Adapté de 1101 Park Avenue, une nouvelle d’un certain Eric S. Hatch, ce film a été tourné en 1936 par Gregory La Cava. Celui-ci, après avoir été l’un des premiers animateurs de cartoon de l’histoire du cinéma, devint dans les années 20 réalisateur de comédie, resta au sommet dans les années 30 mais vit sa carrière sombrer dès les années 40 à cause de son anticonformisme, de son engagement social et… de son alcoolisme : bref, il aurait pu être l’un des personnages de son film.
La bande annonce originale :
Le début de Godfrey est génial :
l’intrigue se passe pendant la Grande Dépression, dans un contexte social marqué par l’enrichissement indécent des uns et la déchéance sociale des autres. Cornélia, une fille de la haute société, s’aventure un soir en robe de soirée dans une décharge de New York où vivent des « forgotten men », des « oubliés de la société », anciens travailleurs au chômage devenus SDF. Elle cherche à en ramener un qui lui permettra de gagner la « scavenger hunt », la « chasse des charognards ». Organisée chaque année dans un palace de la ville par les gens les plus riches de la ville, elle consiste à ramener l’un de ses trésors oubliés, par exemple un des derniers oiseaux, ou le plus gros des rats… Cornélia se dit qu’exhiber un spécimen humain de la décharge est vraiment une idée originale, qui lui permettra sûrement de gagner le concours. Elle tombe par hasard sur un clochard à l’humour aussi sardonique que le sien : lorsqu’elle lui propose cinq dollars comme récompense, il la saisit très galamment par le bras… pour mieux la jeter dans sa belle robe blanhe le cul au milieu d’un tas de cendres. Irène, la sœur cadette de Cornelia, se révèle plus drôle, plus douce et plus politiquement correcte : après avoir présenté ses excuses à l’honorable SDF, elle le persuade de l’accompagner au concours pour battre sa prétentieuse aînée et lui river enfin son clou. Ils arrivent dans le palace alors que la fête des rebuts bat son plein et remportent haut la main le concours… face à une chèvre, un singe et quelques autres animaux bizarres!
Godfrey, le SDF, demande alors comme récompense non la charité mais un emploi. Irène lui propose de devenir le nouveau majordome de la famille, étant donné que le leur vient de démissionner. Godfrey entre donc au service des Bullock. Cette famille vit dans un hôtel particulier de Park Avenue : après la fille aînée, snob sardonique, on fait connaissance avec le père, homme d’affaire à moitié ruiné, et avec la mère, fofolle déconnectée du réel mais entretenant à demeure un jeune gigolo pseudo-artiste. Les trois femmes ont l’habitude de se lever très tard le matin, rendue irascible par la gueule de bois de la fête de la veille, et c’est d’ordinaire à ce moment-là que les majordomes se font virer, ou qu’ils claquent la porte, tant ils en ont marre de cette famille dysfonctionnelle.
La suite est plus conventionnelle : Irène, tombe évidemment amoureuse de Godfrey, dont on découvre que, par bonheur, il est un jeune héritier bostonien en rupture de ban à cause d’une précédente rupture. Son origine lui permet à la fois de maîtriser les codes de cette société dont il sort lui-même et de la mépriser intensément. Grâce à Godfrey, as du boursicotage et de l’entrepreneuriat, pour peu qu’il s’en donne la peine, tout s’arrange pour la famille Bullock et pour les réprouvés du bidonville, transformé en club select mais appelé the Dumb, « La Décharge ». Dans une dernière scène très « screw ball », Irène force un Godfrey visiblement dépassé à l’épouser.
C’est le début, férocement dialogué, qui procure encore au spectateur de 2023 la plus grande jubilation. Le contraste satirique entre la petite élite d’égoïstes inconscients et la masse des exclus amers et résignés paraît d’une telle modernité qu’on se demande comment personne n’a eu l’idée d’en proposer une adaptation récente. Le flegme corrosif de William Powell en Godfrey est encore appréciable, plus en tout cas que l’interprétation de Carole Lombard, dont la loufoquerie forcée ne met guère en valeur les failles et l’ambiguïté morale du personnage d’Irène. En revanche, on peut être sensible au charme plein de brutalité et de dérision de Gail Patrick qui joue la sœur aînée, infecte mais excitante. Après sa carrière d’actrice, spécialisée dans les rôles secondaires de « the other woman », cette maîtresse femme deviendra l’une des premières à produire une émission de télévision.