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« Ca ira (1) fin de Louis » ou le passé actuel

Dès le début, le spectacle de Pommerat m’a passionné et il me continue à me poursuivre, presque trois semaines après, dans ce contexte très politique de l’état d’urgence et de la COP 21, d’autant plus que je l’ai vu le soir des attentats.

J’ai été happé dès les premières minutes : Louis et son ministre des Finances, un jeune binoclard tabagique, qu’on pourrait croire tout droit sorti de l’ENA s’il n’était pas sincèrement hanté par le service public, tentent d’imposer aux représentants de la noblesse la nécessité de réformer le système de l’impôt, pour que tout le monde le paie sans exception. Nous nous retrouvons non pas deux cents en arrière mais en pleine actualité. En plein passé actuel. Le fait de formuler en termes contemporains les problèmes de l’époque nous permet non seulement d’aller vers le passé, de nous passionner pour l’enjeu de ces Etats Généraux, mais aussi de revenir vers le présent, de saisir en quoi ces personnages se trouvent confrontés à des enjeux encore contemporains. Nous sommes d’emblée plongés non pas dans la Révolution Française, mais dans le mécanisme bizarre qui va aboutir au processus révolutionnaire. Ce qui nous pousse à nous interroger aussi sur notre capacité à réformer le système sans un grand chambardement. L’actualisation n’est plus ici un truc d’écriture, elle devient vitale. Nous verrons des femmes députées. Une journaliste de la télévision espagnole commentera la cérémonie officielle d’ouverture des Etats Généraux, pour souligner en quoi elle a déjà une dimension européenne. Après l’insurrection populaire, les autorités organiseront le grand show du retour du roi vers son peuple sur un « Final Count Down » tonitruant et ironique. Des scènes très réussies, qui traduisent le phénomène historique en termes actuels de « politique spectacle », nous permettant de n’être dupes ni du passé, ni du présent.

Le public occupe une position très particulière. La salle fait partie du dispositif scénique, elle représente les travées de l’assemblée. Les députés se trouvent assis à côté de nous. Lorsqu’ils applaudissent, chacun de nous peut, s’il le veut, le faire aussi. Mais il peut tout aussi bien rester un spectateur attentif des débats, il n’est pas pris en otage, il n’est pas exigé de lui qu’il participe s’il préfère assister. Usage intelligent d’un truc scénique utilisé souvent sans subtilité. Par exemple, lors du choix décisif de constituer la chambre du Tiers-Etat en assemblée nationale, il est demandé à « ceux qui sont contre » de se lever : seule une des comédiennes, député de la noblesse, le fait. S’il avait été demandé à « ceux qui sont pour » de se lever, le spectateur aurait été obligé en quelque sorte d’avoir une réaction (et nous serions tombé dans une mise en scène à la Robert Hossein). Il n’y a pas là qu’une délicatesse du metteur en scène, cela me paraît engager profondément la position du spectateur, son rapport au spectacle… et à la politique.

Décisive aussi la suppression de tous les noms propres (sauf celui du roi), ou leur modification, l’ellipse délibérée des « grands mots » historiques (« nous sommes ici par la volonté du peuple etc… »). Déçus dans nos attentes, nos présupposés par rapport aux personnages célèbres et à leurs poses, délestés de nos points de repère, nous voici plongés dans le processus historique lui-même. Par exemple, alors que nous assistons en direct aux discussions de l’assemblée, qui concernent la rédaction de la constitution et la question de savoir s’il faut ou pas un préambule sur « les droits des hommes », alors que nous saisissons bien à quel point cette discussion est importante, à quel point elle engage l’avenir, voici que nous sommes dérangés par les échos d’une révolte populaire grandissante, confuse, mal maîtrisée, sur laquelle des messagers viennent à l’assemblée nous annoncer des nouvelles inquiétantes. C’est seulement vers la fin de ce chaos, lorsque nous entendons parler de l’attaque de « la prison centrale », que nous prenons conscience qu’en fait il s’agit de la prise de la Bastille, qui engage encore plus l’avenir. Autrement dit, il faut supprimer toute référence au 14 juillet 89 pour que nous ayons vraiment l’impression d’être replongé dans le 14 juillet, de ce que cet événement chaotique a dû représenter pour les gens de l’époque. C’était évidemment encore plus terrible d’assister à cela le soir du 13 novembre 2015, alors que nous commencions à nous douter que dehors, dans la réalité du Paris d’aujourd’hui, des attentats étaient en train d’avoir lieu. Seule la suppression de toute référence historique permet de saisir vraiment ce qu’est un processus historique en train de se faire. Le spectateur est placé ainsi dans la position inverse de celle, habituelle, qu’il occupe dans un drame ou dans un roman historique, où il sait déjà à l’avance ce qui va se passer et où il attend « les grandes scènes ». Pommerat écrit l’histoire au présent.

