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LETTRE OUVERTE A MADAME SNCF DE LA PART d’UN CYCLOTOURISTE EN COLERE

Pontorson 31 juillet 19

Chère madame SNCF

Je sais que tu es une vieille dame respectable : tu as été conçue dans l’euphorie du Front Populaire (où les mots « service public » voulaient sûrement dire quelque chose d’exaltant) et tu t’es chargée pendant des décennies de conduire vers leur boulot, leurs affaires, leurs amours, leurs vacances des dizaines de millions de mes concitoyens, sur tes petites et sur tes grandes lignes. Pour tout ça, tu as mon affection et mon respect.

Mais, en ce mois de juillet 2019, je te le dis carrément, tu m’emmerdes (et je ne suis manifestement pas le seul). 

D’avoir circulé en cyclotouriste sur la voie qui mène vers le Mont Saint-Michel en une période de canicule et d’orage m’a permis de te fréquenter plus que je ne l’avais prévu, et ce que j’ai cru deviner de ton évolution, ma vieille, est consternant.

D’abord, j’ai roulé, jusqu’à Alençon, pendant des dizaines de kilomètres sur une charmante « voie verte », qui utilisait le parcours d’une ancienne de tes lignes, encore ponctué de gares et de passages à niveau. J’ai trouvé ça chouette. Et puis je me suis dit : « Ce n’est pas un peu bête, non, de désaffecter ces petites lignes que le XIXe siècle avait pris la peine de tracer à travers le paysage ? Comment font les gens du cru ? Ah oui, ils prennent leur voiture, comme au XXe siècle. »

L’ancienne gare de Rémalard, sur la Voie Verte vers Alençon, transformée en lieu d’exposition par les enfants du village

Ensuite j’ai voulu emprunter l’une de tes lignes actuelles, pour aller d’Alençon jusqu’à Bagnoles de l’Orne. Là, problème : tu as le souffle court, et le porte-monnaie serré, alors tu as décidé de ne plus monter jusqu’à l’ancienne station thermale, qui, elle, est pourtant en train de se réinventer en une station de loisir moderne. Plus aucun train n’y va. Tu laisses faire le boulot à des cars. D’abord tu imagines que persuader un chauffeur de car d’embarquer cinq vélos de randonnée chargés, ce n’est pas si évident, mais enfin, eux, ils ne sont pas comme tes contrôleurs, ils sont sympas. En roulant dans ce véhicule climatisé et polluant, je me disais :  » Il a l’air rempli. Il y a du monde qui emprunte ces cars. Pas de quoi remplir un train avec de nombreux wagons, certes, mais, quand même, les gens sont là, eux, toujours. » C’est toi, SNCF, qui n’es plus là. C’est toi qui désertes. Ne serait-il pas plus intelligent de t’adapter, je ne sais pas moi, je ne suis pas un spécialiste, mais des trains d’un ou deux wagons, aussi fréquents que des cars et moins polluants ?

L’ancienne gare de Bagnoles, où n’arrivent plus que des cars, dont certains affrétés… par la SNCF!
http://www.lagaredebagnoles.sitew.fr/#Gare_de_Bagnoles_1.A

En fait, c’est ça, le mot que tu n’as plus l’air de comprendre, alors qu’il devient de plus en plus essentiel : t’adapter. Quand j’emploie ce mot, je ne veux pas dire, comme les gens qui nous gouvernent, « faire en sorte que les dépenses publiques diminuent afin qu’augmentent encore les profits des riches », mais « faire en sorte que la vie des gens soit plus vivable ». Faire que le monde aille dans le bon sens, cela aussi pourrait être l’ambition d’une société de transport responsable, non ?

