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MONET/MITCHELL

Mardi 3 janvier 23

En 1917, pendant que les humains autour de lui s’entredéchirent dans la guerre mondiale, le vieil Impressionniste cherche à atteindre l’universel en restreignant son regard à un coin d’étang, sur lequel il expérimente sans cesse, finissant par évacuer totalement le ciel qui avait pourtant inspiré tant de merveilles à ses prédécesseurs pour ne plus garder que de la végétation dans de l’eau.

Cinquante ans plus tard, en 1967, l’Américaine d’avant-garde s’installe à Vetheuil, tout près de Giverny. Là, elle refuse de peindre sur le motif, de platement reproduire le paysage du bord de Seine qu’elle a sous les yeux, alors même qu’elle le trouve beau : d’abord, sans autre matériel que ses yeux et son coeur, elle le regarde, longuement, intensément (restant en cela une figurative), s’interdisant de peindre pour mieux s’emplir de « feelings » ; ensuite seulement, tournant le dos au paysage extérieur, elle se précipite vers sa toile pour essayer d’y recomposer le paysage intérieur de ses émotions. L’abstraction devient alors le mécanisme dont sa mémoire absorbe l’émotion procurée par le paysage réel pour la rendre en traits et en couleurs, en quelque sorte la « digestion » du regard dans le tube de la mémoire.

« Les poèmes, la musique, les paysages et les chiens me donnent envie de peindre et peindre me donne envie de vivre. »

Une série touche particulièrement Ulysse : « La grande vallée », que Mitchell a commencée en 1983 à la suite de la mort de sa sœur, Sally, et qui comprend seize groupes de toiles, le plus souvent en diptyque ou en triptyque. L’artiste ne se contente pas d’y peindre, pour se consoler, un souvenir d’enfance heureux. Elle continue dans le deuil à explorer son territoire intérieur, en y mêlant au moins trois souvenirs d’enfance différents : d’abord bien sûr celui du coin de nature où elle passait des heures entières avec sa sœur morte lorsqu’elles étaient petites filles, mais aussi celui transmis par le cousin disparu d’une amie chère, qui répétait qu’il n’éprouvait plus que le désir d’y retourner avant de mourir, et même, peut-être, encore plus fou, encore plus sensitif… un souvenir d’enfance de son chien ! Autrement dit, ce que Mitchell peint, dans ce paysage de la « Grande Vallée » à la fois concret et imaginaire, c’est non seulement la façon dont un enfant ou un animal se jette corps et âme dans la nature qui l’environne mais aussi celle dont un agonisant peut éprouver l’ultime nostalgie de cette plongée en apnée dans la vie.