Certains thèmes sont passionnants, par leur écho actuel : par exemple, les arguments des cosnervateurs qui disent « pas besoin de controverses philosophiques sur les droits de l’homme », il faut s’occuper de régler des « problèmes concrets », ceux de l’alimentation et de la sécurité, qui provoqueront l’insurrection populaire. Qu’est-ce que la politique, est-ce s’occuper du présent ou bien de l’avenir ? Ceci ne nous renvoie-t-il pas à des arguments qui nous sont souvent donnés aujourd’hui : concentrons-nous sur la crise, le chômage, la croissance économique, plutôt que de nous occuper des grands problèmes du monde, l’afflux des réfugiés, le dérèglement climatique ?

J’ai aimé la capacité de cette troupe incandescente de comédiens à prendre au sérieux les arguments des uns et des autres, même ceux des réactionnaires, même ceux des députés de la noblesse ou du clergé. Leur présence est à la fois désincarnée puisqu’ils ne sont plus des personnages historiques repérables, et très active. D’où la passionnante absence de point de vue, de « lecture » prédéterminée et surplombante, d’interprétation de l’Histoire : Pommerat et sa troupe ne sont pas du côté des députés bourgeois qui écrivent la constitution mais il ne sont pas non plus du côté des comités de quartier, qui expriment le point de vue de plus en plus violent des ouvriers. Ce spectacle n’est ni réactionnaire, ni bourgeois, ni marxiste. D’où l’indignation d’un des spectateurs placés à côté de moi, que j’entendais maugréer : « on se croirait revenu cinquante ans en arrière » et qui se demandait avec indignation : « mais qu’est-ce qu’il veut démontrer ? ». Ce qui indignait mon voisin est au contraire ce qui m’a passionné. Je crois que Pommerat ne veut pas revenir cinquante ans en arrière mais 226 ans, il ne veut pas « démontrer », mais « montrer », saisir des gens en train d’essayer de penser dans un chaos. Ce qui l’intéresse, c’est comment on fait pour penser l’histoire en train de se faire quand on ne sait pas vraiment ce qui est en train de se faire. Il exhibe le processus vivant des idées. D’où son intérêt pour les évolutions, les revirements, les apories, par exemple celles du député « centriste », promoteur de la déclarations des droits des hommes qui vote ensuite pour que seuls les propriétaires puissent être élus, et qui propose des arguments sincères pour le justifier.

J’ai aimé l’humour. Dans les vacheries que se balancent les députés entre eux, mais aussi dans les scènes intimes du couple royal, avec une reine complètement « fêlée ».

Et puis le personnage de Louis : le velléitaire, que les autres poussent sans cesse en avant. C’est autour de lui que se concentrent certaines des scènes les plus « à la Pommerat » : son entrevue dans la pénombre effrayante de l’insurrection avec les trois femmes du peuple enamourées. Le moment final, où il tente enfin de prendre en main son destin : après avoir refusé sèchement l’aide du député centriste, il confie à son dernier fidèle stupéfait qu’il fait exprès de suivre les décisions les plus insensées de l’assemblée, afin que le peuple effrayée se retourne vers lui. Louis répète alors à trois ou quatre reprises « ça ira, ça ira, ça ira », expliquant le titre de la pièce dans un décalage presque comique avec mes attentes (je pensais que Pommerat allait jouer avec la fameuse chanson révolutionnaire mais c’est ce qu’il se garde bien de faire). Le public rit et, en même temps, sourd de ce moment théâtral une mélancolie, une angoisse poisseuse, une attraction du vide, dans laquelle on retrouve l’atmosphère des spectacles précédents de la compagnie Louis Brouillard. Tandis que le roi quitte la scène, ses gardes prennent place autour de son billard, en s’efforçant avec une maladresse sardonique de jouer les mondains.

L’année dernière, après avoir vu presque à la file toutes les mises en scène de Pommerat, je me demandais un peu comment il allait pouvoir se renouveler. Réponse magistrale. On attend déjà avec impatience « Ca ira (2) »…

Entre les actes

Photo : Laurencine Lot

Ulysse a découvert il y a quelques jours avec une amie « Entre les actes », le dernier roman de Virginia Woolf, écrit en 1941, peu de temps avant son suicide, dans l’adaptation théâtrale que Lisa Wurmser a eu l’excellente idée d’écrire et de mettre en scène (et qui se donne actuellement au « Vingtième Théâtre »). C’est étrange de découvrir un roman au théâtre, surtout quand il concerne le théâtre.