Enfin, il y a eu le 31 juillet 2019. Oh, c’est ce matin-là, sur le coup de dix heures, que tu m’as mis très en colère, madame SNCF. Je t’explique. Nous étions sur le quai de la gare de Pontorson, à quelques kilomètres du Mont Saint-Michel, prêts à prendre ton train du retour, après dix jours sans voiture. Nous avions réservé nos billets trois mois à l’avance. Au milieu des autres voyageurs, nous étions dix cyclistes : un grand-père et ses deux petits-fils, un couple de Suisses alémaniques, et nous, une famille de cinq. Oui, figure-toi qu’il y a de plus en plus de gens qui n’ont plus envie de faire les touristes en bagnoles, et qui souhaiteraient de nouveau fréquenter tes lignes. Si tu comprenais quelque chose à ce qui est en train de se passer autour de toi, tu devrais accompagner ce mouvement. D’ailleurs, tu commences à le dire, dans tes pubs, pour jouer la moderne, que tu aimes les vélos, qu’ils sont les bienvenus.

Oh la belle photo bien publicitaire
cf https://www.weelz.fr/fr/france-difficulte-voyager-train-velo-multimodalite/

Mais c’est faux. Tu mens. La multimodalité, c’est au quotidien, et pas seulement dans une agence de communication, que ça se construit!

Donc, ton train arrive. Ta contrôleuse descend sur le quai, nous aperçoit et nous apostrophe : elle a déjà trois vélos dans son train, elle ne peut en accepter que deux de plus. Elle nous menace d’une amende de 150 euros, si nous tentons de monter quand même, voire, pourquoi pas, d’appeler la sécurité. Elle nous lance que nous n’avons qu’à prendre le train suivant, qui passe dans deux heures. Nous allons manquer notre correspondance à Granville, mais, d’après elle, ce n’est pas très grave. Elle ajoute que nous n’aurons pas droit à un remboursement puisque nous avons des vélos (sous-entendu : puisque nous sommes des coupables).

Le papi, qui connaît la vie, n’essaie même de parlementer : il s’engouffre avec ses deux gamins dans le wagon de tête (d’ailleurs, nous l’aurions sans doute laissé faire). Nous restons à sept sur le quai, le couple d’Alémaniques, qui n’a pas très bien compris les explications de ta délicieuse porte-parole, et notre famille de cinq. Nous vérifions les horaires. Là, cerise sur le gâteau, nous découvrons que le prochain train ne passe pas dans deux heures, aux alentours de midi, mais à 18h40 et des poussières (tu ne proposes plus que trois trains par jour, même en période d’affluence). Ta représentante a menti, délibérément, pour se débarrasser de nous. Nous constatons pour finir que la gare de Pontorson est entièrement fermée le mardi et le mercredi : personne ne peut donc nous aider à trouver une solution.

Ne t’inquiète pas, nous finissons par la trouver nous-mêmes : le gérant du café du coin (le bien nommé « La Baie des gourmandises» car ses chocolats sont excellents), n’est pas un de tes contrôleurs, alors il prend le temps de nous aider. Il nous informe que le supermarché le plus proche loue des camionnettes, à bord de laquelle nous pourrons rejoindre Granville avec nos vélos, et il nous trouve même un de ses copains, qui acceptera de ramener le véhicule à son point de départ. Ce parcours du combattant nous fera sûrement rire, dans quelques jours.

Evidemment, à Granville, nous devrons racheter des billets. Résultat des courses : 250 euros environ de surcoût. Le couple de Suisses, qui a choisi de se dérouter vers Rennes et d’acheter deux billets de TGV, en sera pour encore plus cher.

Et je te fais entière confiance, madame SNCF, pour avoir inventé une procédure de remboursement qui te permettra de ne rien nous rembourser. Là, pour une fois, je suis sûr que tu seras efficace ! (1)

L’ancienne gare de Pontorson, ah non, elle est encore en service, mais sûrement plus pour longtemps…

Comme tu me laisses du temps à errer en pestant autour de ta gare bien close, j’en profite pour réfléchir. Ce qui me choque dans cet incident, ce n’est pas seulement la désinvolture d’une contrôleuse, qui a considéré que son unique mission était d’éjecter du train les gêneurs qui auraient pu l’empêcher de respecter son sacro-saint horaire. Parce que nous avions des vélos, elle ne nous a pas considérés comme des usagers, ni même comme des clients, mais comme des emmerdeurs. Après tout, ce n’est pas bien grave, nous ne sommes que des cyclotouristes, que tu laisses en galère deux ou trois fois par an. Mais les gens du coin, eux, de tous les coins de France, c’est tous les jours que tu les laisses tomber. Tu les traites comme des merdes. D’ailleurs, je peux te le confirmer, pour en avoir discuté avec eux, ils ne t’aiment plus. Ils ne croient plus en toi, pas plus que dans le reste des services publics. Et qui pourrait le leur reprocher ?

