestation contre l’invasion de la Hongrie par l’URSS qui n’a jamais eu lieu, leur paraît une manière ludique mais vitale de jouer avec la réalité historique, tout le contraire d’une illusion (en le voyant, Ulysse repense à cet autre défilé, mais criminel celui-ci, où Eluard et les autres poètes de l’imposture lyrique s’envolent sous les yeux de Jaromil dans La Vie est Ailleurs). La liberté créatrice à laquelle Moretti est parvenue, entremêlant dans sa narration le tournage de plusieurs films et la réalité du réalisateur, n’est pas qu’un jeu virtuose, elle est totalement nécessaire au propos. Bref, du grand art.
Ulysse établit presque spontanément un lien entre ces deux évènements, la mort « déjà en retrait » de Kundera et l’hymne à la vie « malgré tout » de Moretti. Il ne sait pas du tout quel était le lien entre ces deux créateurs, s’ils s’estimaient ou pas, s’ils lisaient ou regardaient les œuvres l’un de l’autre, mais il lui semble qu’il y a une parenté évidente entre leurs esthétiques : d’abord le fait que tous les deux soient capables d’intégrer à une œuvre une réflexion sur leur art (le roman d’un côté, le cinéma de l’autre) ; puis le recours à l’ironie comme arme de défense massive face aux errements de l’époque, ou plutôt des deux époques antagonistes qu’ils ont successivement traversées, l’imposture du temps des idéologies mais aussi l’abêtissement de l’apolitisme actuel. Moretti comme frère cadet de Kundera ?
Maintenant que l’aîné est parti, se dit Ulysse, il faut veiller soigneusement sur le puîné, et ne pas compter sur les technocrates de Netflix pour le faire à notre place (surtout après la volée de bois vert qu’il vient d’asséner sur leurs prétentieux postérieurs). Moretti n’est-il pas l’un de ceux qui continuent à incarner, contre vents pseudo-modernistes et marées de la bêtise, la permanence de cet « esprit européen » si cher à Kundera ?