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BERTHE MORISOT

Jeudi 4 juillet 19

Très belle exposition Berthe Morisot au musée d’Orsay.

Le choix qu’a fait la commissaire, Sylvie Patry, de centrer l’expo sur le thème du portrait et de la figure (en écartant le paysage pur) souligne la modernité de cet itinéraire de femme peintre.

On sait que les deux cadettes Morisot (elles avaient une sœur aînée) étaient toutes les deux également douées pour la peinture. Mais l’une a abandonné son art, pour se marier très jeune avec un officier de marine et vivre en province jusqu’à quatre-vingts ans. L’autre l’a approfondi, devenant peintre professionnelle dans une époque qui ne tolérait les femmes que comme peintre amateur, posant d’un air farouche pour ses amis, finissant par se marier avec le frère tolérant de l’un d’entre eux mais continuant à signer ses œuvres de son nom de jeune fille, ayant une fille qu’elle aima et peignit avec passion, mourant à cinquante ans d’avoir voulu la soigner d’une mauvaise grippe.

Berthe, que nous connaissons, mais finalement pas si bien que ça, c’est cet autre, l’artiste.

Berthe Morisot Femme dans un parc avec enfants et chien

Elle écrit dans son carnet, au début de sa vie, qu’elle se doute qu’il lui faudra énormément de persévérance pour s’émanciper ; et, à la fin de sa vie, qu’elle n’a jamais rencontré un homme qui lui ait parlé d’égal à égal, alors que c’était la seule chose qu’elle demandait aux hommes, parce qu’elle savait qu’elle les valait ; pourtant elle a fréquenté certains des hommes les plus ouverts d’esprit de son temps. Elle s’inscrit donc parfaitement dans la réflexion contemporaine sur l’égalité homme/femme.

Mais ce qui est fascinant, c’est qu’elle est rebelle et artiste en vivant et en peignant une vie bourgeoise. Elle ne refuse pas le conformisme, elle le fait éclater de l’intérieur. Elle se marie, mais à trente-cinq ans, et avec un le frère d’un peintre qu’elle a choisi soigneusement, dont elle a vérifié en peignant avec lui pendant tout un été qu’il la laisserait mener sa vie et son art à son idée : elle ne l’a pas essayé dans un lit mais derrière un chevalet.

Elle vit dans un immeuble parisien mais elle le fait construire elle-même, en réservant la place centrale pour son atelier.

Elle loue des maisons de campagnes, où elle dirige des bonnes, des gouvernantes et des cuisinières, mais elle les fait poser, sans mièvrerie. Elle prend le temps de regarder ces femmes humbles qui l’entourent et de poursuivre en les regardant travailler ses recherches de peinture. Elle est la seule femme au milieu des impressionnistes.

Berthe Morisot fait très peu poser les hommes, notamment son mari, Eugène Manet, le frère d’Edouard. Mari progressiste, il l’encourage à poursuivre sa carrière de peintre professionnelle mais modèle peu complaisant, il « prend le spleen » quand elle lui demande de poser trop longtemps.

Qu’est-ce que veut dire ce terme baudelairien de « spleen » qu’il emploie pour dire ce qu’il ressent quand il pose pour Berthe ?

Question de caractère personnel, sans doute : trop longtemps immobile, il se trouve confronté à l’ennui, voire à l’angoisse du vide.

Mais question aussi de statut social? Il n’est pas convenable, ni glorifiant, aux yeux d’un homme et d’un bourgeois de poser pour un sujet de genre, surtout devant sa femme. Peut-être y a-t-il là une inversion des rôles qui, malgré l’amour et l’admiration qu’il éprouve pour Berthe, le met profondément mal à l’aise ?

Donc, c’est déjà beau qu’il accepte de le faire quelquefois. On a quelques toiles où il joue avec sa fille, où il lui fait la lecture, où il s’occupe d’elle à la place de sa femme ou de leurs bonnes. Et ainsi ce personnage secondaire d’Eugène devient, sans s’en rendre compte, l’une des premières images d’un père moderne.

Berthe Morisot Le père et sa fille dans le jardin 1883

Mais Berthe va plus loin en faisant poser son mari. Elle ne se contente pas de représenter une évolution future de la société en enregistrant le regard inquiet qu’il lui jette. Elle niche le père et la fille au milieu d’un cocon de branches et de feuilles, qui les protègent du soleil, qui s’insinuent sur leurs épaules et leurs nuques, d’où ils émergent à peine, d’où ils sont issus, dans lequel peut-être ils se perdent. Les êtres paisibles et les plantes, elle les brosse des mêmes touches vives, parce qu’ils procèdent de la même vie. Elle est poète.