Car le problème va bien au-delà de ça du cas de cette imbécile, à qui je souhaite de manger une huître de la Baie avariée un jour où sa voiture sera en panne, d’être obligée de faire trente-cinq kilomètres en vélo pour trouver un service d’urgences qui ne l’acceptera pas et de finir étouffée dans son propre vomi (2). Ce petit trip en dehors des grandes lignes (et pourtant vers une destination très touristique) m’a permis de constater, madame SNCF, que tu n’assurais plus tes missions. Tu es devenue une entreprise désuète, méprisante vis-à-vis de ses usagers, mue uniquement par la rentabilité commerciale à court-terme, et pas du tout par le soutien aux nouvelles mobilités. Tu es une entreprise du passé, qui ne prépare pas l’avenir. Pourtant, il y a des gens, en France, qui sont en train de rétablir du lien là où toi, tu en supprimes, de sortir de cette logique du profit immédiat qui nous précipite vers la catastrophe. Mais toi, madame SNCF, tu n’en fais sûrement pas partie.

J’imagine bien que ce gouvernement est en train de tout faire pour préparer l’opinion à la mise en concurrence des transports ferroviaires. Comme si avoir trois ou quatre société commerciales de chemin de fer à la place d’une seule allait amener la solution (ce qui est comique, ou tragique, avec les libéraux, c’est que la pointe du progrès, pour eux, se résume encore à s’inscrire dans la logique des années 1980). Tes futures rivales vont se battre pour te disputer la ligne grande vitesse entre Rennes et Paris, mais celle entre Pontorson et Grandville, et toutes les petites lignes de France entre Machinson et Trucville, elles les abandonneront dédaigneusement, avec les ploucs qui les empruntent, à des entreprises de cars. Il me semble qu’un gouvernement digne de ce nom, soucieux de l’intérêt de tous, ne concèderait la ligne Rennes-Paris qu’à la société qui s’engagerait à assurer aussi la ligne Pontorson-Grandville, même si elle ne rapporte pas grand-chose : on peut donc avoir pleine confiance dans le pouvoir actuel pour faire exactement le contraire.

Sache, madame SNCF, que je ne regretterai pas que tu crèves la gueule ouverte. Tu n’es plus digne de ton monopole. Tu es vieillotte, dans ta fausse modernité, complètement dépassée, complètement en dehors du mouvement qui est en train de se créer et qui seul pourra nous sauver.

Enfin, quand je dis que tu es vieillotte dans ta fausse modernité et complètement dépassée, je me trompe. Ce n’est pas toi qui l’es, madame SNCF, ce sont les crânes d’œufs cravatés qui te gèrent et te dénaturent. Ces abrutis n’ont rien compris au N de SNCF, ils pensent que l’urgence n’est pas d’adapter cet extraordinaire réseau que tu as édifié depuis le XIXe siècle aux usages du XXIe, mais de le démanteler le plus vite possible. Et, quand ils t’auront toute cassée, il faudra te reconstruire (exactement comme, dans les villes, on est en train de reconstruire à grand peine les lignes de tramway d’antan) ? Ah là là, le temps que ces technocrates surqualifiés nous font perdre ! Ils sont encore plus nuisibles que ta contrôleuse de Pontorson, et, crois-moi, madame SNCF, ce n’est pas peu dire !

(1)Ajout du 30/08/19 : j’ai été trop sévère sur ce coup-là. Après plusieurs échanges de mails, la SNCF nous a remboursés l’intégralité du deuxième achat de billets et 39 euros sur le premier.

(2)Cette invective est un hommage au style vigoureux d’une jeune cyclotouriste qui m’est très chère, et qui se reconnaîtra.