L’intrigue se situe un après-midi de l’été 1939. Dans le jardin des Oliver doit avoir lieu la représentation d’une pièce de théâtre par des paysans (Ulysse apprend qu’elle est inspirée du Pageant, un genre populaire en Angleterre, mêlant des scènes et des intermèdes chantés pour retracer de manière plus ou moins naïve des épisodes de l’histoire du pays). A intervalles réguliers, un avion passe au dessus de la propriété rappelant aux villageois et aux bourgeois assemblés la menace de la guerre qui approche.

Le premier enjeu de cette adaptation d’un roman sur le théâtre, c’est bien sûr la mise en scène de ce « Pageant », qui permet à Virginia Woolf d’évoquer de manière parodique les fondements de la culture anglaise, depuis les pèlerins de Canterbury jusqu’à l’Empire victorien, en passant par l’époque élisabéthaine et les comédies libertines. On peut imaginer qu’en 1941, Woolf règle ses comptes avec le chauvinisme ambiant. Mais la mise en scène de Lisa Wurmser tire ces passages de « théâtre dans le théâtre » moins vers la dénonciation du nationalisme que vers le jeu avec tous les codes du théâtre comique. C’est un peu comme si on assistait à une variation moderne sur « Le songe d’une nuit d’été » (des paysans représentant devant des nobles une pièce naïve, qui, néanmoins, leur parle d’eux et dont le burlesque permet à Shakespeare  une réflexion sur le théâtre). C’est vif, farcesque, enlevé, chanté, les comédiens (dont Flore Lefebvre des Noettes, Nicolas Struve ou Gérald Chatelain) s’en donnent à coeur joie dans la fantaisie débridée. L’élégance des décors et des costumes ajoutent au plaisir.

 

Ulysse  a eu plus du mal avec le deuxième enjeu fort de l’adaptation : l’entrecroisement des monologues intérieurs des spectateurs assistant à cette représentation farcesque, notamment Isa Oliver (sorte de porte-parole de Virginia Woolf), et son mari, Giles, (qui s’apprête à oublier son angoisse de la guerre en la trompant avec une visiteuse de passage, aussi futile que sa femme est grave). Les deux comédiens ont eu plus du mal à entrainer Ulysse dans leurs tourments intérieurs (alors que Woolf semble introduire un rapport très intéressant entre la catastrophe sentimentale qui guette la femme et la catastrophe nationale qui panique l’homme, c’est à dire entre l’intime et le collectif).  Il faut reconnaître que leur partition est délicate. Comment exprimer l’intériorité au théâtre? Question redoutable. Cet entrecroisement de monologues, cette narration polyphonique donne une incroyable profondeur et, en même temps, une extrême fluidité aux romans de Woolf, notamment « Mrs Dalloway » (qu’Ulysse a relu l’année dernière et qui l’a bouleversé, la romancière lui ayant fait ressentir la radicale solitude de ces consciences mais aussi les moments fulgurants où chacune s’approche de l’autre jusqu’à presque, enfin, établir le contact). Ce procédé est, dans les romans, à la fois moderne et poignant mais il fonctionne plus difficilement au théâtre. Dispositif répétitif de ces comédiens qui se tournent vers nous pour monologuer, pendant que leurs partenaires sont censés garder l’immobilité absolue (il a d’ailleurs semblé à Ulysse qu’ils avaient du mal à le faire, ce qui est peut-être simplement un signe que l’effet est difficilement « tenable », surtout avec l’enchaînement des représentations). N’aurait-il pas fallu faire évoluer l’idée pour tenter de retrouver la souplesse du procédé romanesque (ce qui est beau chez Woolf, c’est que les personnages ne sont jamais seuls dans leur solitude, ils sont toujours tournés de manière intense vers le monde, auquel ils tiennent de toute leur sensibilité exacerbée, les hommes comme les femmes, et ils ne situent jamais exactement à la même distance intérieure l’un de l’autre)?

Ces réserves faites, on passe un très agréable et très intéressant moment de théâtre. Ulysse est particulièrement redevable à Lisa Wurmser et à son équipe, en ces temps de conservatisme frileux,de lui avoir rappelé la mélancolique et caustique audace de la romancière anglaise. Toujours aussi moderne, de plus en plus nécessaire.