Ainsi, elle ne peut guère faire poser son homme, sauf en tant que père. C’est dommage, parce qu’elle n’a pas l’occasion de nous montrer ce qui l’attire en lui (si jamais il l’attire), c’est-à-dire d’aborder sa vision du masculin et du désir (je me dis que ce n’était d’ailleurs sans doute pas possible pour une artiste femme du XIXe siècle et que celles de la fin du XXe seront les premières à jouir de cette possibilité).

Alors Berthe place des femmes devant elle. D’abord ses sœurs et ses cousines bourgeoises (qui sont sûrement habituées par état à attendre docilement sur des chaises ou à regarder pendant des heures par la fenêtre). Puis des modèles professionnelles, dont on ne connaît plus le nom aujourd’hui mais auxquelles elle donne, surgissant de leurs robes ou des plantes qui les entourent, une présence discrète et d’autant plus mystérieuse.

Berthe Morisot Eté ou jeune fille près de la fenêtre 1879 (Montpellier, musée Fabre)

Cette femme observe la vie des femmes de son époque et de son milieu. Un tout petit monde, finalement, mais qu’elle approfondit assez pour lui donner de la profondeur.

Elle regarde le surgissement de l’intimité, la façon dont la peau et la chevelure d’une femme entrent en résonance avec les plantes, les tissus, le bois et le verre qui l’entourent, dans une vibration sensuelle où le seul point fixe est la perle d’une boucle d’oreille.

Berthe Morisot Femme à sa toilette 1880 (Chicago The Art Institute)

Elle regarde la construction délibérée de l’identité sociale, et la façon dont une guirlande de fleur passée en travers d’une robe transforme une femme en plante au milieu des plantes. Mais en plante inquiète au regard tourné vers le hors-champ d’un homme à séduire ou d’une société à satisfaire (ou de quelque chose d’autre de plus secret?).

Berthe Morisot Jeune femme au bal 1879 (Paris, musée d’Orsay)

Elle prend sa vie quotidienne comme sujet de peinture, mais, en la regardant de son œil aigu de peintre, elle rêve sa vie, elle la transforme en un mélange plus dense de matières et de natures. J’ai saisi cette phrase au vol sur l’un des cartons : « Le rêve, c’est la vie et le rêve est plus vrai que la réalité : on y agit soi, vraiment soi -si on a une âme, elle est là. ».

Comme cette « Jeune fille dans un parc » du début des années 90, d’une densité onirique, proche d’un Bonnard ou d’un Douanier Rousseau, et qu’accentuent encore aujourd’hui les craquelures de la toile dessinant comme des nervures sur son visage.

Berthe Morisot Jeune fille dans un parc 1888-93 (Toulouse, musée des Augustins)

Et surtout elle est une artiste. Une grande artiste novatrice, audacieuse. Toujours en recherche.

L’exposition, organisée par thèmes, donne en même temps à voir son évolution chronologique, et c’est assez incroyable. Elle cherche obstinément à saisir l’instant, à fixer la spontanéité d’un instant quotidien, et pour cela, elle invente. Elle ne peint pas toute la toile, la laissant délibérément inachevée, mêlant peau, plantes et tissus dans des touches de plus en plus nerveuses et dépouillées, qui l’amènent parfois au bord de l’abstraction. Elle supprime tout ce qui n’est pas surgissement. Elle capte la vibration. Elstir, c’est elle, aussi. Elle me paraît beaucoup plus inventive, presque plus moderne, que Monet, Renoir et les autres génies qui l’entourent.

Comme dans cette « Isabelle au jardin », peinte quelques années à peine avant sa mort (alors qu’elle avait encore tant à expérimenter, conne de grippe).

Berthe Morisot Isabelle au jardin

Ou cet autoportrait, qu’elle brosse en une matinée, et qu’elle roule au fond d’une armoire, sans le montrer à personne.

Berthe Morisot Autoportrait 1885

Une femme coiffée bizarrement, qui se moque d’être belle, 44 ans et pleine de force, une artiste au travail, un regard, planté droit dans celui du spectateur, droit dans le monde.  Juste un foulard sombre et quelques fleurs sur sa jaquette pour se donner l’air d’un noble espagnol, ancêtre de Picasso.

Une femme-chevalier de la peinture, armée de sa seule palette, sans peur et sans reproche.