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Printemps amers

Jeudi 11 juillet 19

Quiconque a, comme moi l’année dernière, partagé un jury du bac avec Françoise Grard, a eu la chance d’apprécier le regard cocasse qu’elle porte sur le monde, son auto-ironie, ses portraits satiriques mais finalement tendres des élèves, son goût très sûr pour la littérature. Professeure de grand style. 

Je savais qu’elle écrivait des romans pour la jeunesse mais je n’avais jamais eu l’occasion des les ouvrir. Printemps amers, paru l’année dernière en 2018 chez Maurice Nadeau, est sa première œuvre s’adressant à des adultes. Après avoir tant écrit pour l’enfance, elle a éprouvé le besoin d’écrire sur la sienne, pour en extraire le suc vital. Ce beau récit m’a permis de découvrir un autre aspect de sa personnalité, comme la face cachée de sa lumineuse fantaisie.

Les trois parties (« La maison de Marthe », « L’étrangeté de Geneviève », « L’énigme Janine ») ne sont pas platement chronologiques mais s’organisent autour des trois figures tutélaires de femmes qui ont veillé sur son enfance à des titres divers.

C’est d’abord Marthe, la grand-mère, personnage magnifique de petite bourgeoise de province obtuse mais capable d’apporter aux trois gamines que la vie lui confie l’amour inconditionnel et la stabilité qui leur font tellement défaut : « De ce parfait amour, tu ne m’as pas seulement laissé le souvenir consolateur, mais aussi le modèle. Tous ceux que j’ai aimés, je les ai aimés en souvenir de toi. J’ai chanté des berceuses de ta voix chantante, j’ai craint pour eux le froid, la fatigue, l’absence, je me suis consumée d’inquiétude, j’ai connu l’ivresse de serrer contre moi des fragilités que je protégeais, j’ai tenu dans la mienne des petites mains confiantes, et je les ai emmenées découvrir des jardins, des fleurs, des bêtes paisibles, des livres qui font rêver. ».

C’est ensuite Geneviève, la mère si peu maternelle, minuscule poupée de porcelaine vieillie, aristocrate se piquant de respect des traditions et d’idées d’extrême-droite mais incapable d’assumer sa fonction de protectrice, laissant poireauter ses trois petites filles sur le palier qu’elles transforment en terrain de jeu, les abandonnant pendant plusieurs mois en quasi autarcie parce qu’elle est allée se reposer en Italie. Françoise Grard décrit ici la détresse de l’enfance livrée à une sorte de chaos affectif et matériel mais aussi sa résilience. Ce portait de mère totalement « à côté de la plaque » m’a évoqué un peu Plus rien ne s’oppose à la nuit de Delphine Le Vigan.

C’est enfin le portrait au vitriol de Janine, la belle-mère, décorative, superficielle et incompréhensiblement méchante, épouse de diplomate qui apprend avec facilité les langues étrangères mais ne voit rien des pays où la carrière de son mari l’amène à vivre sinon les domestiques qu’elle méprise.

Françoise Grard restitue merveilleusement le regard singulier de l’enfance, qui transforme les adultes veillant sur elle ou l’opprimant en magiciennes ou en sorcières, les érigeant en modèles rassurants ou en anti-modèles aussi énigmatiques que menaçants. Elle en souligne la dimension d’archétypes : l’aïeule aimante, l’éternelle jeune fille incapable d’accéder vraiment à la maternité, la marâtre. Mais son regard satirique les inscrit aussi dans les années 60-70 : la bonne grand-mère, l’aristocrate vieille France, la maîtresse de maison soucieuse uniquement des apparences. Trois figures féminines aujourd’hui dépassées mais auxquelles la petite Françoise doit se confronter pour pouvoir espérer se trouver elle-même un jour.

Quant aux hommes, ils sont presque totalement absents. Pas de frère. Un père désiré mais toujours lointain, même quand il est auprès de ses filles, ne trouvant un peu de densité que dans ses occupations officielles d’ambassadeur. Les autres figures masculines, le grand-père mort autrefois en quelques heures sous le regard de sa famille, les soupirants de la mère, ne sont que des silhouettes, pour ainsi dire des fantômes. « La famille, c’est un cimetière maudit. Les hommes, surtout les hommes le peuplent, silencieux, énigmatiques. Seules les femmes résistent.». Françoise Grard décrit ici, à travers le regard de la petite fille qu’elle a été, un étrange cercle de femmes, dont les liens sont complexes et le déséquilibre extrême. Cette réflexion sur le féminin, sur sa distance irrémédiable avec les hommes, m’a beaucoup intéressé, moi qui suis en train de travailler sur le masculin.

Françoise Grard explore aussi avec acuité la façon dont l’enfance parvient à transformer le monde extérieur qui l’entoure en lieu magique. Par exemple, la maison de Marthe, près d’Albi, cernée par un jardin à moitié sauvage que l’enfant explore avec frayeur et délice : « Au fond du jardin, il y a le ravin : il est interdit de s’en approcher. (…) Car le ravin est terrifiant : c’est un versant noir, rempli d’orties et de buissons épineux, qui verse dans le vide en un à pic vertigineux de dix mètres. En bas, on devine un fossé bourbeux, ancien lit d’un cours d’eau devenu souterrain et qui forme une frontière avec un terrain vague que longe une route. (…). Le ravin rappelle la frontière entre les vivants et les morts, ce lieu que Marthe évoque de temps en temps au milieu d’un repas : « Ah, il vaudrait mieux que je rejoigne la rive inconnue ». Pages superbes, habitées. La petite fille va vivre ensuite dans plusieurs jardins et elle les évoquera toujours avec une sensibilité et une gourmandise dans les sensations qui m’ont rappelé Colette.

Puis c’est l’appartement maternel, envahi par un capharnaüm de livres et d’objets, qui sont comme la matérialisation du déséquilibre maniaque de la mère, mais avec, en toile de fond, les rues de Paris livrées à l’agitation de la fin des années 60.

La troisième partie nous fait découvrir les pays étrangers fréquentés grâce au père diplomate. D’abord la Hongrie communiste réduite à la maison magique dans laquelle sont confinées les trois petites filles, hantée par des domestiques-espions que les parents méprisent mais que l’enfant est capable de voir, comme ce jardinier au sourire matois qu’elle surprend un jour en train de danser lentement avec une dizaine d’oiseaux posés sur ses deux bras étendus. Ensuite le Portugal salazariste, poignée de privilégiés frileux réunis autour de leurs piscines et dont les trois gamines perçoivent l’ennui. Enfin, la belle évocation du Viêt-Nam de la fin des années 70, douloureux, hostile, digne, raide, secret, dans lequel la jeune Françoise de vingt ans commence paradoxalement à éprouver l’envie de se rebeller.

Des femmes, des lieux. Et un style. Car c’est superbement écrit, dans une langue qui mêle l’acuité poétique à la verve satirique. Et qui s’épanouit dans des formules lumineuses. Par exemple cette définition de l’enfance : « l’art de vivre l’instant comme une île. »

Françoise Grard nous fait revivre si bien cette enfance singulière des années 70 qu’on a très envie qu’elle écrive la suite : comment cette petite fille va devenir jeune femme, s’affranchissant de l’orbe des fées et des sorcières trop marquantes de son enfance, pour construire sa propre vie, sa propre féminité, son propre rapport aux hommes et aux enfants, son système de valeurs, sa liberté. Quelque chose qui aurait à voir avec les années 80 et avec l’été ?